Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre IV
folie, elle s'achève en égoïsme. Cet égoïsme a mis à nu chez la
femme l'hypocrisie, chez l'homme la brutalité. Ils se sont, d'un
dernier regard, méprisés l'un et l'autre. Ils n'ont plus rien à se dire.
Lauzun, d'ailleurs, allait éprouver bientôt qu'on ne rompt pas
avec la démagogie aussi aisément qu'avec les duchesses. Arrêté, il
n'obtint même pas d'être prisonnier dans sa maison de Montrouge,
qu'il avait refusée à une amie. Et, le 1er janvier 1794, il mourait à
quarante-six ans, avec cette lassitude de vivre que les heureux
contre le devoir trouvent au fond de leurs plaisirs.
IV
Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux s'assurer le
dévouement de l'amour, l'expérience eût été décisive. Tous deux
l'avaient abandonnée au premier péril, elle restait seule. En des
jours où les protecteurs devenaient si vite des suspects, elle
commença à croire, elle aussi, que sa solitude était sa sûreté [22] .
Maintenant il n'y avait plus que son mari à la compromettre: contre
l'émigré elle invoqua et obtint le divorce [23] . Malgré ce gage donné à
la Révolution, le 4 mars 1794, elle était arrêtée, conduite à Saint-
Lazare [24] . Elle n'avait gagné à son divorce que d'être écrouée sous
le nom de Franquetot, au lieu de l'être sous le nom de Fleury.
[22] Elle s'était retirée dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le 18
mars 1793, un mandat d'amener la forçait à comparaître à Paris devant les administrateurs de police. Ils lui demandaient compte de son temps durant les mois où elle avait disparu. Elle affirma n'avoir pas quitté la France: son séjour en Angleterre fut escamoté en «différents petits voyages autour de Paris pour se promener». Et elle mit un tel naturel à mentir et tant d'ingénuité dans sa rouerie que les administrateurs, «ne trouvant aucune preuve d'émigration contre la citoyenne, la renvoient en pleine liberté».—Archives de la police; registre des interrogatoires des émigrés du 9 mars 1793 au 25 ventôse an II. F. 22 et 23.
[23] «Extrait du registre des actes de divorce de la municipalité
de Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la République:
Acte de divorce d'Anne-Françoise-Aimée Franquetot-Coigny et
d'André-Hercules-Marie-Louis Rosset-Fleury… Les actes
préliminaires sont une décision du tribunal de famille rendue
exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième arrondissement
de Paris, ce vingt-trois avril dernier, de laquelle il résulte que
l'époux est émigré, et une citation aux termes de la loi… Antoine-
Edme-Nazaire Jaquotot, officier public, a prononcé ce divorce en
présence des témoins et de l'épouse qui a signé avec eux au
registre.»—Archives de Mareuil.
[24] M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation à juin ou
juillet 1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse
en Italie, c'est-à-dire à 1792. C'est une erreur d'un ou de deux
ans. Les véritables dates sont fournies par la pièce suivante:
«Convention nationale. Comité de sûreté générale et de
surveillance de la Convention nationale. Du 14 ventôse, l'an
second de la République une et indivisible; vu l'arrêté du 9 de ce
mois du Comité de surveillance de Seine-et-Marne. Le Comité de
sûreté générale arrête que la ci-devant nommée duchesse de
Fleury qui a dû être conduite dans la maison d'arrêt dudit
département ainsi que sa femme de chambre anglaise seront
amenées dans la prison de la Force ou toute autre à Paris; sera
quant au surplus l'arrêté du 14 suivi et exécuté. Les représentants
du peuple, membres du Comité de sûreté générale: Jagot,
Dubarreau, Louis du Bas-Rhin. Vu par le représentant du peuple
dans les départements de Seine-et-Marne et de l'Yonne le 20
ventôse, an II de la République: Maure, l'aîné».—Archives de la
police, arrestations, ordres de mandats, 7.406.
