Love not s'Cam

Marie Tavernier · Chapitre 2 sur 51

Pages du PDF

Love not s'Cam

Chapitre 1.

 

Camille

 

“She’s waiting for Superman to lift her up and take her

anywhere

Show her love and climbing through the air Save her now before it’s too late tonight…”

Daughtry - Waiting for superman. 1

Debout devant mon tableau interactif, je peste intérieurement contre ce bijou de technologie qui se moque ouvertement de moi. Il n'est pas le seul d'ailleurs, si j'en crois les ricanements dans mon dos. À quelle heure on explique à ces gosses que je n'ai eu qu'une pauvre formation de deux heures sur cette saloperie ? Alors oui, eux, ils sont nés avec le mode d'emploi intégré, contrairement à moi. À cet instant, je me sens vieille ! Pourtant, je ne souffle mes trente bougies que dans quelques mois. Toujours est-il que là, tout de suite, j'aurais presque envie de régresser pour taper mon meilleur caprice. 

Finalement, c’est le jeune Mattéo qui me vient en aide. 

— Attendez, Madame, il faut cliquer sur le stylo pour le connecter.

Remarquant mon air paumé, il se lève, m'arrache le bidule des mains pour s’en charger à ma place. Les autres se marrent comme des bossus. De mon côté, je reste bouche bée. Ce garçon n'est pas fichu d'accorder correctement un adjectif qualificatif, mais n'a eu besoin que de trois secondes pour prendre en main ce matériel capricieux. Tout à coup gêné par les moqueries de ses camarades, il me rend mon ustensile alors que je contemple avec beaucoup de nostalgie ma plume sur mon bureau. Savent-ils seulement ce qu'est cet objet d'un autre temps ? J'en viens presque à regretter le crissement de la craie sur les tableaux noirs… Oui, j’ai aussi connu ça ! Et alors ?

Tentant de reprendre les rênes du cours, je les prends à partie :

– Très bien, maintenant que j'ai toute votre attention, lequel d'entre vous pourrait me dire ce qu'est un roman épistolaire ?

Cette fois, je les ai perdus complet. Ma gamine intérieure est à deux doigts de leur sortir un nananereuh. Évidemment, je m'abstiens ! Je ne suis pas suicidaire non plus !

***

Le calme retrouvé, nous avons pu poursuivre la leçon jusqu'au bout. À la fin du cours, alors que tous se pressent vers la sortie, je retiens mon sauveur informatique.

– Mattéo, aurais-tu une seconde à m'accorder ?

Je le vois devenir blanc comme un c… un linge. Mince, j'ai failli fourcher. D'accord, il n'entend pas les débilités qui transitent dans mon cerveau, ce n'est pas une raison pour autant. Quoi qu’il en soit, il change de couleur et d'humeur par la même occasion, c'est l'idée. 

– Oui, m’dame, lâche-t-il en ajustant la lanière de son sac à dos

– Je voulais savoir si tu avais pris le temps de réfléchir à ma proposition de soutien scolaire. Ton niveau actuel reste juste pour envisager un passage en première, toutefois je suis certaine que tu es capable de bien mieux avec un peu d'aide.

L'embarras transpire par tous ses pores. Ce pauvre gamin est livré à lui-même la plupart du temps, à tel point qu'il en a perdu confiance. 

– Mes parents sont d'accord, enfin, pour le peu qu'on en a parlé ce week-end. Mais, m’dame, je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps, je suis trop nul.

J'ai toujours eu horreur d'entendre les jeunes se dénigrer de la sorte. Aussi, j'insiste :

– Ce n’est pas à toi de me dire quand et si je perds mon temps. Si tu veux, on peut essayer ce soir après les cours. On verra ensuite si ça vaut le coup de continuer ou non. Ça te convient ?

Il accepte d'un léger hochement de tête. L'espace d'un instant, je me demande s'il ne le fait pas juste pour que je lui lâche la grappe. Ce serait bien mal me connaître. Si j'ai appris une chose dans mon métier, c'est qu'aucune cause n'est perdue. Il n'y a pas de mauvais élèves, il n'y a que des mauvais profs. 

