Love not s'Cam
Chapitre 4
Théo
“Where can you go
When the world don't treat you right
The answer is home
That's the one place that you'll find”
Générique de 7 à la maison3
C’est le week-end. Pas de mission sauvetage au programme, donc on retourne aux sources Rien de mieux pour se recentrer au vu des derniers évènements.
Coincé entre ma mère et ma sœur dans ma chambre d’ado, je suis partagé entre l’envie de rire et de pleurer. C’est bien ma veine, je rentre un week-end pour me ressourcer et les voilà à me prendre pour un mannequin vivant. Elles me connaissent assez pour savoir que les boutiques et moi, ça fait deux. Je n’ai jamais supporté le regard insistant des vendeuses qui sont prêtes à céder aïeux et descendance pour réaliser une vente. Elles te fileraient un sac poubelle avec quatre trous en te jurant mordicus que c’est à la pointe de la fashion week. Résultat, tu ressors en mode clodo avec de sérieux scénarios de meurtre en tête. Pas pour moi, définitivement. Le revers de la médaille, c’est que du coup, mes deux nanas préférées se sont investies dans la mission de me saper de la tête aux pieds. Je ne dis pas le contraire, j'adore leurs petites attentions, mais quand l'une entreprend de fermer mon pantalon tandis que l'autre s'attaque aux boutons de ma chemise… je ne tiens plus.
— Eh oh les Cordula, on se détend ?
Tout ce que j'obtiens, c'est un fou rire en retour. Pire ! Maman renchérit.
— Oh ça va, plus jeune, tu m'as privée d'une multitude de choses, laisse-moi me rattraper !
Nous y voilà. Je ne sais pas comment réagir à son tacle qui se veut humoristique seulement en surface. Sans parler de son pouce qui parcourt l'une de mes cicatrices sur mon bras… tout cela lui a fait du mal aussi, qu'on le veuille ou non. En un sens, ça me touche qu'elle veuille combler la distance que j'ai creusée entre nous dans ma jeunesse, mais dans l'autre, je sens également une pointe de nostalgie. Longue histoire…
Pour noyer le poisson, je m'exécute. J’enfile les fringues qu'elles ont sélectionnées avec amour. Finalement, c’est tout ce qui compte. Elles sont mes ancres, ma vie, celles qui m'ont porté, supporté selon les moments, à bout de bras jusqu'à ce que je devienne celui que je suis aujourd'hui. Autant dire qu'elles en ont bavé.
Une fois les essayages terminés, je profite de leur présence pour les prendre toutes les deux dans mes bras. C’est con comme un simple câlin peut faire autant de bien. Pas besoin de mots, l'étreinte suffit à transmettre tout ce qu'il y a à savoir. Les sentant prêtes à céder à leurs émotions, je finis par les lâcher après avoir déposé un baiser sur chacune de leurs têtes.
— Bon, et si je vous invitais au restau pour le dîner ?
Leur air étonné me fait rire. C'est inhabituel que je leur propose de sortir, surtout dans notre petite campagne qui ne compte qu'un établissement, mais là, tout de suite, j'en ai envie. Ma mère accepte silencieusement sans ajouter de commentaire alors que ma frangine me sort une moue pincée.
— Ben c'est-à-dire que… Théo, je ne suis pas là ce soir, j'avais déjà prévu un truc.
Tiens, c'est la meilleure celle-là. Je suis ici seulement pour le week-end et elle ne reste pas. Ça cache un truc. Cette fois encore, mes sourcils arqués parlent d'eux-mêmes.
— Ta sœur à un rencard. Laisse-la tranquille Théo.
J'ai envie de dire que je n'ai pas l'intention de lui foutre la paix tant que je n'aurais pas l'état civil complet du gars qui ose me priver de ma petite sœur. Mais non, elle me coupe l'herbe sous le pied à nouveau :
— Tu verras quand ça t'arrivera ! On en reparlera !
L'image de Camille se met à danser dans mon esprit. Effectivement, si elle était dans le coin, j'envisagerais sûrement d'abandonner les deux femmes de ma vie le temps d'une soirée en sa compagnie… J'ai tellement aimé la raccompagner une deuxième fois, même si nous sommes restés silencieux et que je n'en sais pas plus sur elle. OK, je me tais, échec et mat.
Le regard enjôleur de ma créatrice me prouve alors deux choses : elle est fière d'avoir gagné aussi facilement et elle a pigé que ce n'était pas anodin. En somme, je suis dans la merde.