La prisonnière fut conduite à Saint-Lazare. Deux registres
d'écrou tenus dans cette prison durant la période révolutionnaire
avaient été jusqu'en 1871 conservés aux archives de la police: le
premier, qui va du 29 nivôse au 25 ventôse an II, existe seul
aujourd'hui; le second a disparu lors de la Commune, en 1871. Le
mandat de transfert signé le 14 ventôse an II devait, semblait-il,
avoir été exécuté avant le 25 ventôse et l'écrou d'Aimée de
Coigny être inscrit sur le registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique
parce que l'arrêté du 14, transmis à Melun, fut visé seulement le
20 par le représentant Maure. Transporter la prisonnière de Melun
à Paris, la conduire à la Force et peut-être comme on faisait alors,
de prison en prison, en quête d'une place vide, n'était pas l'affaire
d'un seul jour. Aimée dut être écrouée sur le second registre.
En voici la preuve: Dans le premier registre, à la suite de la
dernière inscription faite le 25 ventôse, se trouve inscrite, d'une
écriture récente et à l'encre rouge, une liste de noms, avec une date et un numéro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du registre disparu, faite après 1871, et sur des notes prises antérieurement, par l'archiviste de la préfecture, M. Labat. Or, sur cette liste est écrit: 26 ventôse, no 886, Fleury Anna-Aimée Franquetot (femme).—Archives de la police. Registre d'écrou de la prison Saint-Lazare, 106-E.
Chénier, arrêté dix jours après elle, fut quatre mois son
compagnon de captivité. Le chant de pitié que la prisonnière inspira
au poète fut-il un aveu d'amour? En eux, comme en tant d'autres, la
menace de la mort prochaine souleva-t-elle une de ces passions
imprévues qui, sans l'espoir de durer ni le loisir d'attendre,
naissaient, au hasard, fleurs soudaines et violentes de l'angoisse
commune? C'était, au contraire, une ressemblance de nature, qui,
s'ils se fussent rencontrés plus tôt, dans les derniers des jours
tranquilles, aurait préparé l'entente de leurs cœurs. Chénier était un
héritier de l'art antique et de la morale païenne. Belles comme le
marbre de Paros, ses poésies célébraient, comme les statues
taillées dans cette blancheur sans tache, la perfection impure des
corps faits pour le désir. Et de même que, dans ses vers, la beauté
achevée semblait une pudeur et étendait un voile d'innocence sur la
volupté de ses inspirations, de même la jeune femme cachait ses
audaces sous la grâce presque enfantine du visage et la trompeuse
candeur des regards. En elle le génie de Chénier eût reconnu sa
vivante image et, comme Prométhée, peut-être aimé la statue.
Mais, depuis que la Révolution avait poussé son cri de liberté et
de justice, Chénier était devenu un autre homme. Le poète
uniquement soucieux jusque-là d'orner sa vie par l'art avait été
surpris par la révélation de plus belles beautés. Son intelligence
avait vu la stérilité de la joie apportée par les formes exquises aux
voluptueux subtils, quand restait à faire mieux ordonnée et meilleure
la société humaine. Et quand, presque aussitôt, les sublimes
promesses furent démenties par les actes des lâches et des
scélérats, il devint une voix d'accusation et de colère contre ces
voleurs d'idéal. Les chants de sa poésie se turent, il saisit le fer de la
prose, et cet abandon de sa gloire devint pour lui une autre gloire et plus rapide. A peine quelques lettrés connaissaient le poète,
l'écrivain parut aussitôt le premier parmi les polémistes, et l'orateur
assez puissant pour qu'on le comparât à Vergniaud [25] : tant la
nature lui avait été prodigue des dons qu'elle lui prêtait pour si peu
de jours, et tant il s'était lui-même donné à sa nouvelle œuvre.
L'héroïque transfuge, infidèle à la Grèce, patrie de la beauté antique,
pour la France, patrie du droit immortel, ne redevint poète que le jour
où, prisonnier, il n'eut plus ni presse, ni tribune. Alors, loin qu'il
redemandât l'oubli de la défaite et des vainqueurs à ses inspirations
anciennes, sa lyre même lui fut une dernière arme pour continuer le
combat. Et quand l'amour dont il avait été le chantre sensuel lui
apparut jusque dans la prison, il ne le reconnut pas. Ces galanteries
lui prouvaient maintenant l'incurable légèreté de ces «honnêtes
gens» pour qui il avait lutté, pour qui il allait périr. Leurs gestes de
menuet dans la tempête, leurs rires dans la tragédie, leurs baisers,
qui épuisaient en plaisir le temps dû aux haines et aux amours
publics, furent sa dernière douleur. En ses satires inachevées il mit
toute l'amertume de son désenchantement: il y partage ses justices
entre les attentats des assassins et la légèreté des victimes. Son
âme tragique n'était plus capable d'oublier son deuil pour une
passion privée et fugitive. Il ne vit en Aimée que la statue de ce
deuil, et il n'aima dans la beauté de ces yeux que la source des
larmes les plus touchantes contre la cruauté des bourreaux [26] .
