Mémoires de Aimée de Coigny

Aimée de Coigny · Chapitre 3 sur 19

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Mémoires de Aimée de Coigny

Chapitre III

 

Les Franquetot de Coigny avaient d'abord été de robe. Au e XVII

siècle, ils prirent l'épée. La couronne de comte, puis celle de duc et

le bâton de maréchal récompensèrent leur courage. On ne parvenait

pas à ce rang dans la noblesse d'épée sans compter dans celle de

cour. Là aussi, la faveur du prince avait assuré aux Coigny une

importance croissante. Sous Louis XVI, la famille était représentée

par deux frères. L'aîné vivait dans la société la plus intime de Marie-

Antoinette. Madame Élisabeth avait pour chevalier d'honneur le

second, qui fut le père d'Aimée. Elle naquit le 12 octobre 1769 [15] ,

au moment où l'aristocratie française, la plus brillante d'Europe, avait

achevé de transformer ses vertus en élégances. Elle sembla éclore

comme un tardif bouton de cette rose trop épanouie qui, déjà

penchant sur sa tige, effeuillait ses plus doux, ses derniers parfums.

Son intelligence fut précoce comme sa beauté, et non moins

soignée que son corps. Les penseurs, les historiens, les philosophes

français lui devinrent non seulement connus, mais chers, mais

compagnons. Savoir le latin n'était pas pour les jeunes filles de son

rang une rareté, mais elle le posséda jusqu'à la familiarité avec les

maîtres de cette langue. Son temps lui apprit beaucoup de ce qu'il

savait, il n'avait pu l'instruire de ce qu'il ignorait, et ce qu'il ignorait

était le devoir.

 

[15] M. de Lescure, dans l'Amour sous la Terreur, fait naître

Aimée de Coigny en 1776, M. Paul Lacroix donne l'année exacte, mais non le jour. La date complète se trouve dans l'acte baptistère inscrit le 13 octobre 1769 au registre de la paroisse Saint-Roch à Paris. L'hôtel qu'habitaient le comte et la comtesse de Coigny, rue Saint-Nicaise, et où naquit Aimée, était dans la circonscription de cette paroisse. Je dois communication de cet acte baptistère et de tous ceux qui, relatant les mariages et divorces ont modifié l'état civil d'Aimée de Coigny, à l'obligeance de M. Orville. Ces pièces avaient été déposées par Aimée de Coigny dans son château

patrimonial de Mareuil-en-Brie, et oubliées là quand, en l'an X,

elle vendit le domaine. Les premiers acquéreurs respectèrent ces

archives. M. Orville, dernier acheteur de la terre, les a examinées

et classées, comme il entretient le château, avec un affectueux et

intelligent respect du passé.

 

Cette aristocratie, destituée de ses fonctions utiles, oisive et

riche, ne vivait que pour le plaisir. La foi, incommode aux passions et

humiliante pour l'orgueil de l'esprit, était dédaignée, et, échappées à

ce frein, les mœurs étaient libertines comme les pensées. La vertu

de Louis XVI fut le premier ridicule qui diminua à la cour la majesté

du souverain. Dès l'enfance, Aimée, tout près d'elle, trouva cette

école d'immoralité; la pudeur des regards et la sainteté de

l'ignorance furent blessées en elle par des visions précoces du mal.

A six ans, elle perdait sa mère [16] : la femme distinguée qui éleva

l'enfant était, comme on disait alors, «l'amie» de son père. Un autre

titre lui est donné dans la page où Aimée parle de Vigny. «Voilà les

petits fossés que je trouvais si grands et le saule que mon père a

planté au pied de la tour de sa maîtresse.» Si aristocrate soit-elle

d'esprit et de naissance, comment la maîtresse du père apprendrait-

elle à la fille la supériorité du devoir sur l'attrait? Une telle éducation

était faite pour enseigner tout ce qui pare la vie, rien de ce qui la

dirige.

