Love not s'Cam
Chapitre 31
Camille
“You are beautiful
No matter what they say
Words can’t bring you down, oh no
You are beautiful
In every single way
Yes, words can’t bring you down”
Christina Aguilera - Beautiful22
Le réveil n’est pas plus glorieux que la soirée passée. Toutes les cinq minutes, je vérifie mon portable, espérant recevoir un message, un appel, un signe qui ne vient pas. Je prendrais même les insultes au point où j’en suis. Au moins, il me montrerait qu’il pense à moi. C’est totalement pathétique, on est bien d’accord !
Sur le chemin du lycée, je traîne des pieds. Une gamine ne ferait pas mieux. Je n’ai pas envie de devoir faire semblant. La seule idée qui habite mon esprit est de rentrer le plus vite possible à la fin de mon dernier cours pour m’enfermer dans mon malheur. Je rêve de mon pilou-pilou, de mes cochonneries à grignoter et d’un roman mièvre à mort pour bien me rappeler ce que j’ai gâché.
La matinée me semble horriblement longue. Le repas m’apparaît telle une torture de devoir me forcer à sourire à tous ces faux culs. Si j’adore les élèves, je ne supporte plus ces profs qui se pensent tous puissants et au-dessus de tout. Leurs conversations ne tournent qu’autour des erreurs que ces gamins ont pu faire. Seulement, je n’entends que de la moquerie. Pas un instant ils n’évoquent l’éventualité de les aider. Non, c’est vachement mieux de les enfoncer. Quelle bande d’hypocrites ! Je me retiens de hurler. S’ils pouvaient entendre tout ce que je pense de leurs méthodes, il faudrait appeler les pompiers pour une crise cardiaque collective. C’est possible ça ? J’aimerais trop vérifier ma théorie, mais comme toujours, je n’ose pas. Les mots restent bloqués dans ma gorge de trouillarde invétérée.
Le doux son de la cloche sonne l’heure de ma délivrance. Je me presse pour retrouver ma salle et m’éloigner de ces êtres toxiques. Bon, c’est la digestion pour tout le monde, autant dire que la première heure n’est pas des plus violentes. Néanmoins, nous parvenons à tenir nos objectifs. Mes cours s’enchaînent, bien que l’horloge ne tourne pas assez vite à mon goût. À plusieurs reprises, je ressens cette angoisse qui croît au fur et à mesure que le temps s’étire lentement. Théo ne sera pas là. Il ne sera plus là quand je franchirai ce fichu portail. Ce n’est même pas la perspective de me retrouver à nouveau victime de ces petites racailles qui m’effraie. Juste le manque qui me pèse chaque jour un peu plus. Pour être honnête, je suis tellement tendue que si la bande de merdeux prenait l’idée de venir me chercher des noises en ce moment, je serais capable de faire un carnage. En plus, mes copines ont trouvé une manière assez particulière de me changer les idées. Leur dernière prouesse consiste à m’amener à gagner en assurance en m’offrant des accessoires d’autodéfense. Ainsi, je me balade avec un sac qui a doublé de poids, chargé de plein de gadgets roses en tous genres à planter dans les membres d’un potentiel agresseur. Il y en a également un accroché à mon trousseau de clés, sans oublier la bombe au poivre, homologuée. Elles sont persuadées que si j’arrive à prendre confiance en moi, je serai capable de me défaire de cet attachement que je ressens pour Théo. Si elles savaient que mes sentiments vont bien au-delà de la sécurité qu’il me procure. Astrid et Justine n’ont pas vu que tout en lui me rendait heureuse, elles ne savent pas que je l’ai aimé avant même d’être en mesure de le reconnaître. Leurs machins de défense ne m’apporteront rien. Je veux Théo, juste Théo.
Mon dernier cours se termine lentement. Qu’est-ce qu’ils ont tous à trainasser aujourd’hui ? Des élèves normaux ont déjà rangé leurs affaires un quart d’heure à l’avance et se bousculent pour être dehors le plus vite possible normalement. Ben non, là, j’ai affaire à une bande d’escargots. Ils prennent leur temps pour fourrer leurs stylos, un à un dans leur trousse… la trousse dans le fond du sac comme si c’était un objet précieux… et ça farfouille… mais bordel, il fond un tetris dans leur foutu cartable ? Ce n’est pourtant pas très compliqué ! La plupart viennent munis d’un Bic et d’une feuille blanche. Ils vont se bouger le train oui ?
Le dernier à rester est Mattéo. Je vois bien qu’il tourne en rond. Qu’est-ce qu’il veut ?
Je ne tarde pas à le savoir quand il approche de mon bureau en trainant ses pieds au sol. Pour un peu, je le secouerais pour qu’il se dépêche.
— Madame, je voulais juste vous demander si vous alliez bien.