[25] Lacretelle, qui l'avait admiré à la tribune des Feuillants, a
écrit: «Lui seul eût pu disputer la palme de l'éloquence à
Vergniaud».
[26] Les vers sur la Jeune Captive furent pour la première fois
publiés dans la décade du 20 nivôse an III, quelques mois après
la mort d'André. Mais pour croire au génie du poète, l'opinion
attendit le témoignage de Chateaubriand: celui-ci commença, par
quelques lignes du Génie du christianisme, la renommée d'André
Chénier. Il cita précisément les vers de la Jeune Captive, et ils
devinrent célèbres avant que l'on sût qui les avait inspirés. On
parlait d'une Coigny, sans préciser laquelle, et Sainte-Beuve
d'ordinaire si informé, nommait dans sa Causerie du lundi 2
février 1857, la fille de la marquise, qui épousa le général
Sébastiani. Pourtant la vérité avait été écrite depuis longtemps,
dans l'Encyclopédie de l'an VII. L'ouvrage était de l'archéologue Millin, qui devint membre de l'Institut. Millin avait été enfermé à Saint-Lazare avec André Chénier et Aimée de Coigny. Il accompagna les vers d'une note qui ne laissait de doute ni sur le moment où il en était devenu dépositaire, ni sur la personne pour laquelle ils avaient été faits. Il disait de l'ode: «Elle a été composée pour madame de Montrond, par André Chénier pendant que nous étions ensemble dans la prison de Saint-Lazare sous le règne de Robespierre. J'ai le manuscrit de sa main.»
Qu'il ait été cher à la jeune captive, il n'y a ni preuves ni
vraisemblances. De stature massive, de taille épaisse, il avait cet
aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux
combattants, mais qui, hors de l'action, paraît lourdeur. Ses yeux vifs
étaient petits, sa chevelure abondante et bouclée grossissait la
masse de sa tête forte, mais avait déjà disparu de son crâne où se
continuait la grandeur de son front, comme si la pensée eût pris la
place de la jeunesse, et les trente-deux ans qu'il avait à peine
semblaient plus nombreux. Une femme de ses amies a dit qu'il était
à la fois très laid et très séduisant; mais c'est un mauvais début de
séduction que la laideur. Et la duchesse de Fleury était d'autant
moins portée à distinguer le charme derrière cette apparence qu'à
ce moment un autre homme occupait son attention.
Le même jour qu'elle, avait été conduit à Saint-Lazare le jeune
Mouret de Montrond; sur le registre d'écrou, son nom de Mouret fut
inscrit à côté de celui de Franquetot [27] . Ce hasard le conduisait sur
les pas d'Aimée à la porte de la prison, en homme qui suit une
femme et entre où elle entre. Cet air convenait au personnage. Il
avait alors vingt-quatre ans, la plus jolie tournure, avec cette
mauvaise réputation qui semble la plus enviable à nombre
d'hommes et la plus intéressante à plus de femmes encore.
L'assurance lui était si naturelle et il la garda si semblable à travers
les changements d'âge et de fortune qu'elle servit à le désigner
comme «signe particulier», même sur ses passeports. L'un, daté de
1812, à côté du signalement ordinaire, porte, d'une autre main que
celle de l'expéditionnaire: «Bel homme, à l'air avantageux». Ce passeport révèle aussi en Montrond une originalité dont il était moins
fier. Le petit doigt de sa main droite se continuait, divisant la paume
de la main jusqu'au poignet. C'était un commencement de griffe, qu'il
tenait gantée, comme Méphistophélès.
[27] o La liste de Labat porte: 26 ventôse, n 885 Mouret
Charles (ou François-Casimir).
