Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre VIII
que d'elle et de lui, sacrifiant tout à deux personnes et réduisant la
vie à la communion de deux égoïsmes. Avec Boisgelin, elle a, pour
la première fois, senti une solidarité entre sa vie personnelle et la vie
générale, entre son action et l'intérêt de tous. C'est, dans sa carrière
agitée, le seul instant dont elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y
complaît, pourquoi elle raconte dans tous leurs détails les
événements. Elle ne se lasse pas de fournir ces preuves qu'elle a
voulu le bien, et, après plusieurs années, la satisfaction de cet effort
vibre encore dans l'enthousiasme du récit. «Mon âme réunie à celle
d'une noble créature se sentait relevée et remise en sa place.»
Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul tourment de foi,
nul scrupule de raison, nulle pudeur de corps, ne révèlent à cette
femme qu'il y ait une diminution de la dignité dans le vagabondage
des tendresses. Et pourtant, elle sent, elle proclame elle-même la
déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit l'inutilité de la
vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle a honte. Elle comprend que,
pour se «relever» et «se remettre en sa place», il lui fallait vivre hors
et au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de son cœur par
du dévouement au service de tous. Qu'est-ce dire, sinon que ni les
passions des sens, solitude où chaque être n'aime que sa propre
chair, ni les passions du cœur, prison où deux êtres s'enferment
pour être l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser cette
prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie générale, travailler
d'un effort désintéressé au bien commun, est des bonheurs le plus
durable, le moins décevant, le plus nécessaire? Qu'est cette
intelligence du bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir
reconnue par une voluptueuse?
VIII
Ces mémoires de femme commencent par une philosophie de la
Révolution française. Ils décrivent le cycle des causes et des
conséquences qui devaient, après moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille chassée pour jamais. Ils offrent la
grande aventure d'un peuple aux curiosités qui attendent les petites
aventures d'une vie. La trace d'un pas léger s'efface d'elle-même sur
le sable soulevé par la tempête: c'est dans cette tempête qu'Aimée
de Coigny s'abrite contre les regards.
L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous une forme
plus sincère, plus désintéressée, plus méritoire. Nos guerres civiles
avaient atteint la fortune, détruit les privilèges, pris la liberté, menacé
la vie de cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se
souvenir à travers ses ressentiments! Or, elle ne songe pas à ce
qu'elle a souffert de la Révolution; elle songe à ce que la France
souffrait de l'ancien régime. «Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus
voulu se soumettre aux caprices d'une maîtresse ou même d'un
maître, elle a refusé de payer de son travail, de ses privations et de
son sang les guerres dont le motif et l'issue lui étaient étrangers;…
elle n'a plus voulu dépendre que de lois qui soumissent
proportionnellement toutes les existences à porter en commun le
fardeau des charges publiques… C'est pourquoi l'indulgence est
entrée dans mon cœur, et les plus coupables excès ne m'ont paru
que les exagérations de la chose vraiment utile et désirée.» Non
seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité des Français
contre l'ordre ancien les a «poussés à le détruire avant de savoir
celui qui leur conviendrait. La crainte de retomber dans un état qui
leur était odieux les a fait courir à son extrémité opposée». A son
tour, le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique de la
populace devait finir par une réaction d'unité, de gloire, d'ordre et de
silence. Mais le dominateur qui a tout réduit en obéissance ne sait
pas commander à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire qui
a été couronné; le souverain n'a pas voulu remettre au fourreau
l'épée du général. Les cercles de plus en plus vastes où elle étend la
conquête et la spoliation des peuples préparent l'alliance de tous
contre l'envahisseur commun, une disproportion de forces telle que
nul génie ne la pourra combler, une revanche où chaque nation
dépouillée exercera à son tour ses représailles sur la terre de
France: le démembrement de la patrie est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les maux que la France espérait guérir en
détruisant l'ancien régime durent toujours; ils se sont aggravés au
point de compromettre, outre les droits individuels, l'existence
nationale, et la réforme voulue en 1789 reste plus que jamais
inaccomplie et nécessaire.
Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si, contre le
géant Goliath, une petite pierre se glisse dans la fronde d'un David
obscur; à ne pas sourire, lorsque, à l'heure où Napoléon achevait
par l'invasion de la Russie la conquête du continent, commence le
récit de la guerre déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon.
«Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de
Boisgelin, le monde va pencher sur nous et qu'est-ce qui nous
soutiendra? Que ferons-nous du héros vaincu? Et, supposé que
la France, dans laquelle vous et moi sommes nés, soit, par la
suite, la seule qui nous reste, que feront les Français de leurs
habitudes de millionnaires, une fois rentrés dans leur petit
patrimoine? Cet homme, pour qui nos moindres frontières sont
le cours du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place pour signer
«Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire; nous
n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître du monde…
dépouillé, bien que restant maître du pays qui faisait l'orgueil de
Louis XIV.—Eh bien! lui dis-je, il ne faut plus le garder pour
maître; renonçons à lui et à l'Empire.—Il ne peut être ici
question d'un Président, ni de Congrès comme aux États-
Unis… Toutes les utopies qui noircissent le papier chez nous et
qui ont rougi les places publiques pouvaient s'essayer là, sans
inconvénient, où l'espace est immense, le peuple peu
nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni par les
amours-propres, ni par les souvenirs. Ici, il faut un
gouvernement protecteur des intérêts de tous, où les lois posent
les limites des pouvoirs, et dont la forme soit monarchique, les
rangs distincts. Il faut un gouvernement où la discussion soit
confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt; que la
représentation repose sur la propriété; et que cette propriété,
plus considérable dans la Chambre des pairs, assure
l'indépendance de ses membres, dont les titres et les droits
doivent être héréditaires. Qu'on parte de partout à toute heure,
j'y consens, pour arriver à ce grand but; mais que la carrière qui
y conduit soit marquée par de grands services, et par une
grande fortune, qui rend bien plus sûrement indépendant toute
sa vie que le plus noble caractère, sujet peut-être à des
faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté doit être le
résultat, on établira un trône héréditaire où sera placée une
famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la
suprême puissance, afin que le respect dont elle sera l'objet ne
soit pas dérisoire et que tout ambitieux qui se sent de l'audace
et du talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette
première place.—Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée
de régence?—Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait
Napoléon le Petit substitué à Napoléon le Grand.»
Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo crut trouver
en 1852, et donnait contre «le règne d'un enfant de deux ans» la
raison décisive. Napoléon fût-il écarté, si l'Empire est maintenu
l'influence passe à une féodalité de grands vassaux, hommes de
guerre, d'administration ou de cour, dotés en revenus ou domaines
étrangers, et qui, sous le nom d'un enfant, régneraient en France.
«Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire et
dont les services sont fondés sur les grandes aventures des
batailles, craignent de reculer dans leur position particulière à
chaque déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe; car
nos grands, que la défaite ruine et menace de ridicules
métamorphoses, espèces d'êtres fantastiques dont le pied est
paysan français et la tête comte, duc ou roi étranger, frémissent
à l'idée de toucher le sol natal, comme si, par cette pression, le
prestige de leur grandeur devait s'évanouir. Quel est celui qui,
en entrant dans l'enceinte de la vieille France, pourrait s'écrier:
—Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois nous
restent, nous sommes tous chez nous et Français? Joachim le
roi de Naples revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste;
peut-être même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le
soldat; le prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano,
mais c'est Berthier l'ingénieur, Lefebvre le soldat aux gardes,
Maret le commis. Ils voudront ravoir ce qu'ils nomment le
patrimoine de leurs enfants, et, comme il est situé chez
l'étranger, ils ruineront la France en efforts pour l'acquérir.—
Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider
à appeler M. le Duc d'Orléans… Quand une fois j'eus dit cette
parole, étonnée du chemin que j'avais fait, j'ajoutai:—Eh bien!
trouvez-vous que je vous cède assez?—Non certes, me dit-il,
vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la
révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille du roi
légitime et vous introduisez la turbulence dans ce qui est
destiné à établir le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est
une chose: c'est une partie de la forme du gouvernement dont
la légitimité est une des bases; mais M. le Duc d'Orléans n'est
qu'un homme, qui ne mérite pas le trône par ses services
personnels et qu'on n'y placerait qu'en mémoire des crimes de
son père.—Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut
cependant pas nous dissimuler que le Roi que vous demandez,
afin de terminer les mouvements révolutionnaires, est si blessé
par la Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit l'avoir en
horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent, s'ils ont la
puissance, voudront retourner la roue révolutionnaire dans
l'autre sens, et, écrasant en toute justice et en conscience ceux
qui ont écrasé, ils détruiront la race vivante. Est-ce comme cela
que vous entendez le repos et la paix?…—Mon Dieu, me dit M.
de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous dites aurait
quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan, le
peuple français en larmes se prosternait aux pieds d'un roi
Bourbon pour lui rendre sa couronne en se mettant à sa merci.
Je ne répondrais point alors de la cruauté de ses vengeances,
parce que je ne me fais garant ni de sa générosité, ni de sa
force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans
laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, et
d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une place
assignée, légale et précise, se trouverait partie nécessaire du
tout, mais serait loin d'être le tout. Je demande que la
représentation française se compose de deux Chambres et du
trône, et que sur ce trône, au lieu d'un soldat turbulent ou d'un
homme de mérite aux pieds duquel, comme vous l'avez bien
observé, notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se
prosternerait, je demande, dis-je, qu'on place le gros Monsieur,
puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de
sa race par ordre de primogéniture: attendu que je ne connais
rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à
l'ordre numérique que l'ordre de naissance, et conserve
davantage le respect pour les lois, que l'amour pour le
monarque finit toujours par ébranler».
«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le défenseur du
droit historique, et c'était en effet du nouveau que ce royalisme où il
y avait tant de confiance dans la monarchie et si peu dans le
monarque. Les problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un
fort petit nombre de royalistes. Ce n'était pas la moins funeste
conséquence de la royauté absolue que d'avoir désappris à la
noblesse, autrefois si hardie, le courage intellectuel, comme si le
souci de l'intérêt public eût été une usurpation sur le droit du prince.
Le zèle ne brûlait plus qu'en encens. M. de Boisgelin voulut se
concerter avec les principaux du parti: «MM. Édouard de Fitz-James
et Mathieu de Montmorency désiraient comme lui revoir les
Bourbons en France, mais avaient moins combiné les moyens de les
maintenir.» La plupart des gentilshommes réduisaient leur rôle à
ramener le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme ils
n'avaient, sous un gouvernement de haute police, aucun moyen de
gagner l'opinion, comme enfin le consentement du peuple n'eût rien
ajouté au droit du souverain, ils comptaient sur eux seuls pour
rétablir leur maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion, et tout
leur espoir était de dissimuler, à la faveur d'une surprise, leur petit
nombre par leur énergie. Ils s'étaient, pour cette action, organisés çà
et là par petits groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié facilitaient