Lettre ouverte à Jacques Chirac
Questions gênantes
Sur deux points, je le crains, je vous ai sondé en vain. Les voici en deux questions : pourquoi, quand vous étiez Premier ministre, n’avez-vous pas agi plus efficacement ? Et comment espérez-vous prouver que le gaullisme, si vous en êtes l’héritier et le continuateur, est un mouvement populaire ?
Vous avez eu beau vous écarter des affaires en expliquant votre décision par le manque de « moyens » dont vous souffriez, on ne vous a pas cru tout à fait. Vous fallait-il deux ans pour mesurer votre impuissance ? Êtes-vous resté aveugle si longtemps ? Tout s’est passé comme si vous n’aviez découvert vos raisons de démissionner que le jour où, dans une stratégie bien conduite, il devenait rentable de manifester votre désaccord. Vous avez agi comme ces petits avions de combat qu’un plus gros appareil porte jusqu’à proximité de leur lieu d’intervention. Vous vous êtes fait « porter » par Valéry Giscard d’Estaing jusqu’où il vous fallait vous retourner contre lui – pour mieux le soutenir, bien entendu… Côté manœuvre, c’est du joli travail. Côté gouvernement, c’est moins convaincant. Il est évidemment possible que le président de la République n’ait pas écouté vos avis, suivi vos conseils ni mené son action comme vous le lui recommandiez. Cela, l’avenir nous le dira peut-être. (Je dis « peut-être » puisqu’il est toujours possible qu’aucune occasion ne vous soit jamais offerte de nous montrer ce que vous feriez si vous étiez l’inspirateur et non plus seulement l’exécutant.)
Que le gaullisme soit un mouvement populaire, je le crois. Mais – comment dire cela sans aigreur ? – je le crois sans joie, sans me sentir tout à fait à l’aise dans mon affirmation. Car enfin, sont aussi populaires le poujadisme, la grogne paysanne, la fronde contre l’impôt. Tout ce qui fait nombre, selon la mythologie en vogue, n’est évidemment pas peuple. Il y a du peuple « bien », recommandable, mobilisable et qui agit dans le sens de l’Histoire – et il y a du peuple réactionnaire, grognon, gênant, antipathique… Le tout est de savoir, si le gaullisme est populaire, de quel côté vous travaillerez à le ranger ?
Oui, je sais, ainsi posée la question est déplaisante. C’est pourtant sous cette forme qu’elle plane au-dessus de toutes nos supputations. Il existe une certaine foule française, bon enfant mais vite braillarde, indisciplinée, démagogue, à laquelle on n’aime pas faire appel. On a peur, bien sûr, que vos auditoires ne soient faits d’elle en trop grande partie : des notables + des râleurs. Ce n’est pas une addition qui donnera le « label » envié à votre Rassemblement… On peut toujours, d’une tribune, du bord d’un trottoir, montrer quelques milliers de personnes échauffées et constater : « Vous voyez bien que ce ne sont pas des bourgeois… » Non, en effet : ce sont des petits-bourgeois, la classe-péché, la classe-repoussoir, dont on se demande où elle peut bien se cacher à force d’être vomie par tout le monde.
Il suffit de traverser, dans la France de 1977, ses zones suburbaines, qui ont absurdement proliféré et attristent l’approche des villes, ses grands ensembles aux herbes rases, aux visages absents, ses magasins géants noyés de musiquette optimiste, ses régions industrielles à l’heure de la sortie des usines et des bureaux, pour comprendre qu’entre le désarroi de ceux qui travaillent et vivent dans ce pays-là, et ceux qui possèdent ou posséderont les « leviers de commande », la distance est peut-être infranchissable. Alors, évidemment, à l’heure des choix et des votes, on comprend ces Français-là, qui se sentent ou se croient oubliés, d’aller vers les partis qui, inlassablement, leur parlent d’une société plus riante. Vous et les vôtres, c’est à craindre, n’avez pas donné beaucoup de votre imagination à ces Français-là. Je le dis sans chercher à marquer un point facile, sans faire de démagogie. Il m’arrive d’aller me perdre dans ces morceaux de la France où rien ne m’appelle. Simplement pour m’y arrêter et essayer de comprendre. Entre mes beaux amis parisiens, auxquels je ressemble fort, et les « hommes du pouvoir », les liens sont étroitement tissés, les complicités de tous ordres – pourquoi le nier ? Or, j’ai bien du mal à imaginer mes beaux amis parisiens à Grigny-la-Grande-Borne, à Montpellier-La Paillade, à Toulouse-Le Mirail, à Sarcelles, liant conversation au coin de deux canyons de béton, poussant leur caddy au supermarché Mammouth ou Casino, retrouvant le soir, entre les gosses, la télévision, le repas à préparer, la fatigue du mari, l’éventail des problèmes réels d’un foyer français… Pourquoi les imaginerais-je mieux, « les hommes du pouvoir », aux prises avec cette réalité que tout dans leur carrière – leur vertige, leurs snobismes – les a poussés à oublier ou à négliger ? C’est à tout cela, qui est ordinaire, banal et qui n’encombre pas en général la réflexion des gens de notre sorte – c’est à tout cela que je pense quand je vous demande si votre R.P.R. sera un mouvement populaire.
Savez-vous quand et comment je me suis mis à me poser des questions sur cette autre France ?