Envers une Marguerite qui n'était plus innocente, Méphistophélès
se montra bon diable. Pour que le tentateur pût la perdre plus tard, il
fallait d'abord la sauver. Il survenait au moment de l'extrême péril. La
loi des suspects avait été si largement appliquée que toutes les
prisons anciennes ou improvisées étaient pleines. Pour faire place
aux nouveaux suspects, il fallait se débarrasser des anciens et,
comme mettre en liberté n'était pas du temps, guillotiner les uns
paraissait le seul moyen de loger les autres. Mais encore, pour
guillotiner, fallait-il un prétexte, et, contre la plupart des prisonniers, il
n'y avait pas de charges. C'est à ce moment que fut découvert le
complot des prisons: les complots sont en tout temps la ressource
des gouvernements embarrassés. Les suspects devaient être irrités
de leur captivité par provision et souhaiter la fin de cet arbitraire. Il
suffisait d'appeler ces colères et ces espérances un attentat contre
la République. Pour recueillir les propos dont on avait besoin, les
provoquer, les suppléer au besoin, on mêla aux suspects des
hommes qui semblaient des prisonniers et étaient des agents. A
Saint-Lazare, trois misérables acceptèrent ce métier. Aucun d'eux
n'était français. Le principal, Jaubert, acteur belge, avait trouvé là le
seul rôle pour lequel il fût doué, le rôle de traître. Il le jouait à dessein
assez mal pour que les prisonniers devinassent son vrai
personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs, ceux
qu'il estimait les plus riches. Puis il traitait avec eux de leur radiation,
tout prêt à reconnaître l'innocence de qui la lui prouvait en bonnes
pièces. Mais il n'effaçait un nom que pour en inscrire un autre. Ces
nouvelles victimes étaient sollicitées de se disculper au même prix,
et ces marchandages successifs réduisaient la liste à ceux qui, trop
fiers ou trop pauvres, semblaient à Jaubert indignes de pitié. Et, malgré la hâte des terroristes, il prenait le temps de faire et de
défaire, car le pourvoyeur de l'échafaud, Fouquier-Tinville, était de
moitié dans cette exploitation fructueuse de la mort.
Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un homme résolu à
vivre, et il n'aurait pas cru sauver toute sa vie s'il avait laissé périr
Aimée. Il sut qu'elle et lui figuraient sur la liste. Cent louis, dont il
négocia le versement à Jaubert, firent rayer les deux noms [28] . Celui
de Chénier était inscrit et resta.
[28] Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers,
mais entra à Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, écrit dans ses Mémoires: «Si j'étais arrivé deux jours plus tôt, j'aurais sans doute trouvé place sur les charrettes qui enlevèrent dans ces deux jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à l'échafaud, grâce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet de prétendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune des grandes prisons un certain nombre de misérables détenus en apparence comme les autres prisonniers, mais apostés pour dresser des listes et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux avaient fini par être connus, et chose incroyable, ils ne périssaient pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils accomplissaient leur honteuse mission. Bien plus, on les ménageait, on les courtisait. J'avais à peine franchi le premier guichet, lorsque je rencontrai sur mon passage M. de Montrond, déjà connu par l'éclat de quelques sujets passablement scandaleux et dont les aventures ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha de moi sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce salutaire avis: «Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez bien.» (T. I, pp. 107-108.)
