Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre V
La gratitude d'une jeune femme envers un homme jeune et beau
prend aisément un autre nom, et l'on est un peu excusée de perdre
la tête pour qui l'a empêchée de tomber. Le 9 thermidor ne les avait
délivrés tous deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que
deux mois plus tard [29] . Cette prolongation de captivité, qui
ménageait un rendez-vous perpétuel à Montrond près d'Aimée, était
pour lui la plus heureuse des chances. En joueur qui poursuit
jusqu'au bout sa veine, il vit la possibilité de conduire l'aventure au
mariage. Pour un petit gentilhomme de Franche-Comté, c'était un
gain inespéré de s'attacher à une grande famille et à une grande
fortune. Pour Aimée, au contraire, ce mariage était une déchéance.
Son divorce d'avec le duc de Fleury n'était jusque-là qu'une mesure
conservatrice de ses biens et protectrice de sa personne. Si peu
religieuse que fût l'aristocratie, il était dans ses mœurs de violer la
foi conjugale, non de la rompre. Contracter une seconde union alors
que le duc de Fleury n'était pas mort, c'était pour la duchesse
perdre, outre son titre et son rang, cette considération distincte de
l'estime, mais inséparable des convenances sociales, qu'elle avait
obtenue jusque-là. Donner toute sa personne, sauf la main, eût
satisfait son amour sans changer sa condition. Mais changer de
condition par l'amour était le but de Montrond. Curieux renversement
des rôles, c'est la femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est
l'homme, et quel homme! qui tient à donner à sa passion la solidité
d'un contrat.
[29] Ils furent mis en liberté le 12 vendémiaire an III, deux mois
et trois jours après le 9 thermidor. Les ordres sont rédigés selon la
formule ordinaire par le Comité de Surveillance de la Convention
Nationale. Les représentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel,
Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui délivre
Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du
Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui délivre Aimée.—Archives de la Police. Ordres de mise en liberté 25, 239 et 242.
Aimée prit le temps de la réflexion avant de faire une sottise, car
elle la fit. Quatre mois après sa sortie de prison, elle consentit à ce
mariage. De nouveau et plus complètement elle se donnait toute à la
ferveur de son amour et préférait à tous les avantages la joie d'obéir
à l'homme en qui elle cherchait un maître [30] .
[30] Extrait du registre des actes de mariage de la commune
de Boulogne, département de Paris:
L'an troisième de la République française, une et indivisible, le
9 pluviôse, à cinq heures de relevée, en la maison commune du dit Boulogne,
A été marié par moi, Claude Chocarne, officier public de la
commune, le citoyen Philibert-François-Casimir Mouret, âgé de vingt-six ans, fils majeur de défunt Claude-Philibert Mouret et Angélique-Marie Arlus, ses père et mère, de la commune de Delaceux, département du Doubs,
Avec Anne-Françoise-Aimée Franquetot, âgée de vingt-un ans
et demi, fille de défunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel Boissy, ses père et mère, natifs de Paris, elle femme divorcée de André-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant l'acte qui m'a été présenté en date du sept mai mil sept cent quatre-vingt-treize, an deuxième, rendu exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième arrondissement de Paris, le vingt-trois avril de la même année, duquel il résulte que l'époux est émigré.—Archives de Mareuil.
Le maître, d'abord par ce mariage, puis par toutes ses leçons, lui
enseigna que la fidélité à l'ordre ancien, dont toutes les institutions
gisaient à terre, était inintelligence; que leur destruction avait à la
fois affranchi et isolé les individus; que, pour chacun d'eux, la
sagesse, dans l'incertitude sur les intérêts généraux et la société
future, était de garder tout son dévouement à soi-même et à son
plaisir.