Sa question me prend de cours. Ma tronche doit sûrement s’imposer comme une réponse à elle toute seule, seulement, je ne peux pas lui dire. Je dois garder mon statut de prof.
— Je vais bien, Mattéo, merci. Et toi ?
Il se gratte la nuque, oscille sur ses deux jambes en regardant ses chaussures.
— Oh, moi ça va… je vous ai vu vous disputer avec un mec hier. J’avoue, je suis resté planqué au cas où vous auriez besoin d’aide.
Sa confession m’étonne, me touche. Il est attachant ce gosse avec ses grands yeux timides et sa carrure toute en longueur. Il doit avoisiner les deux mètres. Il pourrait se faxer sous une porte tant il est maigre. On sent qu’il est tout en nerfs. Il transpire le mal-être. J’aimerais pouvoir lui venir en aide, mais comment ? Je suis déjà paumée moi-même… je n’ai rien à lui apporter à part une oreille au besoin.
— Merci pour ton attention, Matteo, ça me touche beaucoup. Tout va bien, ne t’en fais pas pour moi.
Alors que je pense notre échange fini, puisqu’il se dirige vers la porte, il opère un volte-face.
— Madame, je ne veux pas paraître intrusif, mais je crois que j’ai déjà vu votre mec, ou votre ex, je ne sais pas. Enfin… ce que je veux dire, c’est que je l’ai vu une fois à un événement "communautaire", si vous voyez où je veux en venir.
Ah ben, oui, évidemment, la Gay Pride… J’ai presque envie d’éclater de rire. Il n’aurait pas pu nous voir avant ! Ça m’aurait arrangé qu’on me balance la vérité plus tôt. Le monde est petit quand on y pense. Mattéo marche sur des œufs. Ça crève les yeux qu’il a peur de faire une gaffe.
— Je sais, ne t’en fais pas pour ça.
Il relâche le souffle qu’il devait retenir de peur de me voir m’affaler sur le coup de la surprise.
— Du coup, c’est votre mec ? Je suis désolé, laissez tomber, c’est indiscret.
Il m’attendrit à gigoter comme un petit garçon.
— Ça l’est, en effet. Mais pour répondre à ta question quand même, j’aimerais qu’il le soit. C’est moi qui ai merdé pour tout te dire et je le regrette amèrement.
Mattéo me fixe longuement sans un bruit. Il me passe au crible, si bien qu’il fait monter le stress en moi. Est-ce qu’il va m’insulter ? Me traiter de transphobe ? Ce serait le bouquet ! Si c’est ça, je lui balance ma main à la figure. Il se décide enfin à me faire part de ses réflexions internes.
— Je vais vous dire, Madame. Je savais que vous étiez une femme chouette, mais là, vous battez des records. C’est évident que ce n’est pas votre monde tout ça, pourtant, vous avez l’air super mordue. S’il ne s’en rend pas compte, c’est qu’il est sacrément con.
— J’espère vraiment qu’il ne l’est pas alors. Tu sais, on ne choisit rien en amour. On subit. Il n’y a pas différents "mondes", il y a juste des gens qui tombent amoureux, c’est tout. Je te souhaite de vivre ça toi aussi.
Cette fois, c’est lui qui me rit au nez.
— Ne vous en faites pas pour moi. J’ai trouvé, il manque juste de couilles pour le reconnaître… un peu comme le vôtre je crois.
Mattéo marque une pause en posant son regard par la fenêtre. Son sourire se fait tendre au moment où il me fait signe de l’imiter.
— Il en a peut-être plus que je ne pensais, en fait ! Allez le voir, Madame. Qui sait, il a sûrement une bonne raison de poiroter.
Ma mâchoire manque de se décrocher. Théo est là, devant la grille du lycée. Il est super tôt ! D’habitude, il est au sport à cette heure.
Remerciant Mattéo rapidement, je me dépêche de sortir. Mon cœur ne sait plus comment battre. Ma respiration est foireuse. Mes mains glissent sur la poignée de la porte au bout du couloir tellement elles sont moites. Je prie pour qu’il soit encore là quand j’arriverai enfin au portail. Qu’est-ce qu’il est grand, ce bahut !
Je parviens à m’extraire de ce labyrinthe sans fin pour atteindre la cour. Mes pas ralentissent malgré moi. J’avance comme dans ces rêves où plus on veut aller vite, moins nos jambes répondent. Je ne devrais pas m’emballer, il est peut-être là pour finir de vider son sac. Allez savoir, il est probable qu’il soit venu en avance parce qu’il ne pouvait plus attendre pour m’achever. Je ne suis plus certaine de vouloirs y aller tout à coup.
Trop tard pour rebrousser chemin, il m’a remarquée. Son visage est neutre, trop neutre. Je vais me pisser dessus avant de l’avoir rejoint. Mon estomac est noué, mes poumons fonctionnent au ralenti.