Je me venge donc en les crevant en balade. Après les essayages à rallonge, c'est de bonne guerre, non ? Elles ont eu du mal avec les quinze bornes de marche, il s'en est fallu de peu pour que ma frangine rentre sur mes épaules. J'ai fait le bonhomme, cependant j'avoue que j'étais assez soulagé quand la maison a commencé à se rapprocher. Toute la semaine, je me force à marcher en ville, mais les trottoirs sont plats, eux ! J'en oublie souvent que les chemins qui ont bercé mon enfance sont escarpés. Quoi qu'il en soit, le grand air m'a revigoré. L'anonymat de Montpellier me permet de me fondre dans le décor, seulement j'aime tout autant venir me ressourcer au calme, chez moi, près de mes nanas. Je suis un mec plein de contradictions, je sais. Et alors ? Je peux, non ?
Après la randonnée et une bonne douche bien méritée, me voilà vêtu de mes sapes neuves. Je dois l’admettre, elles m'ont affublé d'un look plutôt cool, très casual à ce qu'elles m'ont dit. Je n’ai pas tout pigé, mais j'aime bien. Un chino camel, une chemise bleu marine, sans oublier un fin gilet. Ça matche, mon reflet dans le miroir me plait. L'espace d'un instant, je me demande si Camille aimerait me voir comme ça. Ce petit bout de femme ne sort jamais de ma tête très longtemps ces derniers temps. Jamais je ne m'étais mis une telle pression. Cette rencontre m'a perturbé plus que je ne veux bien l'avouer. En un sens, ça me fait plutôt peur. Je ne me suis pas posé ce genre de question depuis un bon moment, et très franchement, je ne m’en portais pas plus mal. Depuis que j’ai emménagé dans mon appartement en ville, j’aspire à une vie pépère, sans tracas, sans avoir à rendre de compte ou à me justifier auprès de qui que ce soit. On ne va pas se mentir, la solitude pèse parfois sur mon cœur, ainsi que sur ma libido. Je suis un homme et que le premier capable d’affirmer que ça ne lui est jamais arrivé me jette la pierre ! Bizarre, aucune protestation masculine à l’horizon… qu’est-ce que je disais ? Par ailleurs, je ne suis pas de ceux qui peuvent se contenter d’un coup d’un soir rapido au détour d’un bar ou d’une boîte. Déjà, il faudrait que je sorte pour que ce soit possible. Ensuite, cela signifierait que ce soit mon truc, ce qui ne l’est pas. Enfin, pour résumer, je ne suis pas formaté comme ça, point. Non, moi, si je dois ramener une femme dans mon antre, l’allonger dans mon lit pour lui faire l’amour, elle devra avoir gagné bien plus que mon envie de lui passer dessus. Elle aura gagné ma confiance, mon cœur et m'aura offert la même chose en retour. C’est pour toutes ces raisons que je m’étonne de m’attacher si rapidement à l’image de cette jolie nénette toute timide que j’ai sauvée des griffes du grand méchant loup. Quand je croise son regard, j’ai l’impression qu’elle sait déjà tout ce que je n’ai jamais osé dévoiler à mon sujet. Plus que ça, je sens que rien de ce que je pourrais lui annoncer ne pourrait éteindre cette petite étincelle logée dans ses jolies gobilles marron-vert. Ouais, je suis pathétique au point d'avoir pris le temps de noter chacun des reflets que me renvoyaient ses yeux alors qu'elle me bouffait littéralement du regard. Personne ne l'avait jamais fait avant elle. Pas avec cette timidité et cet appétit à la fois. Plus que son langage corporel, qui pourtant, parlait de lui-même, c'est ce qui m'a touché chez elle. Je serais prêt à parier que Camille est l'une de ces rares filles qui méritent qu'on mette un genou à terre. J'ai envie, besoin de la découvrir, de passer du temps en sa compagnie, d'apprendre qui elle est, ce qu'elle aime, ce dont elle rêve… Putain, je suis grave, je vais me transformer en canard si ça continue.
Pour détourner mon esprit de cette tentation, je descends retrouver ma mère et ma sœur. Bizarrement, l'une d'elles manque à l'appel…
— Lolo n'est plus là ?
— Ta sœur est une grande fille maintenant et elle s'appelle Laura…
— Et ? Tant qu'elle ne s'appelle pas Charlie*, on peut savoir où elle est, non ?
Maman prend sur elle pour ne pas éclater de rire à ma blague pourrie. Moi, je croise mes bras sur mon torse en attendant sa réponse qui tarde trop à venir pour être honnête… qui ne vient pas du tout d'ailleurs !
— Elle a profité de ma douche pour filer rejoindre son gars ?
Je suis indigné au possible alors qu'il y en a une qui se marre bien. C'est évident, je n'ai aucune autorité dans cette maison. Entre deux gloussements de dinde, elle daigne enfin reprendre la parole.
— Rho ça va, tu vas pas nous la jouer macho non plus !
Oh la garce ! Elle a osé !
