Love not s'Cam
Chapitre 40
Camille
“C’que je dis, c’que je fais c’est ma vie
Comment tu l’interprète c’est ton avis
Collé sur un papier, y a du faux du vrai
Si c’est le faux qui t’intéresse
Vas-y gars, prends ton pied”
K-Maro - Qu’est-ce que ça te fout
Je n'arrive pas à me détacher de sa peau. Il m'a tellement fait peur tout à l'heure qu'il m'est impossible de ne pas le toucher, le papouiller… L'idée que son corps puisse encore le trahir m'énerve. Théo a assez subi, il a le droit de tourner la page sur ce passé qui n'aurait pas dû être le sien.
Je me rends alors compte que je ne lui ai presque pas posé de questions sur son parcours depuis qu'il m'a montré sa vidéo. J'étais trop occupée à profiter de sa présence, à lui prouver que je l'aime tel qu'il est aujourd'hui aussi. Seulement, maintenant, j'ai besoin d'en savoir plus. Il y a beaucoup de facettes de lui que j'ignore. Certainement par peur de me retrouver confrontée à la réalité. Les cicatrices sur sa peau me rappellent déjà qu'il a souffert, l'idée que ça puisse être pire me terrifie. Pour autant, tout cet aspect fait partie intégrante de lui. Sa crise vient de me le prouver. Si j'avais su, je n'aurais pas paniqué. Je vois bien que mon côté flipette est pesant dans ces moments. Ils ajoutent à son stress parce qu'il cherche à m'épargner. Va falloir devenir une grande fille, pour lui. Étonnamment, je n'ai même pas peur. Théo me donne une force incroyable, je crois qu'il me déteint dessus avec son courage sans faille.
Je regarde mes doigts parcourir ses tatouages, inlassablement. Son Phoenix, puis plus bas, un arbre de vie. Je touche cette portion à la texture fine et rugueuse, en m'empêchant de descendre plus bas. Maintenant que je connais chaque millimètre carré de son corps, je sais qu'il y a d'autres marques comme celle-ci. Sur ses cuisses, sur son bras, dans sa bouche.
— Tu as eu mal longtemps ?
Ma question est maladroite, j'en suis bien consciente, pourtant, il répond sans détour.
— Bizarre, long, oui, mais non, je n'ai pas eu si mal que ça. Je savais pourquoi je le faisais.
— Long ?
Théo m'explique alors que la phalloplastie est une opération qui se fait en plusieurs étapes. Il a dû être hospitalisé cinq fois au total pour obtenir le résultat qui me donne tant de plaisir aujourd'hui. Il a fallu plusieurs greffes de peau innervée, reconstruire son sexe en y incluant l’urètre, ajouter des implants testiculaires, la pompe… et tout ceci en lui conservant la possibilité de prendre du plaisir. Pour ce point, je confirme, ça fonctionne très bien. Ce qui me fait mal dans tout ça, c'est qu'il l'a traversé seul. Il me parle de Carine, son ex qu'il a rencontrée avant d'entamer sa transition. Elle s'est d'abord revendiquée lesbienne, tentant le tout pour le tout quand Théo lui a dit vouloir changer. Seulement voilà, elle se disait attirée par les filles, refusait la démarche de celui que j'aime et elle s'est finalement tirée avec leur ami… un mec. Quelle connasse ! Il tente de me calmer, mais la colère s'empare de moi. J'ai envie de lui arracher les yeux pour ce qu'elle a osé lui faire.
— Je me dis qu'il faut se mettre à sa place. Elle était en couple avec Mélanie. Théo n'existait pas pour elle.
Il déconne là ? Je me tourne, m'appuyant sur mon coude pour placer mon visage au-dessus du sien. Ma paume se plaque sur son cœur.
— Me mettre à sa place ? Et puis quoi encore !? Ici, tu es le même. Tu l'as toujours été. C'est ça qu'elle n'a pas vu. Alors non, je ne lui trouverai aucune excuse.
Ses doigts saisissent les miens pour accentuer le contact de nos épidermes.
— Moi, je lui en trouve une très bonne. Elle n'était pas celle qu'il me fallait. Elle devait laisser sa place pour toi.
Je lâche un rire ému en frottant mon nez sur sa poitrine. Si c'est comme ça qu'il voit les choses, je ne peux que m'incliner. Égoïstement, j'aime beaucoup cette version.
Nous dérivons ensuite sur le fait que la phalloplastie n'est pas le seul moyen dans une transition. Il est même le moins répandu parce que complexe et risqué. Certains gardent leur sexe de naissance, d'autres ont également recours à la métadoïoplastie qui consiste en l'élargissement du clitoris pour obtenir un pénis d'environ quatre à cinq centimètres. Théo insiste sur le fait que le choix entre ces différents procédés dépend de chacun. Après tout, tant qu'ils se sentent bien dans leur enveloppe, effectivement, je ne vois pas non plus où est le problème.
Tout en semant des bisous à la moindre parcelle de chair qui se trouve à ma portée, je lui confie ce qui résume mon état d'esprit.
