Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 20 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

L’Arlésienne

 

Je viens de relire les cent vingt-cinq pages déjà écrites de cette lettre et, autant vous l’avouer, j’y ai biffé toutes les considérations plus ou moins amères, ou amènes, sur le président de la République, à supposer qu’il m’en eût échappé. De sorte que dans ces pages où je m’adresse à vous, dont les rapports avec Valéry Giscard d’Estaing font couler tant d’encre, on trouvera fort peu le président, et presque rien sur les sentiments ou ressentiments qui sont supposés vous lier.

Pourquoi transformer de la sorte le chef de l’État en Arlésienne ? Parce que, comme l’eût dit M me de Sévigné, « vos génies ne s’amalgament pas ». Que V.G.E. vous doive en partie l’Élysée, c’est probable. Qu’il le sache, c’est certain. Qu’il ait appris du général et de M. Pompidou, ses plus récents maîtres, la nécessaire ingratitude des rois, c’est évident. Mais pouvons-nous aller beaucoup plus loin ? Parce que, jusqu’à nouvel ordre, la morale et le style politiques du président ne sont pas parvenus à abattre le mur d’hostilités et de refus qui l’enferme, toute approbation de votre initiative prend l’allure d’une critique et d’un désaveu de V.G.E. Or, désavouer une attitude généreuse, faire grief au président d’avoir cru à la possibilité de réconcilier un peu les Français, il n’en est pas question. Simplement, je pense qu’il faut, pour l’heure, « mettre en veilleuse » la flamme réformatrice et libérale. Il faut avoir recours à des méthodes plus expéditives, d’une vigueur plus affirmée et d’une efficacité hélas plus probable…

L’autre jour, réfugié à Chamalières où son aventure présidentielle avait commencé, Valéry Giscard d’Estaing a répondu à des questions de Jean-Pierre Elkabbach. Je l’ai écouté, seul dans le froid et l’obscurité de ma voiture garée dans une petite rue de Vaugirard, avec appréhension. Les circonstances ne sont pas tendres pour lui : comment allait-il y réagir ? Convenons-en, il a adopté l’attitude la plus respectable : « Je ne changerai pas », a-t-il affirmé à deux reprises, avec une fermeté un peu triste qui ne sentait guère la victoire. Sans nul doute, cet homme-là croit à sa méthode et il s’y tiendra. Sa vision d’une société française assouplie, à la fois plus moderne et plus juste, menée vers l’avenir à l’écart aussi bien des paroxysmes révolutionnaires que des blocages réactionnaires – cette vision est chimérique mais sincère. Elle n’est pas, comme ses adversaires le prétendent, le rideau de fumée utopique et confortablement généreuse derrière lequel V.G.E. camouflerait sa dévotion au Grand Capital et au Passé. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir comment la vieille garde de la vieille Droite s’est mise à détester cet enfant qui l’avait « trompée ». Les intéressés ne s’y trompent jamais : à supposer qu’ils aient pris Giscard pour leur porte-parole et leur protecteur, obscurément ils devinent qu’il ne l’est plus. Mais rien ne s’est passé comme l’espérait le président. Son expérience « réformiste », tentée plus tôt, par exemple dans l’euphorie de l’expansion, vers 1966, eût probablement réussi. La droite classique, en France, est ainsi faite que la proximité du danger ne l’assouplit pas mais la raidit. Il n’y a donc pas de bon sens à attendre d’elle pour l’instant. Elle renâclera, à quelque réforme que lui propose V.G.E. Elle creusera sa tombe mais ne transigera pas. La cruauté des circonstances, la crise, le temps perdu et l’usure trop rapide d’un homme : tout va dans le même sens pour offrir à la gauche la plus belle occasion qu’elle pût rêver.

À moins, évidemment, que votre intervention ne détourne le cours actuel des choses. Contrairement à ce que beaucoup pensent, je prends le pari que le Président, loin de vous gêner, vous y aidera. Laisser la « crispation » s’installer parmi ses partisans serait aller à l’encontre de sa philosophie. Vous aurez donc les mains (presque) libres pour livrer bataille. Reste à savoir ce que vous-même pensez de cette bataille…

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