Mémoires de Aimée de Coigny
Les Portraits D'aimée de Coigny
»MARÉCHAL DE COIGNY.
»Avant de clore le présent mémoire, monseigneur le duc de
Coigny a fait observer qu'il est dans l'intention d'accepter la
succession de madame sa nièce, comme son légataire
universel, seulement sous bénéfice d'inventaire.»
Ainsi la famille cadette, s'éteignant avec Aimée de Coigny,
disparut sans rien laisser d'elle-même, sinon quelques souvenirs de
famille qui furent recueillis par la famille aînée, où des femmes
seules ont perpétué la race.
LES PORTRAITS D'AIMÉE DE COIGNY
Ce qui précède fournissait les renseignements utiles à une
dernière enquête. Pouvait-on étudier Aimée de Coigny sans
rechercher ses portraits?
Il semble que pour comprendre tout à fait une femme il faille
l'avoir vue, et combien est-ce plus vrai quand elle doit beaucoup de
sa réputation, de ses fautes et de ses malheurs à sa beauté!
Par malheur, la grande artiste qui a dit la perfection de cette
beauté, qui a connu intimement cette femme, et qui aurait si bien
donné, par les traits de ce visage, l'intelligence de cette nature
morale, madame Vigée Lebrun, a écrit sur son amie au lieu de la
peindre. Mais plus Aimée était jolie à voir, moins elle avait dû se
refuser à la mode des grands portraits que les élégantes faisaient
peindre pour elles et des miniatures qu'elles donnaient. Aimée de
Coigny écrit à Lauzun, au moment de leur rupture qu'elle essaie de
ne pas prendre au sérieux: «Je vous propose en dernière analyse
que vous me renvoyiez mon portrait avec mes lettres et qu'à notre
première rencontre nous nous assassinions [57] .» Si elle avait donné
son portrait à tous ceux qu'elle crut aimer, nous ne manquerions pas
de ses images.
[57] Lettre datée de Mareuil, le 12 février 1793. Lettres, etc., p.
158.
Pourtant il ne s'en trouve, que je sache, en aucun de nos musées
publics.
S'en trouvait-il dans quelques collections particulières? Si oui, il
était possible que, placés dans une des résidences où Aimée fit son
séjour, ils y eussent été laissés quand elle vendit ces demeures, ou
qu'ils fussent parvenus par héritage aux Coigny. C'est là que des
informations étaient à prendre avec quelque chance de succès.
Si Mareuil, où Aimée de Coigny habita longtemps et dans
l'époque la plus brillante de sa vie, possédait un portrait d'elle, il ne
pouvait être inconnu au maître de Mareuil, M. Orville. M. Orville
répondit que nul portrait d'Aimée n'y existait.
Restait à s'enquérir auprès de la famille de Coigny.
La résidence historique de cette famille est, en Normandie, le
vaste territoire qu'on appelle encore «le duché de Coigny». Des
deux châteaux, celui de Coigny tout féodal a, dès le e XVIII siècle, été
abandonné pour celui de Franquetot, demeure plus riante et qui,
aujourd'hui encore, est entretenue dans son élégance intacte par la
descendance anglaise du dernier duc. Parmi les portraits de famille
qui s'y sont conservés, celui d'Aimée se trouvait-il? Dans le récit
d'une visite à Franquetot, M. A. Dumazet parlait d'«un admirable
portrait de femme dont le gardien du château ignore le nom: par le
costume, c'est une grande dame de l'Empire ou de la Restauration,
peut-être cette belle et admirable mademoiselle de Coigny, qui fut
aimée d'André Chénier et qui est l'héroïne de la belle captive, et
devint plus tard duchesse de Fleury [58] .»
[58] Journal le Temps, 4 septembre 1895.
J'écrivis à Londres, à madame la comtesse Manvers. Elle me fit
l'honneur de me répondre qu'il n'y avait à Franquetot aucun portrait
d'Aimée, qu'elle connaissait seulement de la jeune femme une
miniature possédée par un de ses neveux, et elle eut la bonté de demander à celui-ci s'il voudrait en faire tirer une photographie. M.