Et puis merde, je m’accroche à mon sac, accélère la cadence. Qu’on en finisse ! Si je dois me faire jeter, autant que ça aille vite.
Rendue à sa hauteur, je n’arrive même pas à lui dire bonjour. Sachant qu’il s’apprête éventuellement à me dire au revoir… j’ai du mal à m’exprimer. Les larmes ne sont déjà pas loin. Je me contente de le laisser amorcer la conversation.
— Salut, Camille. Je suis venu te demander pardon pour hier, j’ai été con.
— Non, non, tu as dit ce que tu avais sur le cœur. Je ne t’ai pas facilité la tâche, je le reconnais. C’est à moi de te présenter mes excuses.
Ma réplique fait mouche. Il lève ses yeux, jusqu’alors rivés sur le sol, pour m’observer avec attention.
— Tu penses pouvoir m’accorder le temps que je t’ai refusé hier ?
Je hoche la tête avec insistance. Je ne demande que ça ! Il y a tellement à régler entre nous. Discuter est plus que nécessaire, pour lui, autant que pour moi.
Ma réponse muette semble lui convenir si je me fie à la faible fossette qui creuse timidement sa joue. Le long soupir de soulagement qui l’accompagne me procure un bien fou. Nous sommes enfin prêts à communiquer, il était temps.
— J’aimerais t’emmener chez moi, si tu es d’accord. Il y a quelque chose qu’il faut que tu voies.
Encore une fois, j’opine du chef, trop décontenancée pour articuler le moindre mot. Sa main se tend en direction de la mienne. Je suis partagée entre l’envie de pleurer et celle de sauter partout comme une folle tant ce geste m’a manqué. Il ne brille pas, sûrement de peur que je ne la prenne pas. Ne voit-il pas que j’en meurs d’envie ? Mes doigts ne perdent pas de temps pour s’entremêler aux siens. Il les presse si fort que le sang risque de ne plus affluer, mais je m’en fiche. Ce contact m’est aussi vital qu’il paraît l’être pour cet homme qui me guide vers son appartement. J’ai envie de lui dire que je ne vais pas me sauver, seulement je ne veux pas rompre ce moment avec une vanne malvenue.
Durant le trajet, je tente de ne pas relever les nombreux regards qu’il coule sur moi. Je serais gonflée de le faire, je ne vaux pas mieux. J’appréhende énormément ce qui va suivre, toutefois, une petite voix me réchauffe de l’intérieur. Elle me répète que tout ira bien pour nous. Si elle pouvait dire vrai.
Nous pénétrons son antre en silence. Théo est tendu, tout son être transpire l’angoisse. J’aimerais le serrer dans mes bras, mais je n’y parviens pas, trop prise par mes propres peurs. Je garde sa main dans la mienne sans rien ajouter.
Il se gratte la tête, lisse son front de sa paume libre. Sa peau se fait moite.
— Tu veux bien t’asseoir sur le canapé ? Je voudrais te montrer qui je suis. Personne n’a jamais vu ce que tu t’apprêtes à découvrir.
Sa confession me rassure, me touche. Théo est prêt à partager son histoire, son intimité avec moi. Il ne pouvait pas m’offrir plus beau cadeau. Quoi que je découvre, je sais d’avance que rien ne pourra changer l’amour que je lui porte.
J’obéis en m’installant alors qu’il triture son portable ainsi que sa télé pour les synchroniser. Il lance la lecture en restant debout, à côté de l’accoudoir, raide comme un piquet. Quand le film démarre, le titre "This is me" s’affichant en grand, j’ai besoin de le sentir près de moi. Je lui fais signe en tapotant l’assise. Théo s’assied, fébrile, en évitant le contact.
Je braque mes yeux sur l’écran tandis que lui, inspecte la moindre de mes mimiques.
Le titre s’efface pour laisser place à la photo vieillie, jaunie par le temps, d’un bébé. Il est dans le bain, montrant très clairement un sexe féminin. Le regard ambré de ce petit bout ne fait aucun doute sur son identité. C’est lui. La suivante représente un repas de famille. Une petite fille souffle ses cinq bougies. Elle porte une robe, des couettes, tout l’attirail de la parfaite princesse choyée par ses parents. Elle sourit, elle est toute mignonne. Ensuite, apparaît une pré-ado. Son look est approximatif. Son regard se fait fuyant, distant. Au fur et à mesure des clichés, c’est l’expression de ses yeux, ainsi que ses tenues qui m’interpellent. Son mal-être se précise, ne peut pas être ignoré. Le montage se poursuit avec les prises de vues d’une jeune femme. Très masculine. Pas seulement de par ses vêtements, mais dans sa gestuelle aussi. Les jambes écartées quand elle est assise, une fille sur ses genoux que je devine être sa petite amie. Je regarde cette nana comme si je voyais une personne inconnue. Elle n’est pas Théo. Elle n’a pas ce côté lumineux qu’il arbore quand il me dévisage. Elle n’a pas cette force, ni cette assurance qui émane de lui. Il flotte sur sa figure une mélancolie. On pourrait lire le malheur sur son front à certains moments. Elle prend de l’âge au fil des photos, sans pour autant vraiment avoir l’air d’être dans de meilleures dispositions.