En 1795, un publiciste nommé Coissin voulut composer une
histoire des prisons sous le règne de Robespierre, et il avait fait appel «à tous les citoyens qui avaient échappé au glaive de la vengeance pour obtenir tous renseignements de nature à mettre au jour le vaste tableau des turpitudes qui ont souillé notre révolution». Un travail sur Saint-Lazare lui fut adressé par l'acteur Jaubert qui jugea l'occasion bonne pour donner le change sur son personnage. Après avoir raconté comme sérieuses son arrestation et sa captivité, il écrivait: «Telle était notre situation lorsque le commissaire des administrations civile, police et tribunaux, est venu à Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nommés Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'était un membre de la commission populaire qui venait
interroger les détenus; tous les cœurs étaient livrés à l'espérance,
chacun de nous croyait entendre le cri de la vérité et démontrer
que son arrestation était l'effet de haines et de vengeances
personnelles. On me fit aussi appeler dans la chambre du
concierge Semi, j'y vis deux citoyens qui m'étaient inconnus; l'un
d'eux, m'adressant la parole me dit: «Je sais que tu es un bon
patriote, je connais ta probité, j'espère que tu justifieras l'opinion
que j'ai de toi. Voici un ordre du Comité de Salut public de
rechercher dans les maisons d'arrêt les ennemis de la
Révolution.» Je pris l'ordre et le lus tout entier. Il me demanda
ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'évasion tramé à
Saint-Lazare. Je répondis que si ce complot avait existé, il aurait
été très difficile qu'il eût échappé à la surveillance des patriotes
qui étaient dans cette maison.—«Voici les listes des conspirateurs
qu'on m'a données.» Et il se mit à m'en lire les noms. Je vis avec
frémissement plusieurs de mes amis notés sur ces listes et
nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer contre
leur patrie. Je m'élevai contre cette dénonciation; au risque de me
compromettre, je pris la défense de ceux que je connaissais avec
assez de chaleur pour les faire rayer.
Dès l'instant que je fus renvoyé par ce commissaire, je me
rendis dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et là je leur
rendis compte de mon interrogatoire, de la dénonciation de
Manini, des listes que j'avais vues et de la défense hardie que
j'avais osé prendre de plusieurs citoyens que j'avais été assez
heureux de faire rayer. Voici les noms que je parvins à faire rayer:
les citoyens Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier père, médecin
de réputation, Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie,
Pardaillan, ancien constituant, les citoyennes Franquetot,
Glatigny, Lassolay et sa fille.»—Tableau des Prisons de Paris, t. I,
pp. 164-168.
Mais la négociation à prix d'argent, des prisonniers avec
Jaubert et la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent
attestées, lors du procès de ce dernier, par la déposition d'Antoine
Lamongière, juge de paix de la section des Champs-Elysées. Le
commentateur d'André Chénier, M. Becq de Fouquières la cite.
J'ajoute que, désireux de retrouver le texte de cette déposition, j'ai
fait faire des recherches aux Archives: une lettre de M. le
Directeur des Archives m'a appris que le document n'existe ni
dans la série W (Tribunal Révolutionnaire) ni dans la série F
(Comité de Sûreté Générale). J'ignore donc où M. Becq de
Fouquières a recueilli cette déposition, mais l'exactitude est si
scrupuleuse en cet écrivain que s'il affirme avoir vu la pièce il l'a
vue.
Montrond, Chénier, deux visages de l'humanité, semblent
rapprochés ici pour montrer l'infériorité du génie sur l'intrigue dans la
tactique de la vie. Tandis que l'un achète les bourreaux, l'autre ne
songe qu'à les juger. Tandis que l'un travaille à ne pas périr, l'autre
ne s'occupe qu'à perpétuer le témoignage de sa conscience contre
le mal triomphant, et c'est pour envoyer à son père ses vers écrits
sur des bandes de toile qu'il corrompt un guichetier. Tandis que l'un
surveille sans cesse la liste de mort, l'autre ne laisse pas les
nouvelles troubler ses pensées et ne veut rien enlever par un inutile
effort de salut à la dignité de sa fin: il a toutes les maladresses d'une
grande âme. Tandis que, pour l'un, s'intéresser à une femme, c'est
entrer dans sa familiarité, la distraire, la servir et se faire de tout un
moyen de plaire; l'autre s'intéresse à elle sans qu'il tente rien pour
l'occuper de lui; il ne quitte pas à sa vue l'ombre de l'arbre que, dans
le triste préau, il préfère et qui étend sur ses méditations une
solitude respectée par les prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler,
il parle pour elle, et, sans lui demander rien dans le présent, il lui
donne l'avenir. Il est un des condamnés qui périssent le 8 thermidor,
la veille du jour où la mort de Robespierre allait tuer la Terreur elle-
même. Et, quand il disparaît, cette femme ne se doute pas du
présent qu'il lui laisse, elle ne sent pas sa propre vie diminuée de
cette perte. Les exécutions où il a péri la rendent seulement
consciente du danger auquel elle échappe, et le sort tragique
d'André n'accroît en elle que l'intelligence du service rendu par
Montrond.