Love not s'Cam
Chapitre 2
Théo
“I don't know if you were lookin' at me or not
You probably smile like that all the time
And I don't mean to bother you but
I couldn't just walk by and not say, "Hi"
Sam Hunt - Take you time2
Trois fois que j’éteins le réveil. C’est mal, je sais… mais personne ne me voit. Peinard dans mon pieu, enveloppé par la chaleur de la couette, la première image qui me vient en tête est toute menue, châtain, avec de grandes gobilles. Merde, depuis hier soir, je suis en boucle comme un con sur cette nana. En moins d’une heure, elle m’a fait ressentir une palette d’émotions à peine concevable. Quand j’ai vu ce chien de la casse la choper comme une marionnette, ma patience a foutu le camp, mon sang n’a tourné qu’une fois. D’où on traite une femme de cette manière ? Il a été élevé chez les sauvages, lui ? Ses sales paluches sur un corps aussi frêle devraient être passibles de peine de mort. On peut pas ? Merde ! Et la castration, c’est envisageable au moins ? Si jamais, je me porte volontaire, ce sera toujours moins violent que les envies qui m’ont traversé l’esprit hier. Le souci, c’est que je me suis mis dans une merde noire avec mes instincts de saint-bernard. Je n’avais pas encore vu la fille en question quand j’ai sauté sur le paletot de l’autre trou de balle. C’est là que j’ai compris à quel point se mêler de ses oignons pouvait être sage. Son visage fin, ses yeux caramel, sa bouche pulpeuse… Tout m’a happé au point de ne pas pouvoir m’en détacher. Au moment où elle s’est mise à pleurer, elle m’a carrément foutu à genoux. La peur, la fragilité que j’ai lues dans ses mirettes étaient si intenses que j’aurais pu m’arracher le cœur s’il avait une chance de pouvoir panser le sien. Je ne sais rien d’elle, c’est peut-être une grosse connasse, qui sait ? J’ai tout de même de sérieux doutes. Ma douce étrangère m’a renvoyé tellement de bonté, de douceur, que tout me crie qu’elle est sûrement aussi belle, voire plus belle intérieurement qu’elle ne l’est déjà extérieurement. Du haut de mes trente-deux ans, je peux affirmer sans ciller que j’ai rencontré assez de faux-cul, de vendus et de langues de pute pour savoir aussi reconnaître les bonnes personnes. Elles sont si rares qu’elles font tache dans le décor au milieu de tous ces gens pour qui le paraître est la première des valeurs.
Bon, c’est bien beau tout ça, mais pour le moment, j’ai quelques objectifs pour ma journée qui tarde à commencer. Il serait pas mal de passer la seconde, mec. Elle ne va pas te pondre ton visuel, ta jolie rencontre d’hier soir. Je me fais violence pour me dire qu’elle n’était qu’un mirage, une apparition ayant pour but de me perturber l’esprit. Je vis seul, c’est un choix calculé, sage, assumé. Va pas falloir commencer à me retourner la tête mademoiselle ! Les filles comme toi, elles n’existent que dans les films. Dans la vraie vie, elles te charment comme une sirène au milieu d’une tempête, te mènent par le bout du nez. Elles exploitent toutes tes cordes sensibles, puis se lassent au premier Golden Boy qui leur sort ce genre de regard de braise qui fait mouiller les culottes. Au final, le temps de piger ce qui lui arrive, pépère se retrouve à ta place dans le meilleur des cas, dans le pire, il te venge propre et net en jouant le connard à son tour.
J’ose un orteil hors de mon lit. Oui, ben on va y aller tout doux, hein ! Il n’est pas sept heures, alors on ne juge pas ! Les jambes dans le vide, le reste de mon corps n’a clairement pas envie de suivre. Je me marre en me souvenant comment ma mère gueulait quand je me levais sur le fil du rasoir pour aller en cours. Il y a eu quelques fois où j’ai bien cru que la veine qui lui barrait le front allait péter sous la pression. On est cons quand on est ados, il faut l’avouer, et quand on se tape la crise existentielle XXL, c’est assez haut en couleur. Mes parents n'étaient pas prêts, c’est clair. L’avantage, c’est qu’avec ma petite sœur, elle était parée à toute épreuve, j’avais bien préparé le terrain.