Un écrivain, quand il demande à son éditeur le chiffre de ses ventes, ne peut guère éviter de s’interroger sur l’identité de ces quelques dizaines de milliers d’inconnus qui ont dépensé trente ou quarante francs pour lire la petite histoire qu’il a méditée, cher écrivain ! dans son presbytère, ou sa fermette, ou son chalet… Il y a aussi les séances de « signature ». Je ne parle pas des élégantes, où l’on baise la main des dames acheteuses dans une griserie de parfums chers. Celles-là, je n’y vais plus guère. Non, je pense aux autres, modestes, banlieusardes, dont naguère la vente annuelle du C.N.E. lança la mode. Souvent ce sont des municipalités « de gauche » qui les organisent, dans la mairie ou la salle des fêtes. On se perd en y allant parce que toutes les avenues se ressemblent et se nomment Jean-Jaurès ou Gabriel-Péri. On s’y retrouve face à face avec ce public que l’on a envie d’appeler « l’autre public », comme tout à l’heure j’écrivais « l’autre France ».
L’autre ou la vraie ? La question est embarrassante. Et je la pose, je le sais, à propos d’un sujet bien frivole. Mais il ne l’est pas pour moi. Il est même au cœur de mon travail, qui prend un sens, ou un autre, ou pas de sens du tout selon la réponse que mon intuition donne à la question… Ai-je écrit mes douze ou quinze livres pour les belles dames du Pen-Club et des Écrivains combattants, ou pour ce public mystérieux qui déambule devant la longue table où sont exposées nos merveilles ? Je regarde les gens me regarder : leurs bonnes bouilles, ou leur méfiance, ou leur ingénuité… Les mâchoires crispées de la conscience prolétarienne… L’œil velouté d’une coquette… L’amabilité affamée d’une dame en mal d’ascension sociale… Le type à qui on ne la fait pas et qui pose des questions, ergote, fait briller son œil, discute le prix, dit « pondre » pour « écrire » et « machin » pour « roman »… Et la même question revient, obstinée, dérangeante : est-ce pour eux que j’écris ? Si oui, mes livres ne veulent rien dire. Si non, que fais-je ici ? Je ne marche pas dans toutes les calembredaines de « culture de classe » et je sais bien qu’il n’existe qu’une distinction sérieuse : entre les bons livres et les mauvais. Mais cette rassurante certitude n’apporte pas de réponse exacte à la perplexité où me jette tout contact avec mes hypothétiques lecteurs…
Vous voyez pourquoi je me suis étendu sur la comparaison. Toutes proportions gardées, vos visites à votre circonscription ressemblent à mes séances de signature. Vous me direz que le propre de l’homme politique est de ne pas s’embarrasser de scrupules excessifs ni de questions vaines. Il prouve le mouvement en marchant, ce qui vaut mieux que de tomber en panne en réfléchissant sur la légitimité du mouvement. Bien sûr, bien sûr… Les deux questions sont pourtant de même nature. Quand vous présidez un vin d’honneur, remettez une médaille, « improvisez quelques mots », vous devez parfois vous le demander : « Est-ce bien à eux, pour eux, d’eux que je parle ? » Alors, à partir de là, j’imagine volontiers que vous résolvez la difficulté en allant plus vite qu’elle. Que vous vous refusez à poser la question, à diviser vos électeurs entre rouges et blancs comme il m’arrive, tristement, de classer mes lecteurs en « bourgeois » et « populaires », en jeunes et en moins jeunes… La seule distinction sérieuse est entre ceux qui votent pour vous et ceux qui votent pour vos adversaires, je le conçois. Mais comme il s’agit, précisément, de réunir plus de suffrages que tous les autres, la question de la qualité et de l’identité de vos électeurs réapparaît, insistante, peut-être désobligeante, qu’on le veuille ou non…
Tant que pour vous le problème s’est posé à l’échelle d’un département, d’une circonscription, je vois bien comment votre vitalité et votre naturel l’ont résolu. Mais c’est à tous les Français que vous voulez vous adresser désormais. On n’attire pas à soi un million de citoyens de plus de la même façon qu’on déplace vingt voix dans un bourg. Et ce n’est pas non plus par une simple addition : la qualité de ceux que vous sollicitez devient aussi importante que leur quantité. C’est la mauvaise qualité de sa clientèle qui peut faire d’un mouvement un fascisme. Il me semble que le vainqueur, dans les prochaines consultations électorales, sera celui qui aura su penser et parler à ces citoyens un peu oubliés, un peu écrasés, enrégimentés, les tristes fantassins de la métamorphose française. Ses oubliés ? Non : ses bénéficiaires en forme de victimes. Ces gens pour qui l’on a « créé de l’emploi », imaginé et bâti des « villes nouvelles », aménagé ces logements fonctionnels que définissent des chiffres et des numéros, de sorte qu’ils n’habitent plus « près de l’église » ou « derrière le lavoir », mais un F3 du bâtiment H… Ces hommes et ces femmes-là forment, au cœur de la France, une masse de plus en plus lourde, indifférente, à l’abandon. Peut-être ses colères, demain, emporteront-elles tout, vous avec vos adversaires, un système qui les flatterait aussi bien que celui qui les oubliait. On a inventé, à travers les nations évoluées, cette nouvelle classe qui vivote et s’ennuie. Le parti qui lui donnera le sentiment qu’enfin on va penser à elle, agir pour elle, aura accompli une révolution immense… Mais ce sont là, je le conçois bien, des rêveries de littérateur et des tourments de privilégié.
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