Love not s'Cam
Chapitre 43
Théo
“But now you know that
I’d come for you
No one but you
Yes, I’d fight for you
But only if you told me to
And I’d fight for you
I’d lie it’s true
Give my life for you
You know I’d always come for you”
Nickelback - I’d come for you 31
Ma chérie n'est pas bien à l'idée de voir sa famille et ma mère réunies. J'aimerais dire qu'elle flippe pour rien, seulement, pour le coup, je doute autant qu'elle. Je n'ai encore jamais vu sa mère, même en photo, mais sa voix, je commence à bien la connaître en revanche. Ce timbre haut perché, nasillard et railleur me fait penser à une craie sur un tableau noir. Insupportable, agaçant, juste bon à me briser les tympans. Quant à ce qu'elle est capable de sortir… n'en parlons pas. Cette femme doit être une frustrée de la vie pour être aussi mauvaise, il n'y a pas d'autre explication possible. Elle est aigrie, blessante, rabaissante. Gratuitement en plus ! Ma Camille ne mérite rien de tout ça. Si ma mère nous a avoué qu'il lui faudrait un sacré effort pour ne pas s’en mêler, personnellement, je n'essaierai même pas de me taire.
Ce genre de bonnes femmes est tout ce que j'abhorre dans ce monde. En général, elles sont le fruit pourri qui contamine tout le panier. Je lui en veux de faire autant de mal à la femme que j'aime.
Je suis heureux et soulagé que ma mère et Camille se soient si bien entendues tout de suite. Au moins, elle se jette dans la gueule du loup avec deux alliés aujourd'hui. Plus jamais elle n'affrontera sa famille seule. Je m'y refuse. D'autant qu'ils finiront tous par savoir pour moi, je n'imagine même pas l'esclandre. Inutile d'avoir fait de la psychologie pour savoir que ça va faire tache dans leur décor propret. S'ils la renient, je m'en voudrai toute ma vie.
L'ambiance dans la bagnole est pesante. Depuis l’arrière, ma mère commente scrupuleusement son GPS alors que je tente de suivre, le regard de ma belle solidement ancrée à la route. Devinant son appréhension, je presse sa cuite lentement.
— Tout ira bien, bébé.
— Je sais, tu es là.
Ce n'est pas une question ni une supposition, mais une conviction. Sa réponse a fusée si vite qu'elle n'a pas eu le temps d'y réfléchir. J'embrasse sa petite main, jusqu’à ce que ça ne me suffise pas. Au premier feu rouge, je me penche pour combler l’espace qui nous sépare. Instinctivement, elle fait de même pour rejoindre mes lèvres. Ce baiser est tout ce dont nous avons besoin pour nous conforter dans l'idée qu'ensemble, nous sommes invincibles.
Je quitte ensuite la route pour m'engager sur une allée pavée, rien que ça. Je sens que ça va être long… pas du tout mon monde. J'ai d'ailleurs du mal à visualiser Camille dans cet univers. Elle est beaucoup trop gentille et honnête, ça ne colle pas. Une salle, deux ambiances, comme on dit.
Toujours est-il qu'il va falloir sortir de la caisse. Après m'être détaché, je me tourne du côté de ma flipette qui est déjà en train de monter en pression. Je pose mes mains sur ses joues pour l'obliger à me regarder.
— Je ne te lâche pas et si ça ne va pas, on décampe illico. OK ?!
Je jette un regard de connivence à ma mère.
— Tu n'as qu'un mot à dire, ma jolie, ajoute cette dernière
Camille souffle un bon coup, rassurée de nous avoir de son côté. Je prie seulement pour que ma mère ne dégoupille pas avant de démarrer le moteur. Elle en est capable !
Nous n'avons pas achevé notre ascension vers le porche que la porte s'ouvre déjà. Une femme, grande, blonde, cadavérique ou presque, s'élance dans notre direction. Elle tortille tellement du cul, perchée sur des talons vertigineux, que je me demande à quel moment elle va s'étaler face contre terre. Étonnamment, non, elle arrive à bon port. Chapeau.
— Vous voilà enfin ! Vous savez qu'on n'attend plus que vous ? J'ai bien cru que Sébastien allait tomber de déshydratation !
Bon, eh bien… il me semble que je viens de rencontrer belle-maman… enchanté, la morue !
Je me reprends, réprimant mon irrésistible envie d'éclater de rire. Franchement, je me demande presque si elle se force. C'est une vraie caricature. Tendant la main dans sa direction, je décide de me présenter en bonne et due forme.