— Macho ? Moi ? Ça me ferait mal. Protecteur en revanche, oui, et je l'assume pleinement !
Non mais, ce n’est pas vrai, elle continue de se foutre de ma gueule, fière de sa connerie. Ma petite sœur sort avec un mec et elle me le cache, forcément que ça ne me plaît pas !
Tout ce que je récolte, c'est une calotte derrière la tête agrémentée de ses moqueries. Dépité, je la traîne vers la sortie, direction le seul restaurant du village. Comme à chaque fois, j'appréhende un peu. J'ai encore du mal à me confronter à certains visages de mon passé. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure que je ralentis jusqu'à presque rouler au pas bien avant d'atteindre le parking. Ma mère ne dit rien, elle attend. Je mettrais ma main au feu qu'elle est en train de s'imaginer que ça va se solder par un plat de pâtes à la maison. Mais ça, c'était avant. Je n’en ai plus rien à foutre de ces cons. J'ai juste une grosse envie de fruits de mer accompagnés d'un verre de blanc. Alors, merde aux rageux.
Au point mort, elle se demande encore si ça vaut le coup de se péter le dos pour attraper son sac qui gît à ses pieds. Pour la détendre et la rassurer sur mon état d'esprit, je prends les devants. Ni une, ni deux, je sors, contourne son tas de ferraille pour lui ouvrir la portière passager, non sans zapper la jolie révérence.
— Si Madame veut bien se donner la peine…
Sa fossette creuse sa joue, exactement comme la mienne. J'aime ce trait subtil de ressemblance entre nous. Il est là pour me rappeler d'où je viens, tout autant qu'il montre que nous ne sommes pas capables de nous cacher nos émotions. Ce qui vaut pour moi vaut pour elle.
Une fois à l'intérieur, instinctivement, je me place dos à la salle, la laissant profiter de la vue. Commère comme elle est, elle trouvera bien un truc croustillant à raconter à Laura au petit déjeuner.
Le plateau de fruits de mer est une vraie tuerie, je ne suis jamais déçu ici. La pêche du jour, une préparation aux petits oignons… tout ce qu'il faut pour éveiller mes papilles. Quant au dessert… mon dieu que c'est jouissif ! Une trilogie de douceurs qui nous ravit tant qu'on en a oublié de parler. J'ai le bide si plein que je sais d'avance que j'aurai du mal à trouver le sommeil, mais ça valait le coup. Surtout pour ce beau moment de complicité avec ma mère. J'en avais besoin. Je ne pense pas mentir en disant qu'elle aussi. On ne prend pas assez de temps ensemble. Ça me manque. Je ne vis pourtant pas si loin. C'est juste que je me suis lancé à corps perdu dans le travail. Si je veux que mon entreprise de graphisme cartonne, je dois bûcher à fond pour me faire un nom ainsi qu'une réputation dans le milieu.
À la fin de notre repas, je me dirige vers la caisse pour régler la note. Alors que je retire ma carte de l'appareil, une voix retentit dans mon dos. Ce timbre. Ce rire. Impossible d'en ignorer la propriétaire. Mes tripes ne se serrent pourtant pas comme je l'aurais attendu. Je ne sens pas mon cœur prêt à se fendre pour retomber en morceaux au fond de mon calbute. C'est l'effet qu'elle me faisait il y a encore peu. Quelque chose a changé, mais quoi ? Ma mère, en bonne louve qu'elle sait être, se rapproche de moi, glissant sa main menue dans mon dos.
Non maman, je ne vais pas m'effondrer. Pas cette fois.
Aussi, je relève la tête, puis me retourne. Le regard haut, je fixe l'origine du son venu tromper ma quiétude. Les rires s'atténuent, jusqu’à se taire quand j'avance. Plein de confiance, je gonfle le torse en la voyant baisser les yeux.
— Bonsoir Carine. Tu vas bien ?
Je connais chacune de ses réactions. Je sais exactement ce que signifie son pied qui s'agite sur le sol. Elle est mal à l'aise. Parce que je suis là, qu'elle est avec lui, et que je n'ai pas pris la tangente. Je ne suis plus ce gamin paumé qu'elle a largué, ce pauvre con qui n'avait pas remarqué qu'elle faisait des tours de manège sur la bite de son meilleur pote en se foutant de ma gueule. Non, aujourd'hui, je suis un homme indépendant, bien dans ses pompes, prêt à tout bouffer sur son passage. Je suis celui que je rêvais d'être et j'y suis parvenu seul.