Dalrymhe prit cette peine et une reproduction de la miniature me fut
envoyée. Le portrait est enchâssé dans le couvercle d'une petite
boîte ronde. Est-ce une femme, est-ce une enfant qui montre de
face son frais visage et ses épaules minces? La finesse des joues,
la quiétude du regard qui attend et ignore la vie, la confiance
souriante d'un bonheur naïf, sont d'un enfant. Mais comme une
jeune épouse, elle est en grand décolleté, des diamants sont mêlés
à la chevelure, un lourd collier de perles entoure la gracilité du col.
On dirait une petite fille qui joue à la dame avec les bijoux de sa
mère. Le tout fait la plus exquise figure et à laquelle on ne peut
reprocher que d'être trop parfaite. Le peintre avait le modèle à
souhait; il semble qu'il ait voulu l'embellir encore, en outrant la
grandeur des yeux, la délicatesse des traits et la petitesse de la
bouche. Mais ces moyens classiques de rendre passables les laides
ont—on a du moins cette impression—enlevé ici de la vérité et
transformé un portrait en gravure de romance.
Si les descendants anglais des Coigny conservent d'Aimée une
image qu'ils m'ont fait connaître avec une si exquise bonne grâce,
une image d'Aimée se trouve aussi chez les descendants français.
C'est une miniature encore, mais celle-là portant sa date, un portrait
d'Aimée fait durant la Terreur, et peint dans la prison où se trouvait
alors «la jeune captive». Une très jeune femme est représentée à
mi-corps, un bonnet de toile unie, une chemise sans rubans ni
dentelles, une jupe composent tout son ajustement, la simplicité en
convient également à une toilette de nuit ou de prison. La prison est
indiquée par le mur, qui fait le fond nu et terne du tableau, et par
l'unique meuble de la pièce, la chaise de paille, sur laquelle est
assise de côté la jeune captive. Un bras soutenu par une traverse du
dossier et les mains croisées, elle regarde droit devant elle. Cette
pauvreté voulue de tous les entours et ce naturel d'attitude ne
permettent pas à l'attention de se distraire sur l'accessoire, la
ramènent tout entière à la personne, à l'harmonie de ses formes, à
l'éclat de sa chair, à la beauté de ses traits. Les bras sortent parfaits
des manches grossières; de la chemise rabattue comme si la main de l'exécuteur avait déjà commencé sa besogne, le cou se dégage
svelte et délicat; sa chevelure superbe, d'un brun doux aux reflets
presque blonds, que le petit bonnet ne parvient pas à contenir toute,
fait un nimbe doré et soyeux au plus régulier, au plus délicat, au plus
jeune, au plus expressif, au plus charmant des visages. Et non
seulement son gracieux ovale, son front qui, entre la masse de la
chevelure et la courbe relevée des sourcils, semble bas comme celui
d'une statue grecque, le doux éclat de superbes yeux, la finesse
d'un nez dont on devine qu'il se relève légèrement, et la petite
bouche dessinée comme un arc et faite comme lui pour lancer le
trait, donnent l'impression d'une œuvre sincère, où un peintre
expérimenté a fidèlement reproduit l'apparence matérielle du
modèle. Il a su peindre en même temps un caractère moral. La
tristesse de l'heure, du lieu et du costume voilent mais n'ont pas
détruit la gaieté qui erre tout autour de ces traits; cette jeune femme
aux airs d'enfant a, par la faute des circonstances, du sérieux malgré
sa nature; il y a dans ce regard ingénu un étonnement de la douleur,
et au coin de cette bouche un sourire qui n'ose mais qui deviendra
plus hardi au premier beau jour. A cet art d'exprimer par des
couleurs l'invisible se révèle un grand artiste.