— Enchanté de vous rencontrer, Madame, je suis Théo, le petit ami de Camille. Voici ma mère, Carole. Merci de nous accueillir aujourd'hui.
Estomaquée, sûrement par mon initiative surprenante si l'on considère son manque d'éducation flagrant, elle me toise avant de se décider à prendre ma main. Ma mère n'a le droit qu'à un hochement de tête, alors, pour toute réponse, elle arque un sourcil et réprime un sourire jaune.
— Bien, nous allons pouvoir y aller maintenant que les présentations sont faites. Et… jeune homme, je vous remercierais de ne pas vous comporter de manière trop… démonstrative avec ma fille. Nous avons des invités à ménager.
Ma salive passe par le trou du dimanche en entendant sa mise en garde. Putain, je vais mourir étouffé par le toupet de la belle-doche sur le parvis de sa baraque hors de prix.
Camille me tape doucement dans le dos.
— Ça va, chéri ? On va aller boire un coup, ça te fera du bien.
Reconnaissant, j'embrasse sa joue après avoir repris mon souffle. La mégère nous dévisage, outrée par notre élan de tendresse. Évidemment, ma mère ne manque pas de mettre son grain de sel.
— Ne sont-ils pas adorables tous les deux ?
— Humpf, si vous le dites !
Elle claque ses talons dans un volte-face impressionnant au vu de leur hauteur. Camille resserre ses doigts autour des miens. En route.
L'intérieur est étincelant. En pénétrant le salon, un brouhaha impressionnant m'étourdit. Il y a un peuple pas possible dans cette pièce qui doit faire trois ou quatre fois mon appartement tout entier. Je ne me démonte pas. Suivant Camille comme mon ombre, je la laisse me présenter à tout un tas d'inconnus dont je me fous comme de ma première paire de chaussettes.
Contrairement à ce qu'elle m'avait annoncé, la sœur de Camille, Juliette, m'accueille chaleureusement. Elle dénote complètement avec son mari dont le regard arrogant ne me dit rien qui vaille.
Un homme, qui jusque-là discutait sans faire cas de notre présence, fend la mini foule pour se poster face à nous. Il déshabille carrément Camille du regard, comme si je n'étais pas là.
— Tu es resplendissante, Camille. Cette robe te sied à ravir.
Je rêve tout debout. Sans même avoir entendu son nom, je sais qu'il s'agit du fameux Jordan. L'ex. Le trou du cul qui a pris MA copine pour une serpillière. Pas question de lui laisser l'occasion de recommencer.
— Bonjour, Théo, le petit ami de Camille. Je confirme, elle est magnifique dans cette robe. Mais elle l'est tout autant en jogging si vous voulez mon avis.
Mon intervention le choque tout autant que ma réflexion.
Eh ouais mec, si tu l'avais bien regardée, tu saurais que même dans un sac poubelle elle serait à tomber.
— Peu importe. Et vous Théo, que faites-vous dans la vie ?
— Graphiste free-lance.
Ma réponse courte est voulue, je n'ai absolument pas envie de tailler la bavette avec ce mec. Visiblement, je n'ai pas été assez clair, il insiste :
— Eh bien, Camille a radicalement changé de goûts, à ce que je vois. Un artiste sans ambition. Je ne l'avais pas vue venir celle-là
Je serre mon poing contre ma cuisse pour épargner ses dents. Il devrait me lâcher la grappe avant que je ne perde patience.
— Vous savez, mon chiffre d'affaires décolle, mon carnet de commandes déborde. Je ne dessine pas des caricatures pour les touristes sur la plage.
— Si ça vous amuse et que Camille se divertit, soit. Elle finira par revenir à la raison.
— Jordan, tu devrais aller voir ailleurs si nous y sommes, tonne Camille agacée.
J'avoue être surpris par le ton sans appel qu'elle emploie. Mon égo adore, je ne peux pas le nier. Piqué dans son amour propre, le bobo de service décampe.
Camille vient se placer face à moi pour poser son menton sur mon épaule.
— Ne prête pas attention à lui, il est né con, aucun de nous n'y pourra rien.
Je ris à sa vanne avant d'embrasser sa tempe. Ma mère revient du buffet avec trois boissons, un air exaspéré peint sur le visage. Je l'interroge du regard alors qu'elle s'adresse directement à ma moitié :
— Ma jolie, je finis par me demander si tu n'as pas été adoptée. Ces gens sont d'une bêtise !