 

[16] La comtesse de Coigny, née Anne-Joséphine-Michelle de

Boissy, mourut à Paris, en l'hôtel de la rue Saint-Nicaise, le 23

octobre 1775. Fort originale, elle aurait eu une passion pour

l'anatomie, jusqu'à emmener avec elle, quand elle voyageait, un

squelette, et elle serait morte d'une piqûre qu'elle se serait faite

en disséquant. Ceux qui aiment à suivre la persistance et les

transformations des goûts héréditaires, sont libres d'attribuer à cet

intérêt de la mère pour les squelettes, l'origine des curiosités de la

fille pour les vivants. L'inventaire dressé à la mort de la comtesse

donne à ceux qui se plaisent aux renseignements plus sûrs, sur la

demeure, l'ameublement et le luxe d'une famille riche à la fin du

XVIIIe siècle, des détails curieux. Il est publié à la fin du présent

volume.

 

Il est vrai, l'éducation d'une fille n'est qu'une préface. Quand elle

semble achevée, un dernier maître succède, le plus persuasif, assez puissant pour abolir l'œuvre antérieure à lui et changer l'âme en

prenant le cœur: c'est le mari. S'il est aimé, un mari peut faire aimer

à sa femme tout ce qu'il aime, y compris la vertu. Mais il s'agissait

bien de cela dans les alliances d'alors! L'époux et l'épouse étaient

les personnages les moins consultés dans l'affaire menée par leurs

familles, et, pourvu que le reste convînt, il allait de soi qu'ils se

convinssent. Pour les Coigny, une alliance avec un Fleury, petit-

neveu du cardinal et qui serait duc, était un beau parti. Pouvait-on le

prendre trop vite? Ainsi Aimée épousa en 1784 un mari d'un mois

plus jeune qu'elle et qui n'avait pas quinze ans [17] ! Dans ce ménage

de poupée, c'est la fillette qui est l'expérience et la raison. Avec un

éveil hâtif de ses sens, la voilà du monde, elle devient un atome de

cette brillante poussière qui danse dans un rayon de soleil.

 

[17] Le mariage fut célébré le 5 décembre. Leurs Majestés et

la famille royale signèrent au contrat. André-Hercules-Marie-Louis de Rosset de Rocozel, marquis de Fleury, était fils du duc et de Claudine-Anne de Montmorency-Laval.

 

Elle était à l'âge où l'on s'amuse de tout; elle joua à la vie. Elle se

plut à la gaieté des autres, elle y ajouta la sienne, se trouvant deux

fois libre de tout dire, et parce qu'elle était déjà femme, et parce

qu'elle était encore enfant; enfant par la turbulence, l'audace,

l'imprévu et cette acidité de fruit vert qui plaît aux palais blasés.

Versailles, bien qu'il n'eût plus de sérieux, avait encore de l'étiquette.

Aimée n'y parut guère. Paris offrait aux fantaisies de ses allures un

théâtre plus libre, et partout le même spectacle: l'universel et public

rapprochement des hommes et des femmes par des attractions

spontanées; le mariage déshabitué de défendre ses droits contre les

caprices qui séparaient, avec un parti pris d'ignorance et de libertés

réciproques, les époux. 1789 fut pour elle aussi la date où, sur la

ruine des vieilles mœurs, commença la tentative de la liberté. Elle

avait tout disposé pour goûter en une aventure beaucoup de plaisirs:

elle voulut non seulement satisfaire sa passion, mais l'amuser,

l'illustrer et l'accroître par le chagrin causé à d'autres. Elle se donna

tout cela en se donnant à Lauzun.