La suite de la matinée est rythmée par les absences en tout genre, les oublis de fournitures, les fortes têtes qui cherchent à tester mes limites, ou encore les protestations quant à la note obtenue. C’est fou comme dans ce domaine certains excellent. Dommage que ça ne soit pas noté, ils auraient le bac avec en prime la mention très bien. Parfois, j’ai carrément envie de leur hurler que chaque minute qui passe les rapproche de leur vie d’adulte, qu’ils ne pourront bientôt plus se comporter comme les petits merdeux qu’ils sont. Là encore, je vous le donne en mille, je reste muette. Je pense très fort, mais je la ferme. De toute manière, cela aurait pour seul effet de les inciter à aller plus loin dans la provocation. Je ne suis pas dupe, aller à la confrontation avec cette génération relève de l’inconscience. Ils n’ont pas de limite. Aussi, de nature effacée ainsi qu’introvertie, on ne peut pas dire que j’ai choisi le métier idéal pour m’épanouir sereinement de ce côté-là. Alors pourquoi, me direz-vous ? Parce qu’au milieu de tout ce foutoir, il reste des élèves qui en valent la peine. Vous voyez ceux qui tiennent compagnie au radiateur et qui pourtant seront peut-être les Bill Gates de demain ? Ou ceux qui ont été largués sur le bord de la route, ou qui, comme moi, ne savent pas s’imposer ? Il ne faut pas croire, ce n’est pas parce que je suis enseignante aujourd’hui que j’ai toujours été la première de la classe. Encore moins que j’explosais les records de bonnes notes sur mes bulletins ou que j’aimais me traîner au lycée. Non, j’étais l’élève lambda avec ses facilités ainsi que ses faiblesses. Ce qui m’a finalement donné envie de me retrouver de l’autre côté du tableau ? M. Rousseau, mon prof de maths de l’époque. J’étais la plus grande quiche que la terre ait pu porter, pas étonnant que j’aie choisi la filière littéraire. Les chiffres me donnaient de l'urticaire. Pire, j’en faisais des cauchemars ! Mais lui, il a su me donner confiance. Nous savions l’un comme l’autre que je ne finirais pas prix Nobel de mathématiques, néanmoins, il m’a permis de dédramatiser et de passer au-delà de ce qui devenait carrément une phobie. Alors voilà, rien que pour cela, je m’efforce tous les jours de transmettre le meilleur de moi-même à mes élèves, dans l’espoir de les voir réussir, s’intéresser, s’ouvrir à ce qui les entoure. Je suis une rêveuse optimiste, oui, et alors ? Il en faut bien un peu, non ?

Je ris toute seule en corrigeant une copie de terminale. Je leur enseigne mon autre matière de prédilection : la philosophie. Pour ce devoir, le sujet était un peu corsé, j’en conviens. Toutefois, certains ont réussi à aller au bout de leur développement. Peut-on se mentir à soi-même ? J’avoue que j’ai de tout. Certains sont partis assez loin d’ailleurs, seulement, je constate que tous ont joué le jeu. Au final, pour une fois, j’ai la nette impression qu’ils ont réussi à s’approprier le sujet, bien que je découvre par la même occasion qu’ils n’ignorent rien du mensonge pour la plupart… ceci est une autre histoire. On n'aura qu’à dire que je n’ai rien vu !

L’enchaînement de ma journée se poursuit avec un après-midi de cours encore bien chargé, puis vient le temps du fameux soutien avec Mattéo. J’ai le plaisir de constater que ses difficultés n'entament pas sa motivation. Je redouble d’efforts et d’inventivité pour lui faire comprendre des principes basiques, mais non-acquis, de grammaire qui pourraient lui porter préjudice plus tard. Comment peut-on laisser un élève s’enterrer à ce point ? Je ne comprends pas que mes collègues n’aient pas détecté ses lacunes au collège. Leur objectif était-il de le laisser se noyer en entrant en seconde ? C’est inadmissible. Je fulmine au fond de moi, luttant pour ne rien montrer. Si après une journée un peu merdique je ne me souvenais pas de la raison de ma vocation, c’est chose faite. 