— Je t'aurais aimé, tu sais. Peu importe que tu aies un gros zizi ou non…
Il éclate de rire à ma bêtise et c'était bien le but. Ces conversations sont lourdes pour lui, un peu de légèreté ne fait pas de mal.
Alors qu'il me renverse pour m'attaquer à coups de poutous sonores, une ampoule s'allume dans mon esprit et pas des moindres. Je me fige en le repoussant légèrement.
— On a oublié un truc !
— Ah bon ?
OK, j'ai pigé, c'est le petit cerveau qui fonctionne en ce moment. Je souffle exagérément en levant les yeux au ciel.
— Si tu veux te faire piquer le cucul demain, ce serait bien qu'on ait l'injection, sinon, l'infirmière sera venue pour rien… gros malin !
Il s'affale sur moi en grognant.
— Putain, je savais que j'avais zappé quelque chose !
— Si tu me fais un gros câlin avant, j'y vais. Ça ferme dans une heure, j'ai le temps.
Il baragouine, je ne sais pas trop quoi entre mes seins. Ses bras s'écroulent autour de ma taille. S'il continue, aucun de nous n'aura le temps d'aller à la pharmacie.
— Pour le gros câlin, je dis oui. Mais tu ne vas pas sortir parce que j'ai une tête de linotte.
J'insiste. La pharmacie est au coin de la rue et il est fatigué. Je préfère qu'il se repose en m'attendant ici. Il a tellement de travail en ce moment qu'il ne touche pas Terre.
C'est donc trente minutes avant la fermeture que j'arrive à me libérer de mon homme pour m'élancer dans la rue, son ordonnance et sa carte vitale en main.
Par chance, il n'y a qu'une personne devant moi. Il était temps que j'arrive, plusieurs débarquent juste après moi. Il n'y a qu'un guichet ouvert, j'ai eu du bol.
Mon tour arrive. Je salue la pharmacienne en lui tendant l'ordonnance. Elle bloque dessus durant quelques interminables secondes. L'espace d'un instant, je crains m'être trompée de document vu sa tête. Je me penche au-dessus du comptoir. Ouf, c'est tout bon.
— Androtardyl27… C’est pour vous ?
Je plisse le front à sa question. Son air curieux ne me plaît pas des masses.
— Vous lisez quel nom sur la feuille ?
— Théo Valet, pourquoi ?
— J’ai une tête à m'appeler Théo ?
Tiens, elle lève enfin son nez de fouine pour me mater. Elle insère ensuite la carte vitale dans le lecteur. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'intime conviction qu'elle consulte plus d'informations que nécessaire. Je commence à m'agacer, battant la mesure de mon pied.
— Ah d'accord. C'est pour une amie ?
Elle est conne où elle me cherche, là ?
— Bon, visiblement, le prénom ne vous aide pas à percuter. On va essayer un autre truc. Quel est le premier chiffre de son numéro de sécu ?
— Un ?
— Bien ! Et ce chiffre est attribué aux personnes de sexe… ?
— Masculin ?
Ben voilà, connasse ! T’es pas si blonde finalement ! Je ne réponds pas, dans l'attente qu'elle s'excuse. Pourtant non, ça ne vient pas.
— C’est bizarre quand même. Mais c'est pour qui du coup ?
— Mon homme ! C'est bon ? Vous allez me la donner cette putain d’ampoule, que je me tire d'ici ?
Offusquée, elle agite sa sale gueule avant de disparaître au pas de course dans l'arrière-boutique. Elle se dandine comme une bécasse en revenant avec la fameuse boîte.
— Je voulais vous demander… votre ami… il a un… vous voyez quoi ?
Je manque de m'étouffer avec ma salive. Elle a osé ! Je n'en reviens pas ! Ça existe vraiment un culot pareil ??
— J’ai une question, moi aussi. Le Serment de Galien28, ça vous parle ?
Regardez-moi la gourgandine qui s'apprête à étaler sa science.
— Évidemment, c'est le serment des pharmaciens. Je l'ai moi-même prêté à l'obtention de mon diplôme.
— Concernant la partie sur le respect et la dignité des patients… vous conservez quelques souvenirs ou comment ça se passe ? On récite son texte comme au théâtre et on pisse dessus une fois que notre nom s'allume grand sur une devanture ?
Cette fois, elle semble percuter.
— Je… je vous prie de m'excuser, je ne sais pas ce qui m'a pris.
Furieuse tout autant qu'indisposée à accepter ses excuses hypocrites, je récupère les papiers de Théo ainsi que la boîte avec vigueur sur le comptoir.
Je me dirige vers la sortie quand mon côté merdeuse me pousse à rebrousser chemin.
— Au fait, pour votre information, mon homme me fait grimper aux rideaux plusieurs fois par jour. Vous devriez essayer, il paraît que les orgasmes fréquents évitent de devenir une bonne femme aigrie.
Maintenant je peux m'en aller. Que ça fait du bien d'ouvrir sa bouche ! J'aurais dû m'y mettre avant. Ah, mais non, je ne pouvais pas, ça aussi c'est l'effet Théo.
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