Il n'a pas signé son œuvre, que, d'ailleurs, il n'a pas finie; la tête
seule est achevée, les mains sont ébauchées à peine. Par contre,
deux inscriptions gravées à la pointe barrent chacune de trois petites
lignes le fond du tableau, à droite et à gauche du portrait. A gauche
est écrit: «La veille—du dernier jour—oh! mon Dieu!…» A droite:
«Résignation angélique—Conciergerie, 1793—Priez pour elle!…»
Cette épigraphie m'a donné un instant d'inquiétude. Comme la
«jeune captive» n'a pas été arrêtée en 1793, qu'elle n'a pas paru à
la Conciergerie, et que la veille de son dernier jour, alors lointain, ne
s'est pas passée en prison, ce portrait ne serait-il pas celui d'une
autre? Mais comme une tradition certaine et ininterrompue de famille
n'a pas cessé de reconnaître en cette miniature Aimée de Coigny,
ces lignes—dont l'écriture semble appartenir au commencement du
XIX e siècle—auront été ajoutées après coup. Elles sont seulement
un témoignage de cette sensiblerie littéraire que les malheurs, même véritables, n'avaient pas guérie de la déclamation et à qui il
suffisait de savoir en gros et en vague les choses, pourvu qu'elle eût
prétexte à s'exclamer sur elles. 1793 était demeuré dans la légende
l'année des grandes cruautés, c'est de la Conciergerie que les plus
illustres victimes étaient parties pour mourir: voilà comment cette
date et ce nom se sont présentés à une «âme sensible» qui, fut-ce
une parente, se sera émue par à peu près sur l'infortune de la jeune
captive, et aura voulu compléter l'œuvre du peintre.
Puisque le portrait est celui d'Aimée, il n'y a pas à tenir compte
des fausses indications qu'y a ajoutées une fantaisie d'épitaphe. Et
puisque le renseignement qui ne trompe pas, celui qui a été déposé
par le pinceau en chaque touche, révèle la main d'un maître, reste à
savoir quel est ce maître. En 1794, il y avait à Saint-Lazare, au
temps où Aimée de Coigny y séjourna, un peintre parmi les
prisonniers, et il n'y en eut qu'un. C'était Suvée. Né à Bruges, il était
venu de bonne heure en France, où il avait fait son éducation
artistique et où il avait été naturalisé par ses succès. Grand prix de
Rome en 1771, membre de l'Académie en 1780, il peignait surtout
des sujets d'histoire et ne s'était jamais occupé que de son art. Est-
ce quelque ineptie spontanée de la suspicion démagogique, est-ce
quelque manœuvre de l'odieux David, le plus vil des grands
peintres, le jaloux sans l'excuse de la jalousie, l'illustre et rancuneux
ennemi de ses confrères: la Révolution s'occupa de Suvée qui ne
s'occupait pas d'elle. Il fut, le 18 prairial an II, écroué à Saint-Lazare.
Là, le peintre d'histoire trouva des sujets et des modèles. Tantôt à la
demande des prisonniers ou de leur famille, tantôt à la seule
sollicitation de son art, il fixa sur la toile plusieurs figures de
prisonniers. Ainsi il conserva à la postérité le visage d'André
Chénier, et, le jour où Suvée acheva cette toile, il peignit plus que
jamais de l'histoire. Il la peignait encore en s'occupant de captifs
moins célèbres, qu'il étudiait isolés chacun en son portrait, mais
qu'unit le drame dont ils furent ensemble victimes. L'histoire trouve
des enseignements jusque dans les détails particuliers à plusieurs
de ces portraits. Parmi les plus connus est celui de Trudaine: la
dernière des séances données par le financier au peintre fut interrompue par le geôlier qui appelait le modèle pour l'échafaud.