Faiblement, elle hoche la tête alors que l'autre enflure passe son bras autour de ses épaules. Je capte bien qu'il se sent menacé l'espace d'un instant. Il voit que je ne suis pas prêt à plier. Quand il tend une main effrontée dans ma direction, c'est plus fort que moi. Je la saisis avant de la broyer. Je ne suis pas le plus grand ou le plus costaud, mais je le suis bien assez pour sa petite démonstration de virilité à deux balles. Je perçois ce léger rictus de satisfaction imprimé sur mon visage à travers ses pupilles dilatées tandis que ses doigts craquent dans ma paume. Toutefois, je ne m'amuse pas autant que je l'aurais pensé. Ces jeux de qui pisse le plus loin ne sont pas pour moi.
— Content de vous avoir revu tous les deux. Bonne soirée.
Sans rien ajouter, je rejoins ma mère qui était en train de serrer les miches pour ne pas inonder le tapis de l'entrée. Elle me suit en silence jusqu'à la voiture. Impossible de savoir sur son visage si elle est fière ou si je lui ai foutu la honte à m'afficher de la sorte.
Après plusieurs minutes d'un silence pesant, elle finit par éclater d'un fou rire incompréhensible.
— Comme tu leur as cloué le bec à ces cons ! J'adore !
Soulagé de sa réaction, je la suis dans son délire. C'est vrai que ça soulage de s'imposer. Une fois son petit pétage de câble passé, elle reprend un semblant de sérieux :
— Théo, je suis certaine qu'elle s'en mord les doigts, cette pétasse.
Je hausse les épaules, complètement détaché. Je m'en tape. C'est sûrement le meilleur moment de ma soirée. Oui, je me fous que cette fille qui a hanté mes nuits durant toutes ces années, qui a trahi ma confiance, atteint mon estime de moi, se repentisse. Je suis guéri de ces cinq ans à être mal dans ma peau autant que dans mon couple.
Se doutant qu'il y a baleine sous rocher, ma passagère se met à me cuisiner. Comme si elle savait être discrète. Ça se saurait !
— Mon chéri ? Tu as pris ton ordinateur avec toi ?
Je réponds d'un hochement de tête.
— Je me disais que tu pourrais rester quelques jours et travailler un peu d'ici. T'en penses quoi ?
Nous sommes samedi soir et j'ai prévu de rentrer demain. Je pourrais peut-être… une créature angélique aux cheveux châtains s'invite devant mes yeux. Impossible qu'elle rentre seule lundi soir après ses cours. Je souris comme un idiot en pensant à son air soulagé quand elle me voit arriver près d'elle, à son corps qui se colle au mien quand on joue au gentil couple devant ces merdeux… Au sentiment de vide qu’elle laisse quand elle quitte mes bras pour disparaître derrière sa porte d'entrée. Putain, mais je suis sérieusement piqué !
— Théo ? Tu penses à quoi ?
Oh merde ! Nous sommes garés devant la maison. J'ai éteint le moteur de la voiture tel un automate à rêvasser ainsi.
— Ou devrais-je dire, à qui ? ricane-t-elle pour enfoncer le clou.
— Oh ça va, j'étais en train de réfléchir à mon planning !
Elle pouffe de rire, absolument pas convaincue.
— Il est plutôt brun ou blond… ton planning ?
Qu'est-ce que je disais ? Cette femme est le diable en personne. Impossible d'avoir une vie privée avec elle. Je tente le tout pour le tout :
— Et celui de la frangine ? Il a le permis ou il roule à mobylette.
Je reçois immédiatement une petite tape derrière la tête et je lui adresse mon plus beau son de protestation.
— Il est question de toi, jeune homme, alors crache le morceau ou on va passer la nuit dans cette voiture.
Pour appuyer ses propos, elle me pique la clé et nous enferme à l'intérieur. Je lui expliquerais bien que nous ne sommes plus dans les années 80, que par conséquent, je peux toujours sortir, mais ça ne servirait qu'à la provoquer un peu plus.
Je me tais un instant, le temps nécessaire pour rassembler mes esprits. Elle a raison, j'ai vraiment envie de rentrer pour lundi. Puis, si je ne peux pas parler à la femme qui m'a soutenu toute ma vie, avec qui le ferais-je ?
— Tu as gagné. Il y a bien une fille, mais…
Elle reprend mon "mais" avec insistance. Tout ce qu'il me manquait pour que j'ouvre définitivement les vannes. Alors, je lui raconte notre rencontre improbable. Je lui parle de ses yeux qui ont percuté mon âme de ses mains qui m'ont brûlé à travers mes fringues. De ce besoin de la sentir en sécurité.
Elle ne dit rien, ne me coupe pas, me laisse vider mon sac comme elle l'a toujours fait. C'est seulement quand elle est certaine que je n'ai plus rien à ajouter qu'elle conclut :
— Mon fils, tu es dans la merde. Cette fille t'a pris dans ses filets, elle te mènera de la seule manière qui soit… par le bout du cœur.
OceanofPDF.com