Love not s'Cam

Marie Tavernier · Chapitre 39 sur 51

Pages du PDF

Love not s'Cam

Chapitre 38

 

Camille

 

“I’ll be you’re crying soulder

I’ll be love suicide

I’ll be better better when I’m older

I’ll be the greatest fan of your life”

Edwin McCain - I’ll be26

Ce matin, je me suis levée en pleine forme. La semaine a été longue. Théo a eu beau tout mettre en œuvre pour que je me repose samedi et dimanche passés, les douleurs m'ont tenu compagnie toute la semaine. Je dois avouer qu'il a été exemplaire, parfait, comme toujours. Là où un autre n'aurait fait que se moquer, il a redoublé d'attention et de présence. J'ai même dû me battre avec lui pour avoir le droit de faire un brin de ménage. Je me suis demandé s'il tenait vraiment à me chouchouter ou si cette excuse servait son côté maniaque. C'est affolant avec lui, le moindre truc qui traîne le rendrait malade. Je ne m'en formalise pas outre mesure, ça m'amuse beaucoup. N'étant pas du genre bordélique de base, je n'ai pas besoin de fournir de gros efforts pour le satisfaire. Maintenant que je connais aussi bien l'intérieur de ses placards que les miens, je prends soin de ranger chaque objet à sa place et tout le monde est content. Ce n'est pas plus compliqué que cela. 

En ce samedi après-midi, je réalise que les jours sont passés à une vitesse folle. Le week-end dernier, en regardant Theo s'approprier mon espace, le carnet noirci de mes idées noires m'est revenu en tête. J'y ai pensé à plusieurs reprises depuis, si bien que je l'ai ressorti. Mon homme étant légèrement à la bourre niveau graphisme en ce moment, il a besoin de travailler en dehors des heures habituelles pour raccrocher les wagons sans risquer de se faire tomber dessus par ses clients. Je profite donc de ce temps pour me poser avec lui sur le canapé et griffonner tandis qu'il dessine. Chacun son mode d'expression. Les images pour lui, les mots pour moi. 

Mes orteils battent la mesure contre sa cuisse au rythme du son de son touchpad, ou de mon stylo, cela dépend. Comme toujours, il jette de temps à autre un œil dans ma direction. Moi aussi, il m'arrive de lever le nez de mon calepin pour l'admirer. J'adore le regarder quand il est concentré sur son boulot. Son air sérieux a tendance à me donner des idées pas du tout sérieuses. Il n'y a qu'à voir les mots qui coulent sur ma page. Une scène sensuelle, douce, à l'image de notre relation. Sans le vouloir, mon récit a dérivé, tout comme notre histoire. À force de lire mes romances, je ressens le besoin de m'exprimer à mon tour. J'ai des choses à raconter, une expérience à partager, un message à transmettre. C'est ce qu'est devenue ma prose. Si au départ, je souhaitais juste me défouler et cracher ma douleur, aujourd'hui, je veux clamer mon bonheur. Cet écrit est pour moi. Il ne sera peut-être jamais lu. Ce n'est pas important. Ce qui compte, c'est le bien que me procure cette activité. 

Cela doit faire deux bonnes heures que nous n'avons pas ouvert la bouche, pris par nos tâches respectives. Un silence confortable a investi la pièce quand Théo claque le capot de son ordinateur en bâillant bruyamment. 

— Cette fois, rideau ! J'en ai marre ! 

Je sursaute à son intervention inattendue.

— Oh pardon, Ti Chou, je ne voulais pas te surprendre. 

Je crois que je lui fais peur avec mon petit cri de flipette. J'en ris de bon cœur face à sa bouille vraiment désolée. 

— Ce n'est rien. J'étais vraiment perdue dans mes pensées, c'est tout. 

Il tente de me piquer mon carnet que je referme à la hâte pour le coller contre la poitrine. C'est enfantin comme réaction, j'en conviens, mais tout à fait spontané. 

— C’est ton journal intime ?

— Ça ne va pas ? Je n'ai plus douze ans depuis un moment, tu sais !

Gênée à l'idée qu'il ne découvre la nature de mon activité, je mise tout sur l'humour pour m'en sortir. Totalement inutile, j'en suis bien consciente, mais ça ne m'empêche pas de tenter le coup. 