Avec tout cela, il est plus de vingt heures quand je quitte enfin l’établissement. La luminosité a considérablement baissé dehors. Me préparant au même cirque que d’habitude, je ferme mon sac à main que je place sous ma veste. J’emporte le strict minimum à la maison. L’un des avantages de la dématérialisation, c’est que je peux travailler de mon ordinateur personnel pour organiser mes cours et tout charger sur mon espace enseignant. En passant le lourd portail qui se referme automatiquement derrière mon passage. Je stresse. La bande de jeunes est là, fidèle au poste. Je ne sais pas ce qu’il y a de si intéressant à squatter devant un lycée, qui, soit dit en passant, n’est même pas le leur, mais ils sont toujours là. S’ils se contentaient de traîner, je n’y verrais pas d’inconvénients, il faut également qu’ils fassent participer les passants, moi y compris. Savoir d’avance que je vais avoir droit à des réflexions de mauvais goût me tend. En passant devant eux, je fixe le trottoir. Je tâche d’ignorer leur musique rap qui me vrille les tympans tant les paroles sont trashs. C’est peut-être bête, mais je me persuade que si je ne les regarde pas, j’ai une chance pour que la réciproque soit vraie. 

– Oh Mad’moiselle ! Encore seule tou’ ? Viens avec nous, on va te t’nir compagnie. 

Ça y est, c’est reparti ! La même rengaine que tous les soirs. Sérieusement, jamais ils ne se lassent ? Je pense être tranquille quand j’en entends un autre prendre la parole. 

– Eh salope ! Jamais tu réponds ? Tu t’prends pour qui, la daronne ?

La quoi ?? J’ai envie de lui crier qu’il n’est qu’un petit merdeux, seulement, j'ai bien trop la trouille pour ça. J’enfonce encore plus ma tête dans mes épaules et tente d’avancer plus rapidement. 

– Oh ! On t’parle ! Espèce de pute !

Ce dernier mot agresse mon oreille si fort que sans m’en rendre compte, je me suis figée sur le bitume. Jamais ils n’étaient allés aussi loin dans leur propos. Il se peut que je me sois trompée finalement, il leur arrive de se lasser. En l'occurrence, c’est mon absence de réponse qui les a énervés. Les insultes pleuvent dans mon dos, je n’arrive plus à bouger. Je ne pleure pas non plus. Pas parce que je n’en ai pas envie, simplement parce que ça ne vient pas. L’ensemble de mes muscles se met à trembler dans l’expectative de la suite. 

lle ne tarde pas à venir, comme je le craignais. Je suis tirée en arrière par ma veste. Instinctivement, je plaque ma main sur mon sac. Je pourrais me dire de sauver ma vie plutôt que mon portefeuille, mais allez savoir ! Contre toute logique, l'idée de fuir n'est pas la première qui percute mon esprit de flipette. À la place, je me laisse faire comme une poupée de chiffon, jusqu’à me retrouver nez à nez avec un grand malabar empestant le chichon. J'ai tellement peur que mon sang bat dans mes oreilles. J'ai envie de fermer les yeux, mais impossible. Ils sont bloqués, écarquillés, fixés à ce regard de croque-mitaines. Il va me bouffer, c'est certain. Oh putain, mes parents vont me retrouver dans les faits divers demain matin !

– Tu sais ce que je leur fais aux petites putes dans ton genre ?

J'ai envie de crier que je ne veux pas savoir, seulement les mots restent coincés dans ma gorge. La seule chose qui pourrait en sortir pour le moment, c'est la gerbe que je retiens en même temps que mon souffle.

Tout à coup, son expression change. Il me lâche subitement. Je vacille. Il recule. Tout va très vite. Une autre voix tonne avant que je n'ai le temps de comprendre. 

– Et aux trous du cul dans ton genre, tu sais ce que je leur fais, moi ?

Euh… cette fois, je crois que j'avais bel et bien fermé les yeux. Quand je parviens enfin à rouvrir la moitié de mes paupières, ce n’est plus mon assaillant qui attire mon regard, mais mon sauveur. Et quel sauveur ! Entre les deux fentes crispées de mes mirettes, j'entrevois un énorme biceps tatoué. Sous le choc, mes idées s'embrouillent. Je reste ébahie devant ce muscle contracté, dont les ondulations colorées à l'encre noire laissent à peine apparaître des veines gorgées de sang rouler sous sa peau d'une façon complètement hypnotique. Il me faut quelques secondes pour relever le regard d'un cran. Je découvre alors un profil carré, parsemé d'une barbe fine et manifestement très bien entretenue, un nez droit sans aucun défaut. Sans parler de ce regard qui traduit toute la haine qu'il ressent pour l'opportun qui était prêt à me malmener il y a peu. Si ces fusils oculaires étaient braqués sur moi, j'en pisserais dans mes dessous de trouille. Je ne vois pas sa main tant elle est entortillée dans le col de l'autre dont l'expression est tout de suite moins fanfaronne.