C'était précisément l'heure où, lasse de s'être exaltée et sacrifiée
pour le triomphe d'intérêts publics, la nature humaine reprenait
partout son équilibre dans l'égoïsme. Les républicains vainqueurs
voulaient jouir du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates aspiraient à une paix qui sauvât quelques restes de leur fortune
personnelle. Égale était leur hâte d'oublier, ceux-là leurs crimes,
ceux-ci leurs malheurs, dans le plaisir, et ainsi ils devenaient
nécessaires les uns aux autres. Les anciens nobles avaient besoin
des révolutionnaires pour obtenir grâce comme émigrés, restitutions
comme propriétaires, accès comme parents pauvres aux fêtes que
pouvaient seuls donner les parvenus de la Révolution, accapareurs
de l'argent, des belles demeures, des objets d'art, des accessoires
indispensables à la vie mondaine. Et ces parvenus avaient besoin
de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le goût, la grâce, la
simplicité élégante, la transmutation de la richesse en luxe. Une
société nouvelle se forma par le mélange des deux classes. Même
aux jours où la République proscrivait la politesse comme un crime
d'incivisme, quelques étrangères, attachées au monde ancien par
leur naissance et aux idées nouvelles par leur sympathie ou par leur
curiosité, avaient commencé ce mélange. La plus illustre était
madame de Staël; les plus constantes, mesdames de Bellegarde,
qui, attachées par le sang à la Maison de Savoie [31] et par le choix
à la Révolution, n'avaient pas quitté Paris, même pendant la Terreur.
L'éclat que leur origine donnait à leurs opinions, leur familiarité avec
les chefs populaires avaient assuré à ces étrangères le privilège
d'entretenir, au milieu du silence, un murmure de conversation. Par
les portes discrètement entr'ouvertes quelques Françaises d'égale
naissance et demeurées à Paris avaient été heureuses de rentrer
dans la vie de société: telles la princesse de Vaudemont et la
vicomtesse de Laval. Cette société grandit avec la sécurité qui, sous
le Directoire, venait de ramener Talleyrand. Lui, devait son
portefeuille à madame de Staël, il avait dû à madame de Laval des
plaisirs moins fades que la reconnaissance [32] . Dans cette
compagnie, où il était heureux de retrouver l'éducation de l'ancien
régime, il introduisit les plus distingués parmi les hommes du régime
nouveau. De ce centre où la vie resta simple, avec la seule élégance
des manières et le seul luxe de l'esprit, la société mondaine allait
s'étendre en cercles de plus en plus vastes jusqu'aux fêtes
officielles, où tout était dorure, spectacle et foule.
[31] Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles
pu faire leurs preuves à cet égard? Cela semble douteux, bien qu'elles fussent de très bonne maison.
[32] Aimée de Coigny, dans ses Mémoires, dit de madame de
Laval: «Maîtresse de M. de Talleyrand quand elle était jolie, actuellement son amie très exigeante, c'est la seule au fond qui ait de l'empire sur lui.»
Aimée de Coigny trouva partout accueil. La parenté et l'amitié lui
ouvraient les demeures de la vicomtesse de Laval et de la princesse
de Vaudemont. Elle soutint à son avantage l'examen de celui qui
était le grand juge du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante
est sacrifié et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets, qui
redevenaient alors à la mode, il lui faut, à la fois ombre et force,
suivre, soutenir, lancer la danseuse, et donner plus d'ailes aux
envolées de sa compagne: moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle
reprend haleine, à quelques pirouettes, mais courtes, et l'on tolère
son talent dont la perfection est d'être discret. M. de Montrond était
l'homme fait pour jouer ce personnage. Nul n'était moins
encombrant. S'il aimait à se mêler aux acteurs de la comédie
humaine, c'était non pour leur disputer la scène, mais pour voir de
plus près tous les mensonges du théâtre et en jouir. Il aimait le
silence qui aide à mieux observer, le rompait par des mots
désenchantés, aigus, ironiques, mais rares, comme s'il dédaignait
aussi le renom de penseur, et, en quoi il se montrait aristocrate, il ne
forçait jamais sa veine pour fournir plus d'esprit qu'il ne lui en venait.
Et cette philosophie imperturbablement contemptrice de la nature
humaine, et cette persévérance à trouver un amusement dans la
laideur, et cette discrétion à apprendre aux autres le peu de cas qu'il
faisait d'eux, et cette conformité entre son mépris de tout et son
absence de toute ambition, lui composaient une figure. C'est ainsi
que, lui aussi, avait réussi même auprès de M. de Talleyrand. Leurs
scepticismes s'étaient attirés. Dans la différence de leurs conditions,
ils se sentaient de même nature, leur intelligence aimait l'insensibilité
de leur âme, et leur familiarité, curieuse comme une gageure,
cherchait lequel des deux était le moins dupe du genre humain.