Évidemment, ma miss s'affole, inquiète pour ma mère.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Elle ne connaît pas encore, la Carole ! Elle sait très bien se défendre, je ne m'en fais pas pour elle.
— Rien, ne te mets pas rate au cours bouillon.
Une clochette retentit pour annoncer l'arrivée de l'entrée. Je rêve ! C'est quoi la prochaine étape ? On va nous siffler pour le dessert ?
En approchant de la table, nouvelle surprise : un plan de table. Ma mère se trouve en face de ma belle-mère. J'ai l'honneur de faire face à son mari qui n'a pas encore pris le temps de venir nous saluer.
À ses côtés se tiennent son gendre ainsi que la sœur de Camille. Ce qui me plaît moins, c'est la présence de Jordan à la droite de ma copine tandis que je suis à sa gauche. La maîtresse de maison a mûrement réfléchi son coup. Ce repas va être long.
Le père de Camille me tend la main au-dessus de la table, se rendant compte de ma présence.
— Bonjour, Euh… Théo, n'est-ce pas ? Je vous prie de m'excuser, je n'ai pas eu l'occasion de vous saluer durant l'apéritif. Je suis le père de notre Camille, mais appelez-moi Bertrand.
Je réponds à sa poignée de main poliment en confirmant mon identité. La discussion est très vite accaparée par le beau-frère de ma petite amie. Les affaires, le fric, les dossiers lucratifs… autant dire que je ne me sens pas à même de participer.
En même temps, je suis trop concentré sur ma mère qui est harcelée de questions, commentaires en tous genres d'un côté et ma chérie qui subit la connerie de son ex de l'autre. Je vais finir avec un torticolis avant la fin de la journée. La génitrice de Camille n'a de cesse d'étaler le pognon de son époux au travers de ses objets de valeurs, travaux dans la maison, vacances je ne sais où. Elle prend un malin plaisir à remettre maman à sa place. Elle n'est pourtant pas à plaindre avec son métier de designer. Ses dessins donnent naissance à tout un tas de bibelots dans une chaîne de magasins renommée. Mais bon, je crois que l'information est simple, l'art, l'esthétisme, ça ne vaut pas un pet de lapin pour eux. Ça me fait doucement rire quand je vois la déco. Il y a bien des cons comme nous qui ont dû les concevoir.
Si je me suis tourné vers le graphisme 2D plutôt que la conception 3D comme elle, il n'en reste pas moins que ma mère m'a donné le goût du travail et des belles choses. Alors leurs réflexions à trois francs six sous, ils peuvent se les mettre au cul, ça ne m'atteint pas.
Marie-Bérengère, la génitrice de Camille, me prend à partie alors que le plat est servi. Oui, Marie-Bérengère. Non, je ne déconne pas.
— Donc, Monsieur, vous avez l'intention de faire prospérer votre entreprise ? Un ami très cher travaille dans l'immobilier. Il vous dégoterait un complexe industriel facilement. Vous ne pouvez pas embaucher en gardant votre activité à votre domicile.
— Je n'ai pas l'intention d'étendre mon activité ni de recruter. Travailler seul me convient très bien.
Bertrand, après avoir pris un coup de coude bien senti de la part de sa charmante épouse, se mêle de notre échange.
— Qu'entends-je ? Il faut plus d'ambition qu'exercer depuis son salon, jeune homme. Si vous deviez poursuivre avec ma fille, je ne pourrais tolérer qu'elle n'ait pas un mari à même de subvenir au-delà de ses besoins.
Camille tente la médiation.
— Si vous le laissiez tranquille ? Je n'ai pas de gros besoins dans la vie et je ne suis pas tombée amoureuse de Théo pour son argent ou celui qu'il pourrait gagner à l'avenir.
Sa mère éclate littéralement de rire alors que son mari, hébété, la regarde pantois.
— Camille, enfin ! Tomber amoureuse… les grands mots sont très jolis, mais ils ne t'élèveront pas dans la société !
Connasse ! J'essaie de rattraper le coup comme je peux.
— Je vous assure que je gagne bien ma vie et que mes affaires marchent bien. Je suis tout à fait en mesure d'assumer une vie de couple.
Cette fois, c’est son père qui intervient :
— Assumer une vie de couple ! Ce n'est pas ce que j'attends de vous, jeune homme. Là encore, vous voyez petit. Si vous voulez être un homme digne de cette famille, il vous faudra nous honorer avec une descendance ! Ces enfants auront besoin d'un pied à terre à la montagne pour l'hiver et à l'étranger pour l'été. Tout ceci ne se finance pas tout seul !