On distingue d'ordinaire la noblesse d'épée et la noblesse de

robe. On y pourrait joindre la noblesse de jupes, celle qui faisait sa

fortune par les femmes. Les Lauzun étaient la plus célèbre des

familles illustres en cet art. Au Lauzun de la Grande

Mademoiselle [18] avait succédé le Lauzun de toutes les dames, à la

ville comme à la cour roi de la galanterie. Cette allure conquérante et

rapide qui promettait à chaque femme si peu de son vainqueur, au

lieu de les mettre en défiance contre un bien si partagé et si court,

les rendait follement avides de ce qui était si disputé. Sa renommée

lui permettait de changer le rôle des sexes dans ce que Montesquieu

appelle «la muette prière». Ce sont les femmes qui la lui

adressaient, pas toujours muette; c'est lui qui avait à se défendre,

inviolablement respectueux des laides. Il touchait d'ailleurs la

quarantaine, et, à une femme dont le mari n'avait pas vingt ans, eût

dû paraître presque vieux. Mais il avait gardé la séduction la plus

irrésistible de la jeunesse, tant chacune de ses passions semblait

être la première, tant il donnait à chaque femme et avait l'impression

qu'au moment où il la désirait, elle comptait seule pour lui. Surtout il

était un causeur d'une variété, d'une verve, d'une drôlerie sans

pareilles. Après plus de trente ans, un roi, et qui se connaissait en

esprit, gardait encore vivante l'impression de cette parole. En 1820,

au moment où furent annoncés les Mémoires de Lauzun, Louis

XVIII, qui savait don Juan féroce comme la vanité et capable de

soutenir, fût-ce par le mensonge, son renom d'irrésistible, redoutait

des insinuations offensantes pour la mémoire de Marie-Antoinette. Il

confiait cette inquiétude à Decazes et l'un de ces billets qu'il lui

écrivait chaque jour, sur le ton d'un père à son fils, dit de Lauzun: «Il

était impossible d'être plus amusant qu'il n'était: moi qui te parle, je

serais resté vingt-quatre heures à l'écouter [19] .»

 

[18] Le premier Lauzun était un Nompard de Caumont. Ces

Caumont avaient une baronie qui devint comté en 1570, et, par

lettres de mai 1692, François de Caumont fut créé duc de

Lauzun. Il mourut sans postérité en 1723 et le duché échut à sa

nièce, Marie Baudron de Nogent, mariée à Charles-Armand

Gontaut, duc de Biron. L'ami d'Aimée et de bien d'autres était

Gontaut et portait le titre de Lauzun comme cadet. Ce fut son nom

de galanterie. Il prit celui de Biron, dès qu'il en eut le droit, pour faire la guerre et mourir.

 

[19] Cité par M. Ernest Daudet, dans son livre Louis XVIII et le

duc Decazes o . Plon, in-8, 1899.

 

Qui plaît aux princes n'est pas loin de plaire aux duchesses.

Aimée fut délicieusement fière d'attirer cette manière de héros: elle

était femme à lui renvoyer le volant des légèretés spirituelles. Ils

s'étonnèrent, lui de trouver tant d'à-propos dans tant de jeunesse,

elle tant de jeunesse dans tant de renommée, et leurs coquetteries

se conquirent.

Enfin, tout ce que Lauzun avait de cœur appartenait à une

cousine d'Aimée, la marquise de Coigny, à la femme dont Marie-

Antoinette disait: «Je suis la reine de Versailles, mais c'est elle qui

est la reine de Paris.» Prendre le plus séduisant des hommes à la

femme la plus à la mode, c'était triompher à la fois de l'un et l'autre

sexe. Ce sont là de ces raisons auxquelles il faut beaucoup de

raison pour ne pas se rendre, et il était difficile de débuter mieux

dans le mal.

On a dit que la marquise avait su maintenir Lauzun dans la

discrétion passionnée d'un amour tout idéal. Une seule chose le

donnerait à croire, c'est la constance de Lauzun pour cette femme:

la fidélité d'un tel homme est de la gourmandise qui attend. Mais, s'il

accepta le jeûne avec la marquise, il le rompit avec la duchesse. Il

avait à Montrouge une de ces «folies» qui servaient aux rendez-vous

et qu'Aimée, dans une lettre, appelle «mon pauvre Montrouge».

Leurs rencontres n'y eurent aucune originalité.

L'extraordinaire fut le sérieux du sentiment que la plus évaporée

des femmes vouait au plus frivole des hommes. Lasse d'avoir

jusque-là porté seule le poids de ses pensées et de ses actes, que,

ni son père ni son mari n'ont dirigés ou soutenus, elle goûte le repos

délicieux de confier non seulement son cœur, mais son intelligence

et sa volonté. C'est une docilité qui cherche son joug. Rien

jusqu'alors n'avait été plus étranger à la jeune duchesse que la

politique. Lauzun est opposant, la voilà constitutionnelle. Elle dédaigne sa propre intelligence pour prendre par imitation celle de

son héros. En quoi elle perd l'une sans acquérir l'autre, comme le

prouvent ses lettres à son ami. Ce sont des idées de Lauzun qu'elle

délaie, des mots de Lauzun sur lesquels elle renchérit, rien de

spontané ni de libre; de la lourdeur, de l'artificiel, de la prétention.