En sortant de la douche, je m’attarde devant le miroir, dans mon plus simple appareil, comme je le fais assez souvent. Non pas que je sois un de ces narcissiques, loin de là. Toutefois, j’aime ce moment, rien qu’à moi, où je me dis que je suis bien celui que j’aspirais à devenir un jour. J’ai un super appart, un super taf, je me défoule au sport presque tous les soirs et même s’ils ne sont pas nombreux, je peux compter sur mes proches. C’est ma définition d’une vie réussie. Évidemment, je ne peux pas m’empêcher d’avoir une pensée pour tous ceux sans qui je n’aurais jamais eu les couilles d’en arriver là. Vous savez, les cons qui nous tirent vers le haut en voulant nous pousser vers le bas. J’espère qu’ils creusent encore à la recherche d’un but dans la vie maintenant qu’ils n’ont plus à se soucier de la mienne.
À midi, mes mails sont tous triés, les réponses toutes faites, mes devis sont envoyés et mon visuel commence à prendre forme. Je suis graphiste. Ce métier allie à la perfection tout ce que j’aime : l’art, la liberté d’organisation, l’autonomie ainsi que la flexibilité. Je bosse souvent de chez moi, mais il m’arrive d’aller dans des open-spaces collaboratifs. Ce système me va très bien, je sors de ma bulle, rencontre des gens sans avoir l’obligation de leur rendre des comptes ou de trop m’impliquer. Je suis un sauvage, oui, je m’en rends compte. Ce constat, qui n’est pourtant pas une nouveauté, me ramène à l’inconnue d’hier soir. Elle m’a hanté toute la matinée au point que je me demande si je peux porter plainte pour harcèlement inconscient. Je sais qu’elle n’y est pour rien. Elle n’a pas demandé à se faire agresser au moment où je passais par là. Cependant, dans toutes les histoires, il y a un responsable et deux versions. Donc voilà, la mienne est la suivante : elle ne sort pas de ma tête, ça me perturbe, ça m’agace, ça me fout les jetons et c’est sa faute ! Va falloir que ça cesse, ce n'est plus drôle !
J’ai aimé la serrer dans mes bras, même si c’était pour la consoler. J’ai aimé le silence confortable qui a plané entre nous sur le trajet de son appartement. J’ai aimé qu’elle ne soit pas un moulin à paroles. Mais par-dessus tout, j’ai aimé qu’elle me fixe jusqu’à ce que la porte lui cache complètement la vue quand elle est entrée dans son immeuble. En revanche, j’ai détesté le vide qu’elle a laissé quand son image a été remplacée par celle des moulures gravées dans le bois. Je n’ai pas gratté à la porte comme un chat de gouttière mais c'était putain de tentant. Jamais je n’ai ressenti ça.
Très vite dans mes tergiversations, j’en reviens à la raison de notre rencontre, si on peut la nommer comme ça. Je hais cette sensation qui serre ma poitrine, qui fait battre mon cœur plus fort contre mes côtes, qui me tord le bide. Si ces petits cons sont encore là ce soir ? Est-ce son trajet habituel ou elle n’était que de passage ? Se peut-il qu’elle se retrouve de nouveau dans cette mauvaise posture ? S’ils voulaient se venger de mon intervention, s’ils la retrouvent seule ?
J’ai envie de vomir à l’idée qu’il puisse lui arriver quelque chose, que j'en sois responsable. Je le serais, assurément. Soit parce qu’ils n’ont pas apprécié de se faire remettre en place, soit parce que je ne serais pas là pour la protéger. Sa main sur elle… je ne pourrais pas supporter cette vue à nouveau. J’ignore pour quelle raison je me sens si concerné, mais c’est plus fort que moi, j’ai besoin de m’assurer qu’elle va bien.
Bon allez, par acquit de conscience, je passerai peut-être dans le coin ce soir, si je peux… De toute façon, elle ne sera pas là, c’est sûr. Comme ça, elle sortira de ma tête, merde !
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