Je manque d'avaler ma gorgée d'eau de travers. Ma mère s'en mêle, c'est plus fort qu'elle.
— Mes enfants n'ont pas eu besoin de pied à terre pour vivre leur enfance. Et vous savez quoi ? Le camping est très bien aussi ! Mais le vrai sujet est surtout qu'ils vivront comme ils l'entendent ! Marmots ou pas, dans l'opulence ou non !
La Marie machin s'excite littéralement.
— Carole ! Je commençais presque à vous apprécier, je ne m'attendais pas à ce que vous soyez de ces parents qui tirent leurs enfants vers le bas !
Oh merde… ça va mal se passer. Je presse la cuisse de Camille, appréhendant la suite. Malheureusement, son père renchérit.
— Madame, je ne peux qu'approuver. Notre famille s'est toujours assurée que nos filles trouvent de bons partis. Si Camille n'était pas si… si "romantique", elle serait aujourd'hui mariée avec Jordan. Lui, au moins, il a le sens du devoir. Il se comporte en homme ! Pas en gamin.
Son poing heurte la table en guise de ponctuation. S'il pensait me faire sursauter, c'est loupé. Je ne bouge pas d'un poil, mon regard soutient le sien.
— Alors pour vous, un homme, c'est tromper la personne qui partage sa vie à tout va ? La dénigrer, dénigrer son travail ? Être un homme, c'est se servir de sa femme comme faire valoir et composer avec un gros compte en banque ?
Marie machin hoquette d'horreur en entendant mes paroles ô combien vraies. Quant à son époux, son doigt se pointe dans ma direction.
— Vous devriez aller prendre l'air, jeune homme. Vous dépassez les bornes.
Difficile de ne pas retourner la table en me levant. Je me dirige vers la sortie avec le sentiment de ne pas avoir assuré. Je viens d'offenser les parents de ma petite amie. Cet affront de trop risque de ne pas pencher en ma faveur. Si je la perds à cause de ces cons, je ne m'en remettrai pas.
Je sors pour respirer un bon coup sous le porche. Tout se bouscule dans ma tête. Un homme, c'est ci, un homme, c'est ça… Ils vivent dans quel monde au juste, pour clamer de telles affirmations ? Je suis un homme, depuis toujours et au plus profond de moi. Seulement, ma vie m'aura au moins permis de comprendre que tous ces stéréotypes de merde sont infondés et faux. Mais Camille, finalement ? Qu'en pense-t-elle vraiment ? Après tout, elle a baigné toute sa vie avec ces idées à la con dans la tête. Est-ce que j'ai pu me tromper ? Cette idée me vrille l'estomac.
Ma respiration difficile s’allège pourtant d'un coup. Comme par magie, alors que deux mains se glissent autour de ma taille pour se poser sur mon ventre noué. J'entrelace mes doigts aux siens, tire sur ses bras pour qu'elle me serre plus fort. J'avais besoin d'elle et elle est là. Mes doutes s'envolent. Si elle est ici, son menton posé sur mon épaule, c'est qu'elle est de mon côté. Il n'empêche que je me sens minable d'avoir cédé à la colère.
— Camille… je n'aurais pas dû. Je te demande pardon.
Son rire léger projette délicieusement son souffle sur ma peau.
— Oula ! Camille… ça ne va pas toi.
Ses phalanges pianotent sur mon abdomen. Elle sait que cette simple marque d'affection est capable de m'apaiser à elle seule.
— Tu m'avais prévenu qu'ils étaient particuliers, mais je ne m'attendais pas à ça non plus. Quand on voit comme ils réagissent à mon métier, imagine quand ils sauront que je suis transgenre…
Camille me contourne pour me faire face et se blottir dans mes bras.
— Tu es un homme. Tu es MON homme. Que ça leur plaise ou non, j'en ai rien à foutre. Tu m'entends ?
Les yeux braqués sur ses iris, je dévie pour contempler ses lèvres pulpeuses qui m'appellent. Avec toute cette merde de repas, j'ai l'impression qu'il y a une éternité que je n'y ai pas goûté. Je m'apprête à les dévorer quand nous sommes coupés dans notre élan par un cri strident.
— Bertrannnnndddddd !!!!!