Mais ce renoncement au moi dans une nature si originale, cette

déférence poussée jusqu'à l'abdication dans une âme si

indépendante, cette idolâtrie jusqu'au manque de goût dans un

esprit si délicat, prouvent du moins sa sincérité à se donner tout

entière.

Il lui fallut mesurer aussitôt quel peu elle était à cet homme

devenu tout pour elle. Lauzun a pris la duchesse sans quitter la

marquise, il n'a entendu ajouter qu'un caprice à une habitude.

Quand on croit deux existences fondues en une, apprendre, et de

l'être choisi, que le don du corps est sans importance, la confusion

des âmes sans intérêt, invraisemblable la constance, quelle leçon

d'amour! Tout ce qu'elle rêvait d'idéal dans le désordre est chimère,

tout ce qui l'instruit la déprave. L'élève souffre d'abord de ces leçons:

après deux ans, elle en profite.

Un voyage que le duc de Fleury lui fait faire en Italie la sépare

alors de Lauzun. Soustraite à l'ascendant qui la réduisait à voir par

les yeux et à penser par l'esprit d'autrui, elle redevient la plus jolie à

admirer et la plus attrayante à entendre. Si elle ne trouve pas autour

des braseros italiens le feu d'étincelles qu'est la conversation

française, elle goûte à Rome d'autres joies. L'art, dont les chefs-

d'œuvre l'entourent, lui donne, au témoignage de madame Vigée-

Lebrun, des émotions vraies et profondes. Mais, tandis qu'elle se

passionnait pour les antiques, des vivants se passionnaient pour

elle, et cette nouvelle querelle des anciens et des modernes finit par

la victoire de ceux-ci. Pour une femme ardente et sans scrupules, se

sentir aimée est presque aimer. Lauzun était loin, ses leçons

présentes, lord Malmesbury l'emporta. Et malgré que la confiance de

la duchesse dans la solidité des liens illégitimes dût être fort

amoindrie, et bien que Malmesbury ne fût pas, comme son

prédécesseur, un grand artiste d'amour, mais eût surtout pour mérite sa jeunesse, ce fut aussitôt le même abandon de cette femme

remarquable à une volonté étrangère, le même empressement à

penser par une raison d'homme. Malmesbury est grand seigneur, la

révolution de la France contre l'aristocratie l'indigne plus encore que

la révolte contre la royauté. C'en est fait, pour la duchesse, des

sourires à l'égalité: elle n'est plus que grande dame, dédaigneuse du

parti populaire. De ce respect envers la noblesse, la duchesse

excepte son époux. Une grossesse survint, qui dut le surprendre

plus que Malmesbury. Il jugea alors qu'il avait assez fait le mari, que

le temps venait de faire le gentilhomme, c'est-à-dire d'émigrer. Avant

son départ, il mit beaucoup d'élégance à rendre à la duchesse la

seule liberté qu'elle n'eût pas prise et pour laquelle il lui fallût le

concours de son époux. Il reconnut avoir diminué la fortune de sa

femme, ne lui reprocha pas d'avoir accru sans lui la famille

commune, et souscrivit à la séparation de biens [20] . Tout ainsi réglé,

il rejoignit ses princes à Coblentz, et elle, à Londres, son lord.

