Love not s'Cam

Marie Tavernier · Chapitre 4 sur 51

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Love not s'Cam

Chapitre 3

 

Camille

 

“Laisse ce qui te retient, délaisse ce qui t'appartient

Détache le lien qui lentement se resserre

Car cette vie t'indiffère

Et ne te ressemble en rien

Ces rêves ne sont pas les tiens

Si tu restes, tu vas manquer d'air”

Kyo - Tout envoyer en l’air

Je manque de claquer la porte en sortant de réunion. Ce vieux con de Toussier vient de me remonter comme une pendule. Ce n’est pas possible d'entendre des conneries aussi énormes. Parce qu'un élève ne maîtrise pas les principes de l'équation à deux inconnues, il est forcément bon pour une filière “poubelle”. Le pire, c’est que je suis visiblement la seule à être choquée par ses propos. Pas de chance pour lui, si d'ordinaire, je me montre timide, voire effacée, pas cette fois. J'irais en Enfer pour mes protégés. Je me suis lancée dans un monologue véhément au possible sur la facilité d'alimenter les filières professionnelles comme s'il s'agissait d'un parc à débiles. Non, mais sérieux ? Je voudrais bien le voir face à un maçon ou un électricien. Qu'il aille lui dire qu'il fait ce métier parce qu'il était trop con pour être capable de mieux, ça pourrait être drôle. Il vit sous des cartons et s'éclaire à la bougie cet Einstein ? Heureusement qu'il y a des jeunes en bac pro ou autres. Jamais il ne s'est dit que ça pouvait être par vocation ? Ce genre de discours me débecte. Puis, soyons honnêtes, on calcule souvent des x et des y dans la vie de tous les jours ? Merde ! 

Heureusement qu'il s'est tu, j'ai bien cru que mon visage allait prendre feu tellement la colère m'a fait passer au rouge. 

Mon seul souci, c'est qu'une fois mon pétage de câble passé, j'ai légèrement eu peur de le recroiser en salle des profs. C'est ainsi que je me suis retranchée au fond du CDI pour corriger mes copies. C'est lamentable, j’en suis consciente, mais je suis comme ça. Quoi que je fasse, je ne vais pas changer à bientôt trente piges. Je suis une vraie poule mouillée. De temps en temps, mes nerfs se manifestent, juste pour voir l’effet que ça procure, puis retournent vite se planquer juste après. Le courage à l'état pur. 

Il faut dire qu'aujourd'hui, j'ai expérimenté des sensations bizarres toute la journée. En fait non, depuis hier soir, si je dois me montrer honnête. Je n'arrive pas à me sortir cet homme de la tête. J'ai cru entendre sa voix dans mon sommeil, il me répétait que tout irait bien alors que le cauchemar menaçait de m'ensevelir. Puis au réveil, la première image que mon esprit a matérialisée fut son regard. Doux, rassurant, bienveillant. Ensuite, je me suis souvenue de ses bras autour de moi. Enfin, me sont surtout revenues en mémoire cette force, cette détermination dont il a fait preuve devant mon agresseur. Bien que je ne sache pas comment je m'en serais sortie sans son aide, il a même su me réconforter après coup. Étant du genre sensible, j'aurais pu me terrer sous ma couette pendant des jours avant de passer outre le traumatisme. Étonnamment, je me suis levée, confiante, pleine de pep's. La preuve, j'ai presque sauté à la gorge de Toussier il y a quelques heures. Je ne suis pas dupe, cette force ne venait pas de moi. 

Quand j'arrive péniblement au bout de ma pile de copies, en relevant le nez, je me rends compte que je suis toute seule. La documentaliste a eu la bonté d'âme de me laisser la lumière au-dessus de ma tête, mais a éteint les autres. Quelle heure est-il encore ? Eh merde, comme hier soir, je suis la dernière. En grognant, je me presse à ranger tout mon barda. Je rejoins rapidement la salle des profs que j'avais désertée, reprends mon rituel, le sac sous la veste, les clés dans la poche, puis sors. Plus je me rapproche du portail, plus je me demande à quelle sauce je vais être mangée. Inconsciemment, je ralentis le pas. Je n'accélère pas pour autant quand je m'en rends compte. Faisant de mon mieux pour me motiver, j'essaie de me persuader que je suis capable d'ouvrir la bouche pour rembarrer ces squatters de trottoirs, bien que je ne sois pas douée pour le mensonge. Je ne crois pas un seul mot que je me répète dans mon crâne de piaf.