Suvée a peint aussi Trudaine de la Sablière et Courbitat, père et
beau-frère du fermier général, avec qui ils étaient écroués à Saint-
Lazare: l'artiste s'était engagé envers leurs familles, mais les deux
prisonniers furent si vite jugés et exécutés qu'il n'eut pas le temps de
commencer leur portrait de leur vivant, c'est de souvenir qu'il fit l'un
et l'autre. La «jeune captive», jeune, belle, attirante comme elle était,
s'imposait à l'attention d'un tel peintre. La miniature qu'il fit d'elle fut
une œuvre digne de lui, et l'inachèvement du travail ajoute ici une
présomption d'authenticité. Si la miniature demeure en quelques
parties à l'état d'ébauche, il y a une raison, la meilleure des raisons
pour Suvée: le 18 thermidor il fut mis en liberté. Sa captivité fut donc
beaucoup moins longue que celle d'Aimée, et le peintre laissa à
Saint-Lazare son modèle et son tableau [59] .
[59] Nommé directeur de l'École de Rome le 9 frimaire an VII,
Suvée n'occupa ce poste qu'en 1801. Mais il exerça ses fonctions
de la manière la plus honorable pour lui et la plus utile pour l'art.
Son autorité donna une renaissance aux études de notre École.
Elle était alors au palais Macini: Suvée la fit transporter à la villa
Médicis, et il employa à cette installation toute sa fortune.
Un troisième portrait d'Aimée de Coigny m'a été signalé enfin, et
celui-là est le plus important, par M. le marquis Pierre de Ségur. Ce
portrait appartient à M. B. de Mandrot. C'est une toile datée de 1797
et signée de Westmüller, le maître viennois que Marie-Antoinette
avait attiré à Versailles. La tête et le buste du modèle y sont de
grandeur naturelle. La femme est peinte de face. Une profusion de
cheveux châtains encadre la tête et tombe presque sur les épaules;
ils sont légèrement poudrés, et quelques grains de cette poudre,
tombés sur l'épaule gauche, étendent un petit reflet blanc sur le
velours gris foncé de la robe. La femme paraît sensiblement moins
jeune qu'elle n'aurait dû être, si Suvée l'a bien vue en 1794. Entre la
date des deux portraits il n'y a que trois ans. Il y en a dix entre les
deux visages. Le changement n'est pas tel qu'on ne reconnaisse
dans l'un et dans l'autre les traits de la même personne, l'abondance
et la plantation des cheveux, la courbe régulière et la longueur des sourcils, la forme du nez, le beau dessin des lèvres. L'ovale du
visage s'est arrondi dans le bas, la richesse du sang donne au teint
une couleur plus chaude, et la taille, svelte encore, soutient
l'opulence de la poitrine.
Comme le corps, le caractère délicatement indiqué dans le
portrait de 1794, est vigoureusement marqué dans l'œuvre de 1797.
La joie de vivre pour le plaisir, pour tous les plaisirs, anime toute la
personne, est l'air même du visage et resplendit dans la malice
hardie de ses yeux et dans le sourire de sa bouche sensuelle. Voilà
bien cette femme à l'esprit prompt et à la chair faible, voilà dans
toute la personne cette volupté diffuse qui, si elle ne provoque pas,
encourage. Voilà celle qui se lasse de Montrond et va tomber en
Garat. Combien elle a perdu de sa grâce à l'air mutin! Combien
étaient plus beaux les grands yeux de naguère, où la candeur
souriait à l'avenir, que ces yeux d'où a fui le rêve et qui concentrent
leur puissance en un regard précis, informé, exigeant, presque dur;
combien les lèvres d'autrefois, encore neuves, prêtes à sourire à
l'amour, mais pas à lui seul, étaient plus jolies que ces lèvres de
voluptueuse où la passion charnelle a mis une vulgarité. Tout ce qui
dans ce visage a été enlevé à l'idéal, a été enlevé au charme.
Or, c'est précisément cette évidence d'une déformation qui, outre
l'art de la peinture, fait le mérite et la vérité profonde de cette œuvre.
C'est pour cela qu'en tête des Mémoires le portrait à sa place était
celui-là. C'est pour cela que mes derniers mots doivent remercier M.
de Mandrot. Grâce à lui, l'on connaîtra le portrait d'Aimée, le meilleur
à étudier par ceux qui se contentent de regarder les visages et par
ceux qui, dans le visage, cherchent à voir l'âme.
FIN
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