 

[20] Le 9 juin 1792, décision du tribunal de famille: «Attendu

que les faits de dissipation continuelle articulés contre le sieur Fleury sont vrais d'après l'aveu du sieur Fleury, et de la connaissance personnelle que nous en avons, qu'ils exposent la dame de Fleury à la privation du revenu de ses propres biens, et que la communauté établie entre eux par leur contrat de mariage l'a été sous la foi d'une administration sage qui n'existe pas… décidons que la dame Fleury doit être séparée de biens d'avec le sieur son mari, en conséquence l'autorisons, en vertu du pouvoir qui nous est donné par la loi, à jouir et disposer de ses biens comme bon lui semblera, à la charge toutefois de ne pouvoir aliéner ses biens immeubles qu'avec l'autorisation de son mari, condamnons le sieur de Fleury à payer à la dame son épouse la valeur de ses bijoux et diamants qu'il a vendus, avec les intérêts, suivant la loi, plus à lui rendre et restituer tout ce qu'il a aliéné ou reçu depuis leur mariage et qui a été stipulé propre en faveur de la dite dame…»—Archives de Mareuil.

 

Soit survivance de sa première passion à travers son infidélité,

soit vanité de suffire à plusieurs aventures et d'avoir des relais

d'amour, elle n'avait pas rompu sa correspondance avec Lauzun,

devenu le général Biron, et qui commande sur le Rhin. Ces lettres se succèdent de loin en loin comme des actes interruptifs de

prescription. Tantôt il semble que, par des dégradations voulues de

termes, elles fassent glisser tout doucement l'amour dans l'amitié,

tantôt elles renouvellent les anciens serments, et, au lendemain de

ses couches [21] , Aimée dit plus que jamais à l'amant trompé qu'elle

est sienne. La femme qui a commis sincère sa première faute en est

à la duplicité, et c'est contre son corrupteur qu'elle la tourne. Mais à

Londres se trouvait aussi la marquise de Coigny. Jacobine de cœur,

elle s'est sauvée de Paris par peur des excès qu'elle approuve et

pour aimer en sécurité la révolution. Elle aussi écrit à Lauzun des

lettres, celles-là merveilles de tendresse fière, contenue, mais

passionnée, et, lui excepté, de malice malveillante contre tout le

monde. Contre Aimée, elle se contenta de dire à Lauzun la passion

de Malmesbury, et l'accouchement à Londres, comme petites

nouvelles données sans songer à mal: après quoi, elle se permettait

la perfidie de la générosité et concluait: «Il lui faut pardonner, parce

qu'il la faut aimer.»

 

[21] L'enfant ne dut pas survivre, car il n'est plus question de

lui dans l'existence de sa mère.

 

Bientôt l'infidèle est contrainte d'avouer elle-même tout à Lauzun.

En janvier 1793, elle revient à Paris, Malmesbury l'accompagne, il

est arrêté. La duchesse lui a parlé souvent de Biron comme d'un

ami, Malmesbury n'a rien de plus pressé que d'écrire au général

pour en réclamer la protection. Relâché avant même que sa

demande fût parvenue à Biron, il raconte à Aimée la démarche toute

simple pour lui, et si compromettante pour elle. Elle devait à Lauzun

une explication, elle lui écrivit:

 

«Ne faut-il pas, quand on m'aime, qu'on ne connaisse plus

sur la terre d'autres ressources qu'en moi et par conséquent en

vous, et que la première menace du danger, qui me fait vous

invoquer, apprenne votre nom à celui qui a besoin d'une grande

confiance pour n'être pas jaloux? Je sais que vous avez dû

recevoir un courrier très pressé et bien effrayé de quelqu'un

actuellement près de moi, que je vous ai toujours laissé deviner

sans positivement vous en parler. Il a été arrêté par un

quiproquo inconcevable et, comme les motifs n'étaient pas

énoncés, quoique aucuns ne fussent probables, leur mystère

l'effrayait. Il est sorti comme entré, c'est-à-dire sans raison

expliquée, mais enfin il est sorti et c'est tout ce que j'en veux. Je

lui sais gré de son impertinente fatuité d'avoir recours à vous,

dans un moment de détresse, avec la persuasion de vous

intéresser par votre commun sentiment. S'il s'est un peu targué

du mien, ne vous en choquez pas plus que moi, mon ami, et ne

vous fâchez pas si je suis fière qu'il veuille bien s'en vanter.

C'est à l'espoir de vous revoir ici que j'attache l'idée d'un avenir

heureux. Il m'est doux, mon ami, de rentrer souvent dans mon

cœur. Vous y êtes toujours le plus constamment cher objet.»