– Pu… putain, t'es qui toi ?

– Son mec, bâtard ! Touche-la encore une fois et tu boufferas à la paille pour le reste de ta vie ! C'est pigé ?

Mon quoi ? Tiens, j'ai dû louper un épisode là. Me voilà en couple avec un monsieur que je n'avais jamais vu. Très beau, bien que totalement inconnu au bataillon. Je crois que mes yeux me trahissent autant que mes oreilles au moment où il lâche le tas de survêtements ambulant pour se rapprocher de moi. Son bras s'enroule autour de mes épaules, bizarrement, mon corps se détend, je me sens à ma place. Mon corps se détend anormalement au contact de son bras qui s'enroule autour de mes épaules comme s'il était tout simplement à sa place. Sa bouche effleure mon oreille. Cette fois, mes genoux ne flageolent plus, ils jouent littéralement des castagnettes. 

– Joue le jeu, ils te foutront la paix.

Ce timbre… rauque, rassurant, chaud… il sort d'où celui-là ? Avec sa dégaine de bad boy, je devrais avoir envie d'appeler ma mère, eh ben même pas ! Toute cette soirée est une vaste hallucination. J'ai failli me faire tordre le cou par le petit frère dégénéré d'un rappeur en manque d'inspiration et voilà maintenant que je bave devant un tatoué, percé, sûrement accro au métal punk, bien que guère plus harmonieux. Je vais finir ma nuit dans une cave si ça continue ! Reste à savoir quelle ambiance auditive l'emportera. Malgré toute cette bataille intérieure, je me retrouve, comme une coconne, à hocher docilement la tête pour approuver. Pire, j’obéis, joue le jeu comme il me l'a ordonné en employant l'impératif. Ma traîtresse de main glisse autour de sa taille, laissant vraiment penser que nous sommes un couple. Je suis surprise de constater que ce geste me paraît naturel. Son regard pénétrant, puissant, semble fouiller dans le mien.

– Désolé ma puce, j'étais à la bourre, ça n'arrivera plus.

Son front se pose sur le mien une fraction de seconde. Plus rien n'existe autour de nous. Il n’y a que ces iris noisette qui me sondent comme pour s'assurer que tout va bien. Lorsque j'acquiesce, il se tourne vers la bande de racailles qui ne bouge plus d'un poil. 

– La prochaine fois que tu envisageras de t'en prendre à une fille, dis-toi que tu ne voudrais pas que ce soit ta mère ou ta sœur, connard.

Ses mots se répercutent en moi comme jamais. Une simple réplique, si clichée soit-elle, et à la fois, si émouvante. Si je tenais debout jusque-là, je sens qu'il ne me faudrait pas grand-chose pour flancher à présent.

Sans plus de cérémonie, il m'entraîne dans la rue pour m'éloigner de ce groupe anxiogène. Après quelques mètres et une bifurcation sur la gauche, il stoppe son pas net, manquant de me faire trébucher au passage. J'aurais pu, s'il ne me tenait pas si fermement contre lui. 

– Tu te sens bien ? Il ne t'a pas touchée ?

Hébétée, je peine à retrouver un semblant de vocabulaire. Plutôt con pour une prof de français et de philosophie… Quand j'arrive de nouveau à assembler un minimum de pensée cohérente, c'est une cacophonie fluette, tout étranglée qui franchit la barrière de mes lèvres. 

– Je… euh… non, il a… enfin, je veux dire… il n'a pas eu… tu es arrivé à temps… merci.

Le sourire aussi rassuré que rassurant qu'il me sert a pour effet de libérer le souffle que je retenais sans m'en être rendu compte. Il comble la faible distance qui nous séparait pour me serrer dans ses bras. D'une main protectrice, il couvre mon crâne, m'amenant à reposer mon front sur son épaule. C'est là, maintenant que tout danger est écarté, que je fonds en larmes. Blottie contre le corps de cet inconnu, j'évacue ma peur à coups de larmes brûlantes d'avoir été coincée si longtemps. Ses doigts caressent mes cheveux, son autre bras me soutient avec force et tendresse. 