Puis, une seringue. La légende en dessous, un simple T majuscule que j’associe immédiatement à la testostérone. Sûrement sa première injection. S’ensuit une série de selfies montrant les changements physiques dus à cette piqûre. Ses traits changent. Sa mâchoire s’élargit, sa peau s’agrémente d’une couche de barbe. Son ventre se parsème de la fine toison que je connais, que j’ai caressée. Ses hanches s’estompent, ses abdominaux se précisent.
Un fond noir glisse sur une photo montrant Théo, parce que son visage est enfin celui que je connais, dans un lit d’hôpital. Un petit mot flotte sous la suivante. Torsoplastie… mon cœur se serre en regardant défiler les bandages, les points, les cicatrices, les hématomes. Un diaporama à travers le temps laisse apprécier l’évolution pour donner naissance à ce torse d’homme. Vierge de tout volume. Il est lisse, tel que je le vois au travers de ses vêtements.
Une autre hospitalisation prend le relais, portant la légende "hystérectomie". Son abdomen si masculin est jonché de bleus et… vide de toute trace des vestiges de sa féminité. Je ne saurais dire ce que cette image suscite en moi.
Ce que je peux voir de manière palpable en revanche, c’est ce visage épanoui malgré les évidentes souffrances physiques qu’il endure en mode accéléré sous mes yeux. En dépit de tout, l’homme que je vois à présent défiler devant moi est celui que j’aime.
Théo apparaît heureux, il rayonne. Il est lui. Sans barrière, sans faux semblant, sans filtre.
L’étape suivante est plutôt suggérée. Le mot phalloplastie trône sous les clichés le représentant encore à l’hôpital, puis chez lui, devant le miroir. Au travers de ses tenues, de ses coupes de cheveux, je vois que ces images ont été prises sur un temps long. Des mois, peut-être des années. Puis, le résultat est là. En boxer, on devine la bosse déformant le tissu. Tout ce que je retiens à cette vue, c’est que je sauterais volontiers sur ce corps qui abrite l’être responsable de mes insomnies.
Ma main glisse sur le canapé jusqu’à trouver la sienne. Je la comprime avec tout l’amour qui m’étouffe alors qu’une larme roule sur ma joue.
Le film s’arrête. Je ne trouve pas les mots. Aucun ne me paraît approprié pour exprimer ce que je ressens. L’avoir vu malheureux, souffrir au travers de toutes ces opérations, mesurer la douleur qui lui a été infligée pour lui permettre d’être enfin celui qu’il a toujours été intérieurement…
Quand j’ose enfin le regarder, c’est sa voix étranglée qui s’élève.
— À quel point je te dégoûte, maintenant que tu as vu ?
Sa question me percute plus fort qu’un coup de poing dans le ventre. Sans réfléchir, je me rapproche de lui, grimpe sur ses genoux pour caresser ses joues. Les yeux embués d’émotions, je fouille dans les siens. Je ne peux pas accepter qu’il imagine une seule seconde qu’il me dégoûte.
— Mon amour… je suis fière de toi, amoureuse comme je ne l’aurais pas cru possible, mais dégoûtée ? Jamais !
Il me sonde, ne comprenant visiblement pas le sens de mes mots. Pourtant, je n’ai jamais rien exprimé d’aussi sincère de ma vie. Alors, je poursuis.
— Tu es beau, fort, courageux. Comment pourrais-je penser autrement ?
À cette tirade, il percute enfin. Ses iris s’illuminent juste avant que son nez ne fonde dans mon cou. Théo me serre fort contre lui. Je le berce, mes doigts massent inlassablement son crâne. Son souffle s’écrase contre ma peau, ses doigts s’impriment dans mon dos. Je n’irai nulle part, j’espère avoir été claire sur le sujet. S’il souhaite se débarrasser de moi, il devra user de ses bras musclés pour me dégager de ses jambes, de son appartement et de sa vie. Je compte bien me battre pour lui.
J’ignore combien de temps nous passons enlacés, imbriqués l’un contre l’autre, avant que sa voix ne parvienne à mon oreille. Un faible "je t’aime" extirpe les dernières larmes que mon corps retenait encore.
Je suis à ma place, chez moi, dans ses bras.
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