Je me raidis de la tête aux pieds, tirant Camille un peu plus à moi par réflexe. Sa mère arbore un air entre l'âme dégoût et l'envie de meurtre. Si ses yeux étaient équipés de lasers, je serais déjà cuit à point. Je pourrais avoir envie de me foutre dans un trou de souris, mais non. La femme pour qui je suis prêt à subir l'humiliation se serre dans mes bras en soutenant le regard assassin de sa mère.
Dans la famille coincée du cul, je demande ensuite le père. Il rapplique au hurlement de sa femme comme s'il craignait pour sa vie.
— Que se passe-t-il ? Qu'a-t-il fait ?
J'ai hésité à arracher la tignasse de ta blondasse, cependant j'ai réussi à me retenir.
Il stoppe net en nous voyant, Camille et moi, enlacés alors que son épouse tente de retenir son envie de rendre son repas hors de prix.
— Je les ai entendus… il disait à notre fille que… que…
Camille se tourne en direction de ses parents sans pour autant s'éloigner de mon corps.
— Ce que Maman essaie de t’annoncer, Papa, c'est qu'elle n'a rien trouvé de mieux à faire que d'écouter aux portes ! Le reste n'a aucune importance et ne vous regarde pas.
Le vieux ne lâche rien. Il veut savoir de quoi il s'agit. Je commence à pousser Camille sur le côté pour leur avouer ce qu'ils ne savent pas.
C'est Juliette, fraîchement débarquée, qui me coupe l'herbe sous le pied. Tout d'abord, je me dis qu'elle est raide, beurrée, ensuite, je comprends qu'elle est plutôt en train de lutter contre une crise de nerfs imminente.
— Ta fille, le vilain petit canard de la famille est tombé love d'un gars transgenre… voilà ce qui a coupé la chique.
Elle rit amèrement, si bien qu'aucun de nous ne sait comment le prendre. Est-ce qu'elle désapprouve ? Est-ce que ça l'amuse ? Pas une foutue idée. En tout cas, le vieux ne trouve rien à répondre non plus. J'ai légèrement la trouille qu'il tape un AVC, là, tout de suite. La veine de son front est prête à nous péter à la gueule. Sa figure est si crispée que ses zygomatiques menacent d'y aller du voyage. C'est finalement la mère de Camille qui ouvre la bouche la première. Sans relever le petit largage de bombe de Juliette, elle se remet à beugler.
— Ma fille ! Ne me dis pas que c'est vrai ? Tu nous as ramené une… un… enfin je ne sais plus moi ! C'est Monsieur ou Madame ?
Ça y est, on entre dans la partie qui va me les hacher menues menues. Calmement, Camille sort mon portefeuille de ma poche. Elle en extirpe ma carte d'identité puis lui tend.
— Que lis-tu, Maman ?
Elle inspecte le document avec attention, se demandant sûrement si elle n'est pas fausse. Lentement, elle déchiffre mon état civil.
— Monsieur Théo Valet. Sexe masculin.
— C’est tout ce qu'il y a à savoir. Le reste ne regarde personne.
Bertrand semble reconnecter avec la réalité.
— Et il va te donner des enfants, ton "Monsieur" ? Hein ? Tu te fous de nous ?
Ragaillardie par la réaction agressive de son mari, Marie machin suit le mouvement.
— Quel est ton but, Camille ? Prouver au monde entier ta bêtise ou nous infliger la honte de notre vie ?
Ma chérie ne se démonte pas. Toujours solidement accrochée à mon buste, elle ne flanche pas.
— Il n'y a donc que vous qui comptez ? Je n’en ai rien à foutre de paraître "bien" pour te valoriser ! Et toi, papa, la procréation assistée, l'adoption, ça te parle ? D'ailleurs, t'es-tu demandé si nous projetions d'avoir des enfants ? Je n'en sais rien moi-même ! Tout ce que je sais, c'est que mère ou non, je serai avec lui, quoiqu'il arrive.
— NON ! tonne son père. Tu ne feras absolument rien avec cette… personne ! Tu m'entends ?
Juliette éclate de rire alors que ma mère se pointe avec une tête de tueuse à gages. Cette dernière n'a pas le temps d'ouvrir le bec que la frangine se met à rire nerveusement.
— Ah oui ! C'est vrai ! Il faut épouser un connard comme le mien pour avoir droit à un regard dans cette famille, petite sœur. Tu sais, une espèce de bonobo juste bon à sauter tous les petits culs qui lui passent sous le pif pendant que tu élèves sa progéniture ! C'est ça la vie, hein, papa ? Ben moi, j'en ai marre de cette vie de merde ! Tu sais quoi ? Je le quitte ton gendre adoré ! Il ne te l'a pas dit, n'est-ce pas ?