 

L'humiliante lettre, avec son style contourné comme pour

envelopper d'ombre et reconnaître sans les dire les faits indéniables!

Lettre moins humiliante encore par ses aveux que par ses

coquetteries, par cette persévérance de la femme prise au piège à

poursuivre la double intrigue. Mais, tandis qu'elle essayait de faire

accepter par son premier amant le second, celui-ci prenait congé.

Soit que Malmesbury comprît le ridicule où il s'était mis, en priant un

rival de le réunir à la femme disputée, soit que, rendu sage par la

prison, il jugeât l'heure venue de s'aimer lui-même en songeant à sa

sûreté, il aspire, un siècle avant lord Salisbury, au «splendide

isolement», et regagne Londres.

Aimée semble indifférente à sa perte, et comme délivrée par son

départ. Dans ce cœur qui a horreur du vide, Lauzun retrouve les

droits de premier occupant. Le malheur est qu'elle lui revient quand

elle a besoin de lui. La grossesse à cacher l'a tenue plusieurs mois

hors de France: l'absence d'une grande dame à ce moment prend

un air d'émigration. Aimée sent flotter autour d'elle la curiosité

soupçonneuse des dénonciateurs. C'est alors qu'elle écrit coup sur

coup sept ou huit lettres à Lauzun; elle caresse, mais elle demande.

Elle rappelle leurs échanges de portraits et de lettres avant de dire:

«Envoyez-moi une attestation comme quoi vous m'avez tenue cachée avec vous à Strasbourg pendant trois semaines, depuis la fin

de septembre jusqu'au 15 octobre.» Elle ajoute: «Envoyez-moi aussi

la permission de loger à Montrouge si la fantaisie m'en prend.» Si

Biron déclare qu'elle a quitté Paris pour se rendre près de lui, il la

déshonore comme femme, mais la consacre citoyenne. Et, contre

les visites domiciliaires, quel asile meilleur que la maison d'un

général patriote? Reste à gagner l'homme en réveillant ses désirs,

en lui donnant à croire que, dans cette maison, elle attendra de

nouveau «son plus tendre ami». C'est un marché où elle offre du

plaisir contre de la sûreté. Ne se dit-elle pas que, pour se sauver,

elle expose Biron, qu'une ci-devant compromet par ses lettres le

général, que surtout une attestation fausse et faite en fraude des lois

contre les émigrés peut le perdre: comment nommer un amour

capable d'oublier les périls de ce qu'il aime? A-t-elle pensé à ces

conséquences: comment nommer un amour capable de sacrifier ce

qu'il aime?

Lauzun n'est pas plus généreux. Si homme avait peu de droits à

la constance des femmes et devait prendre légèrement les caprices

du cœur, c'était bien ce roi des volages. Mais l'amour-propre des

hommes à bonnes fortunes est ainsi fait que l'infidélité leur semble

permise à eux seuls, et ces conquérants veulent régner à jamais sur

les pays qu'ils ont une fois traversés. Quand Lauzun se sut

remplacé, son dépit s'exhala en une lettre fort aigre à Aimée. Mais,

quand elle parut revenir à lui et qu'il démêla le calcul, sa colère

grandit encore. Il ne songe pas qu'elle lui a donné longtemps une

affection désintéressée; que, dans les pauvres cœurs, les

sentiments même vrais sont mêlés d'égoïsme; qu'une femme peut

l'aimer encore tout en voulant profiter de lui; qu'elle est menacée, et

qu'elle a peur. Il songe qu'elle veut faire de lui une dupe, tromper

deux fois Lauzun! Son amour-propre blessé ne s'occupe que de soi.

Or il se sait menacé lui-même, sous le badigeon de son civisme

transparaît toujours son aristocratie, sa situation devient plus

précaire à mesure que la politique devient plus violente, il a assez à

faire de se sauver. Il ne donne ni l'attestation, ni la clef de

Montrouge, et laisse sans réponse les lettres qui les réclament. Telle est, après quatre ans, la laide fin de cette passion: commencée en