Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre II
plus regrettable la perte de toutes ses œuvres, et qu'ainsi tout en
cette femme eût été fragilité.
II
Les amis des livres et des manuscrits savent que le feu marquis
Raymond de Bérenger passa une partie de sa vie à compléter et à
mettre en ordre les riches archives de sa maison, réunies depuis des
siècles à Sassenage. Les amis de la bonne musique et de la
conversation aimable n'ont pas oublié la marquise sa femme. Elle
m'avait toujours témoigné de la bienveillance, je lui prouvais ma
gratitude en rendant à son jeune fils la sympathie dont elle
m'honorait, et mes relations avec celui-ci avaient survécu à la mort
de la mère.
Un jour de l'an dernier, il entra chez moi, posa sur ma table de
travail un petit paquet et me dit: «Voici deux manuscrits que j'ai
trouvés à Sassenage. Tous deux sont des Mémoires, l'un de la
duchesse de Dino, l'autre sans nom d'auteur. Si la curiosité vous en
dit, lisez-les; si vous les jugez intéressants, publiez-les. Je vous fais
maître de leur sort.»
Le nom de madame de Dino, sa vie toujours si proche de la
politique, dans une condition qui lui permettait de tant voir, et son
aptitude célèbre à tout comprendre, disaient d'avance que, pour elle,
se souvenir était intéresser. Mais, si la renommée a son attraction, le
mystère aussi a la sienne, et j'ouvris d'abord le manuscrit dont
l'auteur semblait se cacher.
La belle reliure de maroquin rouge, lisse et souple qui enfermait,
entre ses gardes de soie bleue, un cahier de vélin carré et épais
comme un volume; le large ruban d'un bleu plus pâli qui servait de
signet; l'or solide des tranches et des petites stries qui zébraient
l'épaisseur des plats, avaient une élégance joliment fanée par le
temps. La date était tracée sur la première page: «Mémoires écrits en l'année 1817.» Entre deux grandes marges, le texte suivait, d'un
trait épais et d'une régularité pâteuse. Tous les experts en écriture,
malgré les désaccords qui font la doctrine de leur science, auraient
sans hésiter reconnu dans celle lourdeur appuyée une main
masculine. Deux citations, l'une de Sénèque, l'autre de Montaigne,
accompagnaient le titre. Ce latin et ce vieux français semblaient
aussi révéler le lettré. Mais, après les citations, venait une dédicace:
«A M. le marquis de Boisgelin, pair de France.
«Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de
changer le gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher,
puisque je l'ai passé près de vous dont l'amitié honore et
intéresse ma vie.
«Acceptez donc les efforts de ma mémoire. S'ils manquent
d'exactitude, mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles
sont accompagnées de bonne foi. Je suis payée de la peine que
me coûte ce travail par le plaisir que j'éprouve à retracer
l'époque où nous espérions voir s'accomplir les vœux ardens
que nous formions pour le bonheur de notre patrie.»
«Je suis payée.» La plume avait-elle, par mégarde, changé le
sexe de son maître? Mais un homme eût pu dire à un autre homme:
«Votre amitié honore,» il n'eût pas ajouté «et intéresse ma vie». Ceci
est d'une femme. Et que, malgré le latin et la virilité de l'écriture,
l'œuvre fût d'une femme, cela était marqué dès le début des
Mémoires.
«Restée en France…, cachée dans un coin obscur de cette
grande machine appelée tour à tour République, Empire,
Royaume…, je pourrais me croire dépouillée de mon rang et de
ma fortune, si mes habitudes de très pauvre citoyenne ne
dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma situation de
grande dame ne me semblent plus qu'un point dans ma vie, un
point si loin et si effacé que les rêves ont plus de consistance et
de réalité.»
L'ancien régime ne comptait pas en France autant de duchesses
que n'en ont depuis faites nos gouvernements révolutionnaires, les
grâces tarifées des chancelleries étrangères, et la badauderie des
sociétés démocratiques à accepter la fausse monnaie de la
noblesse. Une duchesse qui n'eût pas émigré était une rareté plus
grande; une duchesse qui, en 1817, fût encore «pauvre citoyenne»
et ne participât, ni par elle, ni par les siens, aux «restaurations»
accomplies par la royauté dans les emplois, les prérogatives et les
fortunes de ses partisans, était une exception plus insolite encore: et
cela, pensais-je, enfermait l'inconnue en cercles de plus en plus
étroits. Un peu plus loin, racontant un séjour à Vigny, elle disait: «Je
retrouve à Vigny tout ce qui, pour moi, compose le passé et
j'acquiers la certitude d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans
mon enfance et de quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la
chambre de cette amie qui protégea mes premiers jours; je vois la
place où je causais avec elle, où je recevais ses leçons.» Vigny,
depuis la fin du e XVI siècle, était aux Rohan. Dans les dernières
années de l'ancien régime et sous la Révolution, il appartenait à
Armande-Victoire-Josèphe de Rohan-Soubise, devenue par son
mariage princesse de Rohan-Guéménée. Cette princesse, fort
remarquable d'esprit et très liée avec le comte de Coigny resté veuf,
s'était offerte à élever la fille de celui-ci. Cette fille était Aimée;
Aimée, par son mariage, était devenue duchesse, elle n'émigra pas,
elle ne reprit pas de rang à la Cour à la Restauration. Ces indices
semblaient trahir le nom de l'auteur. L'auteur lui-même le livrait plus
loin, comme enfoui au milieu de son texte, dans le récit d'une
conversation avec M. de Talleyrand. «Il se leva, fut à la porte de son
cabinet de tableaux et, après s'être assuré qu'elle était fermée, il
revint à moi en me disant: Madame de Coigny…» Ce nom se
trouvait signé à chaque mot par l'écriture des Mémoires: entre ces
pages et les lettres autographes d'Aimée, l'identité d'aspect est
évidente. Qu'enfin ce manuscrit se trouvât dans la maison de
Bérenger, rien de plus naturel. M. de Boisgelin, pour qui il avait été
fait, avait une fille qu'il maria à un Bérenger [13] ; le manuscrit recueilli par celle-ci dans la succession de son père entra ainsi dans les
archives de Sassenage.