Lentement, je referme le portail. Allez, ma grande, tu peux y arriver. Ils ne te verront même pas passer. Tu ne crains rien. Au pire, tu n'auras qu'à ameuter le quartier. Pff ! Même pas cap' !

J'amorce un premier pas, puis un second. Pas rassurée du tout, je tends le cou pour voir de loin s'ils sont là. C'est bête comme réaction, leur musique n'est pas arrivée toute seule que je sache. Je m'apprête à insulter mentalement la pauvre fille que je suis. Je l'aurais fait sans remords si je n'étais pas arrêtée dans mon élan par des bruits de pas pressés derrière moi. Voilà autre chose, il en arrive de tous les côtés maintenant. Je ne vais pas m'en sortir !

Pas le temps de tourner la tête pour voir ce qui m'arrive dessus qu'un bras s'enroule autour de mes épaules. Je pourrais crier. De surprise, de peur. Mais non, je ne le fais pas. L'odeur boisée qui parvient à mes narines me rappelle instantanément ce mec. C'est lui. Il est là. Sa voix me confirme que je n'hallucine pas dans la seconde qui suit. 

— Désolé ma puce, j'étais encore juste niveau timing.

Il a parlé si fort que je saisis que son but est autant de me rassurer que de se faire entendre du petit groupe qui, apparemment, m'avait également repérée. Il mise sur la provoc', mais étonnamment, ça ne me déplaît pas. Comprenant que je dois jouer le jeu pour ne pas commettre d'impair auprès des voyeurs qui n'attendent qu'une erreur de ma part, je me serre contre lui. Soyons honnêtes, j'en ai également envie et je suis bien contente d'avoir une excuse béton. 

— Oh chéri, ce n’est rien. Tu as passé une bonne journée ?

Encore cette lèvre qui s'incurve quand je lui réponds d'une voix très haut perchée. Si ce n'est pas arrivé hier parce que j'ai eu la trouille de ma vie, je pourrais bien mouiller ma petite culotte rien qu'avec son regard ce soir. Je suis déjà rouge comme un coquelicot à en croire la chaleur qui irradie mes joues… 

Rapprochant sa bouche de mon oreille, il me parle tout bas ce coup-ci. 

— Je peux partir si tu veux. Mais j'avais besoin d'être sûr que tout irait bien pour toi.

À nouveau, je pourrais le prendre pour un malade, et pourtant, je ressens sa sincérité avec tant de clairvoyance que je le crois les yeux fermés. D'ailleurs, on en parle du mot qu’il a choisi ? Il avait besoin de s'assurer que j'irais bien. À part ma mère, encore plus flipette que moi, est-ce que quelqu'un s'est déjà inquiété de mon sort ? La réponse est évidente, c'est non.

En douceur, il se met à avancer tandis que je lui murmure un merci reconnaissant, à la limite du niais. Je me laisse entraîner, calée contre son corps rassurant. Comme la fois précédente, je me surprends à le détailler. Sous toutes les coutures ou presque. Du moins, ce que je peux noter. 

Si hier, il portait des vêtements de sport, aujourd'hui, son style est très différent. Dans le bon sens. Non pas que le survêtement ne lui sied pas. Seulement, son jeans qui tombe à la perfection sur ses sneakers, son tee-shirt blanc, simple, mais efficace, sa veste à la fois motard et rock… le total look James Dean pour lequel n'importe quelle fille voudrait ma place, en somme. Pourtant, il est là, avec moi. Le pauvre, il n'a sûrement pas tiré le bon numéro avec un spécimen comme moi. Il aurait pu trouver bien plus jolie, plus hardie, expérimentée aussi. Mon esprit me crie de ne pas me poser trop de questions. C'est peut-être plus sage, effectivement. 

