Mémoires de Aimée de Coigny

Aimée de Coigny · Chapitre 8 sur 19

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Mémoires de Aimée de Coigny

Chapitre VIII

que d'elle et de lui, sacrifiant tout à deux personnes et réduisant la

vie à la communion de deux égoïsmes. Avec Boisgelin, elle a, pour

la première fois, senti une solidarité entre sa vie personnelle et la vie

générale, entre son action et l'intérêt de tous. C'est, dans sa carrière

agitée, le seul instant dont elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y

complaît, pourquoi elle raconte dans tous leurs détails les

événements. Elle ne se lasse pas de fournir ces preuves qu'elle a

voulu le bien, et, après plusieurs années, la satisfaction de cet effort

vibre encore dans l'enthousiasme du récit. «Mon âme réunie à celle

d'une noble créature se sentait relevée et remise en sa place.»

Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul tourment de foi,

nul scrupule de raison, nulle pudeur de corps, ne révèlent à cette

femme qu'il y ait une diminution de la dignité dans le vagabondage

des tendresses. Et pourtant, elle sent, elle proclame elle-même la

déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit l'inutilité de la

vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle a honte. Elle comprend que,

pour se «relever» et «se remettre en sa place», il lui fallait vivre hors

et au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de son cœur par

du dévouement au service de tous. Qu'est-ce dire, sinon que ni les

passions des sens, solitude où chaque être n'aime que sa propre

chair, ni les passions du cœur, prison où deux êtres s'enferment

pour être l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser cette

prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie générale, travailler

d'un effort désintéressé au bien commun, est des bonheurs le plus

durable, le moins décevant, le plus nécessaire? Qu'est cette

intelligence du bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir

reconnue par une voluptueuse?

 

VIII

 

Ces mémoires de femme commencent par une philosophie de la

Révolution française. Ils décrivent le cycle des causes et des

conséquences qui devaient, après moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille chassée pour jamais. Ils offrent la

grande aventure d'un peuple aux curiosités qui attendent les petites

aventures d'une vie. La trace d'un pas léger s'efface d'elle-même sur

le sable soulevé par la tempête: c'est dans cette tempête qu'Aimée

de Coigny s'abrite contre les regards.

L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous une forme

plus sincère, plus désintéressée, plus méritoire. Nos guerres civiles

avaient atteint la fortune, détruit les privilèges, pris la liberté, menacé

la vie de cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se

souvenir à travers ses ressentiments! Or, elle ne songe pas à ce

qu'elle a souffert de la Révolution; elle songe à ce que la France

souffrait de l'ancien régime. «Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus

voulu se soumettre aux caprices d'une maîtresse ou même d'un

maître, elle a refusé de payer de son travail, de ses privations et de

son sang les guerres dont le motif et l'issue lui étaient étrangers;…

elle n'a plus voulu dépendre que de lois qui soumissent

proportionnellement toutes les existences à porter en commun le

fardeau des charges publiques… C'est pourquoi l'indulgence est

entrée dans mon cœur, et les plus coupables excès ne m'ont paru

que les exagérations de la chose vraiment utile et désirée.» Non

seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité des Français

contre l'ordre ancien les a «poussés à le détruire avant de savoir

celui qui leur conviendrait. La crainte de retomber dans un état qui

leur était odieux les a fait courir à son extrémité opposée». A son

tour, le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique de la

populace devait finir par une réaction d'unité, de gloire, d'ordre et de

silence. Mais le dominateur qui a tout réduit en obéissance ne sait

pas commander à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire qui

a été couronné; le souverain n'a pas voulu remettre au fourreau

l'épée du général. Les cercles de plus en plus vastes où elle étend la

conquête et la spoliation des peuples préparent l'alliance de tous

contre l'envahisseur commun, une disproportion de forces telle que

nul génie ne la pourra combler, une revanche où chaque nation

dépouillée exercera à son tour ses représailles sur la terre de

France: le démembrement de la patrie est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les maux que la France espérait guérir en

détruisant l'ancien régime durent toujours; ils se sont aggravés au

point de compromettre, outre les droits individuels, l'existence

nationale, et la réforme voulue en 1789 reste plus que jamais

inaccomplie et nécessaire.

Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si, contre le

géant Goliath, une petite pierre se glisse dans la fronde d'un David

obscur; à ne pas sourire, lorsque, à l'heure où Napoléon achevait

par l'invasion de la Russie la conquête du continent, commence le

récit de la guerre déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon.

 

«Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de

Boisgelin, le monde va pencher sur nous et qu'est-ce qui nous

soutiendra? Que ferons-nous du héros vaincu? Et, supposé que

la France, dans laquelle vous et moi sommes nés, soit, par la

suite, la seule qui nous reste, que feront les Français de leurs

habitudes de millionnaires, une fois rentrés dans leur petit

patrimoine? Cet homme, pour qui nos moindres frontières sont

le cours du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place pour signer

«Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire; nous

n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître du monde…

dépouillé, bien que restant maître du pays qui faisait l'orgueil de

Louis XIV.—Eh bien! lui dis-je, il ne faut plus le garder pour

maître; renonçons à lui et à l'Empire.—Il ne peut être ici

question d'un Président, ni de Congrès comme aux États-

Unis… Toutes les utopies qui noircissent le papier chez nous et

qui ont rougi les places publiques pouvaient s'essayer là, sans

inconvénient, où l'espace est immense, le peuple peu

nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni par les

amours-propres, ni par les souvenirs. Ici, il faut un

gouvernement protecteur des intérêts de tous, où les lois posent

les limites des pouvoirs, et dont la forme soit monarchique, les

rangs distincts. Il faut un gouvernement où la discussion soit

confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt; que la

représentation repose sur la propriété; et que cette propriété,

plus considérable dans la Chambre des pairs, assure

l'indépendance de ses membres, dont les titres et les droits

doivent être héréditaires. Qu'on parte de partout à toute heure,

j'y consens, pour arriver à ce grand but; mais que la carrière qui

y conduit soit marquée par de grands services, et par une

grande fortune, qui rend bien plus sûrement indépendant toute

sa vie que le plus noble caractère, sujet peut-être à des

faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté doit être le

résultat, on établira un trône héréditaire où sera placée une

famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la

suprême puissance, afin que le respect dont elle sera l'objet ne

soit pas dérisoire et que tout ambitieux qui se sent de l'audace

et du talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette

première place.—Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée

de régence?—Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait

Napoléon le Petit substitué à Napoléon le Grand.»

 

Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo crut trouver

en 1852, et donnait contre «le règne d'un enfant de deux ans» la

raison décisive. Napoléon fût-il écarté, si l'Empire est maintenu

l'influence passe à une féodalité de grands vassaux, hommes de

guerre, d'administration ou de cour, dotés en revenus ou domaines

étrangers, et qui, sous le nom d'un enfant, régneraient en France.

 

«Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire et

dont les services sont fondés sur les grandes aventures des

batailles, craignent de reculer dans leur position particulière à

chaque déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe; car

nos grands, que la défaite ruine et menace de ridicules

métamorphoses, espèces d'êtres fantastiques dont le pied est

paysan français et la tête comte, duc ou roi étranger, frémissent

à l'idée de toucher le sol natal, comme si, par cette pression, le

prestige de leur grandeur devait s'évanouir. Quel est celui qui,

en entrant dans l'enceinte de la vieille France, pourrait s'écrier:

—Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois nous

restent, nous sommes tous chez nous et Français? Joachim le

roi de Naples revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste;

peut-être même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le

soldat; le prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano,

mais c'est Berthier l'ingénieur, Lefebvre le soldat aux gardes,

Maret le commis. Ils voudront ravoir ce qu'ils nomment le

patrimoine de leurs enfants, et, comme il est situé chez

l'étranger, ils ruineront la France en efforts pour l'acquérir.—

Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider

à appeler M. le Duc d'Orléans… Quand une fois j'eus dit cette

parole, étonnée du chemin que j'avais fait, j'ajoutai:—Eh bien!

trouvez-vous que je vous cède assez?—Non certes, me dit-il,

vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la

révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille du roi

légitime et vous introduisez la turbulence dans ce qui est

destiné à établir le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est

une chose: c'est une partie de la forme du gouvernement dont

la légitimité est une des bases; mais M. le Duc d'Orléans n'est

qu'un homme, qui ne mérite pas le trône par ses services

personnels et qu'on n'y placerait qu'en mémoire des crimes de

son père.—Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut

cependant pas nous dissimuler que le Roi que vous demandez,

afin de terminer les mouvements révolutionnaires, est si blessé

par la Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit l'avoir en

horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent, s'ils ont la

puissance, voudront retourner la roue révolutionnaire dans

l'autre sens, et, écrasant en toute justice et en conscience ceux

qui ont écrasé, ils détruiront la race vivante. Est-ce comme cela

que vous entendez le repos et la paix?…—Mon Dieu, me dit M.

de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous dites aurait

quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan, le

peuple français en larmes se prosternait aux pieds d'un roi

Bourbon pour lui rendre sa couronne en se mettant à sa merci.

Je ne répondrais point alors de la cruauté de ses vengeances,

parce que je ne me fais garant ni de sa générosité, ni de sa

force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans

laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, et

d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une place

assignée, légale et précise, se trouverait partie nécessaire du

tout, mais serait loin d'être le tout. Je demande que la

représentation française se compose de deux Chambres et du

trône, et que sur ce trône, au lieu d'un soldat turbulent ou d'un

homme de mérite aux pieds duquel, comme vous l'avez bien

observé, notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se

prosternerait, je demande, dis-je, qu'on place le gros Monsieur,

puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de

sa race par ordre de primogéniture: attendu que je ne connais

rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à

l'ordre numérique que l'ordre de naissance, et conserve

davantage le respect pour les lois, que l'amour pour le

monarque finit toujours par ébranler».

 

«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le défenseur du

droit historique, et c'était en effet du nouveau que ce royalisme où il

y avait tant de confiance dans la monarchie et si peu dans le

monarque. Les problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un

fort petit nombre de royalistes. Ce n'était pas la moins funeste

conséquence de la royauté absolue que d'avoir désappris à la

noblesse, autrefois si hardie, le courage intellectuel, comme si le

souci de l'intérêt public eût été une usurpation sur le droit du prince.

Le zèle ne brûlait plus qu'en encens. M. de Boisgelin voulut se

concerter avec les principaux du parti: «MM. Édouard de Fitz-James

et Mathieu de Montmorency désiraient comme lui revoir les

Bourbons en France, mais avaient moins combiné les moyens de les

maintenir.» La plupart des gentilshommes réduisaient leur rôle à

ramener le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme ils

n'avaient, sous un gouvernement de haute police, aucun moyen de

gagner l'opinion, comme enfin le consentement du peuple n'eût rien

ajouté au droit du souverain, ils comptaient sur eux seuls pour

rétablir leur maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion, et tout

leur espoir était de dissimuler, à la faveur d'une surprise, leur petit

nombre par leur énergie. Ils s'étaient, pour cette action, organisés çà

et là par petits groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié facilitaient