— Ne me dis pas que tu grattes la liste des courses depuis tout à l’heure ! 

Il se moque ouvertement de moi. Face à son humeur joueuse, je plisse les yeux pour le fusiller faussement du regard.

— Ah, non, je sais ! C'est ta liste au père Noël ! Tu as raison de t'y prendre maintenant. Vu la longueur, j'ai intérêt à charbonner pour te satisfaire ! 

J'éclate de rire en voyant son air de défi. Je sais ce qu'il est en train de faire. Il me manipule pour que je crache le morceau. Honteuse, ma raison me rappelle que je ne peux moralement pas lui faire de cachotteries. Notre couple repose sur la complicité, ainsi que sur la confiance. Pour rien au monde je ne voudrais que ça change. Bravant ma trouille, je me décide à lui tendre la version romancée et inachevée du récit de notre rencontre.

Théo ouvre lentement la couverture, sans rien dire, puis se met à lire. Il enchaîne les pages, visiblement absorbé par ce qui défile sous ses yeux. Il les tourne à une allure hallucinante. Son visage est inexpressif, c'est invivable à regarder de l'extérieur. 

Soudain, il le referme. Est-il allé jusqu'au bout ? Aucune idée. Je suis trop anxieuse de connaître sa réaction pour avoir pris la peine de vérifier. Mon souffle se bloque, je suis au bord de la crise de panique.

Théo pose le carnet sur la table basse, se recule contre le dossier du canapé et m'ouvre ses bras. 

— Viens par-là, bébé. 

Ai-je besoin de préciser que je me rue dans ses bras ? Mon cœur a besoin de retrouver la chaleur de son corps pour m'assurer qu'il ne m'en veut pas. Il me serre fort, très fort en plongeant son nez au creux de mon cou. Je sens ses muscles se tendre par moments alors qu'il me berce en silence. Est-il en colère contre moi ? Je prie pour que ce ne soit pas le cas. Il se racle plusieurs fois la gorge avant de parvenir à s'exprimer.

— Ce que je viens de lire est juste… magnifique. 

Je me recule pour le forcer à me regarder. 

— N'importe quoi ! J'ai griffonné de la merdouille comme ça me venait, c'est tout.

— Tu rigoles ? C'est très bon ! Tu devrais le finir et le publier, Ti Chou, vraiment. 

Il a perdu la tête, il ne peut pas vraiment penser ça. 

— Je ne suis pas auteure, ça ne va pas ?

Son regard est convaincu. Il insiste.

— Écoute, je ne le dis pas parce que c'est notre histoire, ou parce que ce sont tes mots. C'est vraiment bon ! J'en ai lu des livres, je t'assure que tu n'as rien à envier aux autres. 

— Comment ça, tu en as lus ? Tu as lu quoi, au juste ?

— De la romance. Comme je fais souvent des covers pour des auteures de romance, il m'est arrivé de lire. Par curiosité, voire par envie. Ce que je viens de voir est excellent. Je peux te présenter des auteures ou des éditrices si tu veux.

Là, il me coupe la chique. Pas moyen de savoir quoi en penser. Pour autant, il ne s'arrête pas, il est à fond dans son délire. 

— Je te ferai une cover d'enfer ! Il y aura un peu de nous dedans ET dessus ! Allez, chérie, dis oui !

Ce que je viens de déclencher involontairement me dépasse. En même temps, le concept d'un projet à nous me séduit, je dois bien l'admettre. 

Complètement pris dans son truc, Théo me pousse sur l'assise du canapé en déblatérant des noms, des idées… son enthousiasme me touche. 

Au moment où il se penche pour attraper son ordinateur, il se tend à nouveau, plaquant ses mains sur son ventre. Le rictus de douleur qui s'imprime sur son visage m'inquiète immédiatement, faisant partir en fumée toute autre pensée de mon esprit. Je l'enlace instinctivement, affolée.

 — Bébé ? Qu'est-ce que tu as ?

Il met quelques secondes à reprendre son souffle, puis se redresse. Son air agacé ne me dit rien qui vaille. Je touche son front, il n'a pas de fièvre, c'est déjà ça. S'il voulait bien ouvrir le bec pour m'expliquer, je ne lui en voudrais pas. 

 

OceanofPDF.com