– Vas-y, ma belle, pleure un bon coup, ça soulage. 

Il me faut un petit moment pour me calmer. Je réalise d'ailleurs que je devrais avoir honte de me comporter ainsi, de me montrer faible devant lui alors que je me sens bien. Après tout, on ne sait pas, il s'agit peut-être d'une manœuvre fourbe pour m'amadouer avant de me faire pire que ce que me réservait l'autre. La voix terrée au fond de mon âme me chuchote que ce n'est pas possible, que cet homme peut être beaucoup de choses, mais certainement pas mauvais. Bien qu'elle n'ait pas toujours été de bon conseil par le passé, je décide de lui octroyer ma confiance sur ce coup. 

Tandis que je finis par relever les yeux, je rencontre à nouveau ceux de mon sauveur. Là où je lisais une force et une détermination sans faille tout à l’heure, je découvre maintenant une tendresse digne des films pour fille qui me tiennent si souvent éveillée. Son pouce entreprend de sécher mes larmes, laissant une délicieuse sensation de brûlure sur mon épiderme. Malgré le côté dramatique de la situation, il réussit l'exploit de me tirer un sourire, si timide soit-il. 

– Là, ça va mieux ? Tu sais que tu as été super courageuse face à ce trou du cul ? T'as même pas baissé les yeux.

Sa tirade, autant que son clin d'œil, me fait rire. Je me garde bien de lui répondre que "courageuse" est loin d’être le meilleur qualificatif pour me décrire. 

– Vraiment, je ne sais pas comment te remercier. Qui sait ce qu’il aurait pu me faire sans ton intervention. 

– Je n'ai rien fait qui mérite un remerciement. Et puis, l'important, c'est qu'on ne saura pas ce dont cette merde aurait été capable. Tu accepterais que je te raccompagne ? Je serais plus rassuré de savoir que tu es arrivée saine et sauve chez toi. 

Sans un mot de plus, je valide sa proposition avec soulagement, avant de le guider quand nous nous remettons en route. Discrètement, je m'autorise à le détailler un peu plus, maintenant que l'adrénaline a fini de mettre mon esprit sens dessus dessous. Il n'est pas très grand. En même temps, du haut de mon modeste mètre cinquante-trois, ce n’est pas bien compliqué. Je souris en silence en me disant qu'il a eu du bol de ne pas tomber sur une grande gigue. Ou bien est-ce moi qui en ai ? En passant devant une vitrine, je croise notre reflet. Côte à côte, je nous trouve bien assortis malgré nos différences flagrantes de style. Moi, avec mon jeans skinny, mes petites tennis plates et ma veste trapèze. Lui, avec sa tenue de sport, ses bras dénudés offrant une vue imprenable sur ses tatouages, son sac accroché à l'épaule. Son scénario tient carrément aux yeux des autres. Un mec vient de récupérer sa copine à la sortie de son travail en sortant du sport. En grande rêveuse que je suis, cette image me séduit. Mon petit cœur d'incorrigible romantique se pince sans que je sache exactement pourquoi. Le fantasme que cela puisse être vrai ? La réalité que seuls lui et moi connaissons qui me ramène à mon statut d'éternelle célibataire ? Non, c'est plus que ça. Sûrement la peur de ne jamais le revoir. 

J'ai la confirmation que cette dernière option est la plus proche de ce que je ressens en atteignant la porte de mon immeuble, au moment exact où il dépose un doux baiser, à peine perceptible, sur mon front. 

– Te voilà bien rentrée, je vais pouvoir dormir en paix, et toi aussi.

Encore ce clin d'œil, cette bouche qui s'étire sur la droite. Ce simple rictus me fait fondre plus que de raison. J'aimerais le retenir encore, mais je n'en fais rien. Je ne suis pas ce genre de fille. Alors, en bonne nana timide et bien élevée, je le remercie encore en baissant les yeux, tout à coup gênée. Je me recule pour me glisser lentement derrière la porte, le regardant jusqu'à la toute dernière seconde. 

Quelle soirée !

 

OceanofPDF.com