Allant contre toutes mes recommandations internes, je poursuis mon analyse. Son haut moulant laisse peu de place à l'imagination. Tout comme il n'est pas grand, il n'est pas non plus excessivement charpenté. Je dirais plutôt qu'il est le parfait équilibre entre trop frêle et trop musclé. Son allure est tonique, je ne pense pas me tromper en imaginant son corps sec, dessiné juste ce qu'il faut, un brin nerveux. Cette image mentale qui s'esquisse dans mon cerveau colle à ce que j’ai lu dans son regard quand il s'est interposé pour me défendre et j'aime ça. Cette sensation de vrai. D'authenticité. Sans apparat ni fanfreluche. Juste un homme incroyablement attirant auprès duquel je suis fière de marcher. 

Un instant, je regarde mon épaule sur laquelle pend sa paume. Des doigts assez larges, carrés, aux ongles impeccablement coupés à ras… Si j'étais plus confiante, ou folle, au choix, j'oserais y entrelacer les miens pour caresser ces veines bleues qui nervurent le dos de sa main. Malgré toute mon envie, je ne le ferai pas. Je ne serais jamais capable d'une telle audace, c'est certain. 

Après un long silence, je ressens le besoin de m'exprimer. Pas pour casser cette bulle, mais pour entendre à nouveau sa voix.

— Merci d'être venu, ça me touche. Tu sais, rien ne t'y obligeait.

En entendant mes mots, il se fige. L'espace de quelques secondes, j'ai peur de ce qu’il s'apprête à me dire. Pourtant, quand il pivote pour me faire face, que ses doigts viennent s'arrimer aux miens comme s'il avait perçu ma supplique indicible, mon corps relâche la tension. Ma peau frémit à ce contact inespéré. 

— Je ne m'oblige à rien. Jamais. 

Sa réponse sonne comme un aveu si intime qu'il me prend aux tripes sans que je sache vraiment pourquoi. Il ne me laisse pas le temps de rétorquer quoi que ce soit.

— Je… c'est bête, je ne connais même pas ton nom…

Prise d'un élan de courage, je lui coupe la parole.

— Camille ! Euh… enfin, pardon, je m'appelle Camille. 

C'est sorti tellement vite que j'ai du mal à me justifier. Honteuse, je baisse le regard, consciente du feu inscrit sur mes joues. L'index de sa main libre pousse sur mon menton pour me forcer à relever la tête. Son regard me happe, me pénètre comme pour lire aux tréfonds de mon âme. Je pourrais me sentir prise au piège, acculée. Au contraire, je me retrouve hypnotisée par cette lueur éblouissante. Loin d'avoir fait éclater notre bulle, notre échange semble la raffermir, la blinder autour de nous. Sa lèvre ourlée, sa fossette creusée, son sourire m'aveugle. Je fonds.

— Camille…

Mon nom roule comme une promesse sur sa langue avant qu'il ne reprenne :

— Je suis venu m'assurer que ces petits cons avaient compris mon message. Je ne pouvais pas te laisser sachant qu'ils pourraient t'attendre. Et puis… ne baisse plus les yeux devant moi, ils sont tellement beaux, c'est du gâchis de les cacher.

Aïe… je crois que je viens de faire pipi dans ma culotte. Enfin non, pas vraiment. Je veux dire, si, je suis trempée, mais… enfin, voilà quoi, vous aurez compris. 

Pour masquer mon trouble, je tente le tout pour le tout :

– Merci. Si je sais gérer les élèves, eux… c'est autre chose… Je peux te demander ton prénom aussi ?

– Théo.

Sa réponse a fusé aussi vite que la mienne, si bien que je pourrais croire qu'il n'attendait qu'une occasion de me le révéler.

Théo… j'aime beaucoup. À l'instar de l'homme que je perçois en lui, ce prénom est doux et fort à la fois. Il lui va à la perfection. Fait pour lui, tout simplement. 

Sans plus de cérémonie, Théo resserre sa prise sur mes phalanges et m'entraîne en direction de mon immeuble. Je me laisse raccompagner sans broncher, sans ouvrir le bec. 

Est-ce que je souris bêtement seulement dans ma tête ? Espérons qu'il n'ait rien vu.

 

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