La mâchoire de la famille au complet se décroche. Pour autant, elle ne s'arrête pas en si bon chemin. Elle crache sa haine.
— Alors oui, Camille ne t'a pas ramené le gendre idéal, OK. Mais elle a trouvé l'amour. Regarde-la ! Elle est heureuse ! Son mec la bouffe des yeux. Ça se voit comme le nez en plein visage qu'il est fou d'elle. C'est tout ce qui devrait compter pour toi. Qu'il soit prêt à tout, même à supporter des cons comme nous pour son bonheur.
À la fin de sa tirade, essoufflée, elle fouille dans son sac pour en sortir une clope. Ma mère dégaine un briquet puis lui allume en lui frottant le bras pour la réconforter.
— Ça va aller, ma grande. Et vous ? N'êtes-vous pas fiers de vos filles ? Elles sont belles, intelligentes, elles ont tout pour être heureuses. Enfin, presque. Ce qu'il leur manque, ce sont des parents aimants. Vous devriez avoir honte de vous.
Juliette remercie silencieusement ma mère avant de m'arracher Camille pour la prendre dans ses bras.
— Sauve-toi. Emmène ton amoureux et soyez heureux. Je récupère mes enfants et je me casse aussi.
Je m'assure que tout ira bien pour elle en l'accompagnant à l'intérieur. Nous rassemblons les jouets de ses petits, sac à langer du dernier ainsi que les doudous. Hors de question de partir et la laisser affronter ce bordel seule alors qu'elle vient de défendre sa sœur bec et ongles.
En atteignant la porte pour nous tirer, une main retient mon avant-bras. Un chouïa à cran, je me tourne vivement dans la direction de mon assaillant qui n'est autre que Jordan.
— Elle fait ça pour m'emmerder, mais elle reviendra. Espèce de pédale !
Tout à coup d'humeur joueuse, je prends deux minutes pour éduquer ce pauvre ignare.
— Désolé, mon pote. Je ne me fais enfiler par personne et la seule à goûter à mes talents est Camille. D'ailleurs, de nos jours, on dit "gay", ce n’est pas un gros mot.
Je m'apprête à sortir, finalement, je reviens sur mes pas pour asséner le coup de grâce.
— Au fait, elle est loin d'être frigide vu comme elle crie quand je m'occupe d'elle. T'es pas bon, mec.
Cette fois, je claque la porte. Juliette a déjà démarré sa voiture. Nous la suivons avec la voiture de ma mère pour nous assurer que tout va bien. Nous apprenons que son mari vit depuis quelque temps déjà dans un appartement en ville. Il lui a demandé de préserver les apparences pour ne pas compromettre sa promotion, je crois que c'est mort maintenant. Pauvre type. Il aurait mieux fait de prendre soin de sa femme plutôt que de compter sur le beau-père pour avoir de l'avancement.
Arrivés chez elle, ma mère l’accompagne à l’intérieur. Je sors de l’habitacle en faisant signe à ma moitié de me suivre. J’ai besoin de prendre l’air. Adossé contre la voiture, la colère de tout le monde redescendue, j'attire ma Camille dans les bras. Je m'enivre de son odeur délicieuse en attirant son visage dans mon cou.
— Ça va, Ti Chou ?
Sa main caresse mon torse en même temps qu'elle hoche la tête. Quand elle relève le nez pour me regarder, ses yeux sont chargés de larmes. Je panique.
— Merde… Bébé. Tu veux y retourner ? Son expression change du tout au tout, passant de la tristesse à la colère.
— Nan, mais tu veux rire ? Jamais ! Tu m'as bien comprise ?
— Je ne veux pas te voir toute tristounette parce que tu es partie de chez tes parents de cette manière.
Alors qu'elle garde sa paume sur mon cœur, elle pose sa main libre sur ma joue. Son souffle qui balaie ma peau m'apaise.
— Ce qui me rend triste, c'est la manière dont ils t'ont traité. Je les savais cons, mais à ce point… ils me dégoûtent. Désolée que tu aies eu à subir ça à cause de moi.
Je la serre plus fort contre moi.
— Je m'en fiche. Je suis reparti avec la fille, j'ai tout gagné.
Mon petit clin d'œil merdeux la fait éclater de rire. C'est comme ça que je veux la voir. Le rose aux joues, les yeux qui pétillent.
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