[13] Raymond-Gabriel de Bérenger, officier de cavalerie, aide
de camp de Murat, puis officier d'ordonnance de Napoléon, mourut, le 30 août 1813, d'une blessure reçue à la bataille de Dresde.
La plus imprévue des circonstances mettait donc en mes mains
cette œuvre que l'on croyait détruite.
S'il eût été fâcheux qu'elle restât inconnue, les lecteurs en
décideront. Mais comme ces Mémoires, suite de témoignages et
d'opinions, doivent inspirer la même confiance que mérite le
caractère d'Aimée, et comme ce caractère reçoit une clarté nouvelle
de ces souvenirs, il ne faut pas séparer ce qu'elle dit de ce qu'elle
fut. Au moment où celle dont on a tant parlé va parler elle-même, il
est temps de la juger. Sa vie est une préface de son œuvre. C'est
ainsi que j'ai été amené à étudier à mon tour cette femme célèbre et
mal connue.
Il y a pour un historien deux joies: découvrir ce qu'ignorent les
autres et renverser ce qu'ils croient savoir. Les familiers du cœur
humain prétendent que de ces deux joies la plus délicieuse est la
seconde. L'une et l'autre m'ont été données. Presque tous ceux qui
se sont occupés d'Aimée sont inexacts: inexacts même sur les dates
de sa naissance, de ses mariages, de son arrestation, de sa mise en
liberté, tous événements constatés par pièces officielles et à propos
desquels il suffisait de chercher pour trouver [14] . On reconnaît dans
leur faire l'artifice grâce auquel trop d'historiens, semblables à
certains marchands, donnent l'apparence du fini à des matières
médiocres et médiocrement travaillées. Le goût du public pour le
nouveau dirige, mais précipite, leurs recherches. Ont-ils mis la main
sur quelque document, au lieu de le contrôler, de le compléter,
d'étendre avec patience la certitude sur tout un sujet, ils veulent se
faire un immédiat honneur de leur bonne fortune, et se servent du
détail authentique qu'ils ont trouvé pour donner de l'autorité au reste,
qu'ils inventent ou qu'ils copient sur d'autres aussi peu scrupuleux. A plus forte raison en ont-ils pris à l'aise avec les caprices du cœur.
Aimée était un de ces riches à qui l'on prête: ils lui ont prêté parfois
sans garantie aucune des accusations qu'ils avançaient, tant ils
avaient confiance en sa mauvaise renommée, et leurs jugements ont
été plus légers encore que ses mœurs. Ils ont introduit dans les
livres le même oubli de conscience, la même intrépidité de soupçons
qui, si souvent, dans la causerie mondaine, sacrifie, sans preuves,
les réputations à la joie de médire et à la gloriole de paraître informé.
Aimée de Coigny fut étrangère à plusieurs des intrigues qui ont fait
sa légende, et celles de ses faiblesses, qui ne sont pas
contestables, eurent un caractère moins méprisablement banal.
Mais, de ces galanteries, il reste trop pour sa mémoire, il y eut trop
pour son bonheur. Dire ce que sont ces amoureuses, de quel prix
elles paient leurs triomphes, montrer l'envers de leur gloire, n'est pas
la moindre vérité à servir par le récit de cette vie.
[14] Je puis parler de ces recherches, car presque tout leur
mérite appartient à d'autres qu'à moi. Une fois tracé le plan des
questions à résoudre, il a fallu demander les réponses à la bonne
volonté de plusieurs personnes que je citerai avec les documents
fournis par elles. Mais je tiens à nommer à part et tout d'abord M.
Charles Baille. Je lui dois les plus importantes précisions sur la
vie d'Aimée de Coigny, surtout la date de l'écrou à Saint-Lazare et
de la mise en liberté. L'hommage que je rends à son art de
découvrir et d'interroger les pièces historiques n'étonnera aucun
érudit de Franche-Comté: là le mérite de M. Baille a depuis
longtemps fait ses preuves. Une vie passée presque tout entière
en province, l'intérêt local des travaux, et le dédain de toute
réclame avaient longtemps enfermé cette réputation en des
frontières trop étroites. Elle les a franchies et depuis quelques
années le Correspondant, la Revue Hebdomadaire, la Quinzaine
et la Revue de Paris font goûter au public la science, l'esprit et le
style de ce lettré.