Mémoires de Aimée de Coigny

Aimée de Coigny · Chapitre 12 sur 19

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Mémoires de Aimée de Coigny

Chapitre XII

corruption morale et l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire

ramènent les désirs vers l'accroissement du pouvoir présidentiel, un

nouveau consulat, et, peu importe le nom, la prépotence d'un

homme. Et, ainsi, au profit de bénéficiaires passagers, s'augmente

toujours la puissance centrale qui étouffe la nation. La France se

contente de changer de mal: contre celui dont elle souffre

aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient son remède.

Personne n'ose penser aux moyens de guérir. Tant il est certain que

notre esprit est trop court pour contenir toute la vérité sur rien! tant il

y a plus de fumée que de lumière dans les plus étincelants foyers de

la pauvre raison humaine!

 

XII

 

La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge mieux qu'eux

leur œuvre. Elle aide, mais elle doute. A qui penserait-elle sinon à

eux quand elle dit: «Les plans entiers de bons gouvernements

peuvent partir de têtes saines et de cœurs droits; mais leur

application est toujours funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu que

sur des terrains nus, c'est-à-dire après des renversements.» Le plus

grand mal des révolutions lui semble précisément qu'elles imposent

à l'intelligence la tâche d'improviser sur la ruine du passé un ordre

nouveau: elle a peur de cette faiblesse orgueilleuse où «chaque

homme compte pour rien le lien social», et au nom de sa pensée

solitaire, prépare «l'ordre quelconque d'un changement total». Avec

une pénétration rare elle reconnaît qu'alors «les hommes cessent

d'être favorables à la société, et font servir leurs qualités

personnelles à des règles isolées qui tendraient à la dissoudre». Elle

comprend que l'essence de la monarchie n'est pas une hérédité de

couronne dans une famille, mais une hérédité de respects dans la

conscience nationale, une religion de la stabilité en toutes choses,

l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la défiance des

réformes logiques, œuvres d'une seule pensée et d'un seul instant, et la foi dans les institutions anciennes, bonnes par le témoignage

collectif et perpétué des générations qui les ont maintenues. Son

regret du «temps où il y a des mœurs, c'est-à-dire des habitudes»,

va jusqu'à dire que «sans elles il n'y a pas d'avenir». Et sa certitude

qu'à remplacer l'omnipotence d'un homme par l'omnipotence d'un

parlement on change seulement de mal apparaît en ces fortes

paroles: «La tyrannie n'est pas seulement l'abus de la puissance

royale, mais de toute espèce de puissance.»

Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à aimer ses

amis jusqu'à aimer leurs idées, a-t-elle, sur des questions réservées

d'ordinaire aux hommes, un avis personnel et une clairvoyance

supérieure à celle des hommes? Parce qu'eux travaillent, non

seulement pour leurs convictions, mais pour leur parti, pour eux-

mêmes, pour la richesse, pour le rang, pour la faveur. Toutes leurs

passions se précipitent vers un seul moment de la monarchie; il faut

qu'elle commence. Leur bélier ne bat que la porte à ouvrir; l'essentiel

pour eux est de hâter l'occasion, et la hâter, c'est rendre le passage

facile de ce qu'on veut détruire à ce qu'on veut inaugurer. Elle est

détachée de tout parti, de toute caste, de tout intérêt personnel. Sa

pensée n'est donc pas concentrée sur une seule portion de

l'entreprise, mais s'étend sur l'ensemble; elle ne tient pas pour

essentiel que la monarchie commence, mais dure. Or le

désintéressement est lumière.

La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité. L'une et l'autre

se complètent en cette femme. Elle reçoit d'abord de ceux qu'elle

aime, et par une partialité de cœur plus prompte que l'examen, des

opinions de complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie, elle

applique tout l'effort de sa propre pensée à mesurer seule la portée

et à prévoir l'avenir des doctrines qu'elle a acceptées. Et le même

dévouement lui inspire cette contradiction. Elle croit devoir toute sa

raison aux entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert

deux fois leur succès, d'abord par sa soumission, puis par son

indépendance. D'ordinaire, les hommes se réservent la politique

comme importante, et les femmes la fuient comme ennuyeuse. La

politique d'Aimée est réfléchie, prévoyante autant qu'une œuvre d'homme, mais élégante et nuancée comme une broderie de

femme. Presque tout appartient à Aimée dans ses idées d'emprunt.

Ses collaborateurs lui ont moins donné qu'ils n'ont reçu d'elle, ils ne

voient pas si loin qu'elle ne devine, elle dit mieux qu'eux ce qu'ils

pensent, et jamais M. de Boisgelin n'eut tant d'esprit que quand elle

l'a fait parler.

S'il fallait à toute force dans ces pages politiques reconnaître une

influence étrangère, ce serait celle d'une autre femme. Entre

mesdames de Staël et de Coigny, Lemercier avait signalé des

ressemblances. En effet, il arrive que les pensées de l'une se vêtent

à la mode de l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de

Corinne. Encore est-il moins régulièrement drapé, moins solennel; il

se noue par un art sans recherches; il se pose même en turban à

jeter par-dessus les moulins; et cet imprévu et cette négligence ont

une vérité, une grâce et une intimité de pensée auxquelles la

noblesse plus tendue et la toilette plus apprêtée du style n'atteignent

pas.

Nos aptitudes font nos œuvres. Si Aimée possède le don de

s'élever aux altitudes intellectuelles, de découvrir dans la politique

les lois générales et permanentes, ces facultés laissent inactives en

cette femme d'autres forces. De la vie elle a toujours cherché, plus

que les leçons, le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui ne

dure pas, le décor mobile de la société et les personnages qui

traversent la scène. Elle aime, dans la ressemblance des temps, le

son divers de chaque heure, et, dans le visage commun de

l'humanité, l'exception qu'est chaque homme. Et ces goûts sont

sollicités et servis par ses autres aptitudes: l'acuité d'une observation

toute proche et faite pour discerner les infiniment petits, la

promptitude à atteindre la fuite universelle des choses par un regard

plus rapide encore, l'instinct des métamorphoses en lesquelles doit

se changer et se multiplier le talent pour se rendre égal à toutes ses

curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable aux

écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs se délassent à

improviser des paysages et des figures, Aimée, dans ses Mémoires,

mêle aux pensées les portraits.

Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour qu'elle se

refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble, aux vastes

proportions et poussée à l'extrême de l'ordonnance et du soin,

atteste le désir de rassembler en un tableau toute la physionomie du

modèle. Cette physionomie était trop multiple et contradictoire pour

être exprimée par une seule peinture. Mais toutes les fois qu'Aimée

s'occupe de lui, elle ajoute quelque détail de caractère révélé par les

circonstances. Et peut-être, parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il plus

d'art dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés les

traits changeants du modèle. Le premier de ces croquis montre M.

de Talleyrand chez lui, entouré de quelques visiteurs et de ses livres,

et faisant intervenir à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens.

«Personne ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de

Talleyrand. Il prend les livres, les quitte, les contrarie, les lâche pour

les reprendre, les interroge comme s'ils étaient vivants, et cet

exercice, en donnant à son esprit la profondeur de l'expérience des

siècles, communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs étaient

peut-être privés.» Aimée de Coigny en use avec Talleyrand comme

Talleyrand avec ses livres. Elle aussi le quitte pour le reprendre, et,

de rencontre en rencontre, le feuillette comme de page en page.

Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On croirait entendre

ce que, dans sa bibliothèque, ce maître habile devait dire de lui à

ses visiteurs, et, dans les Mémoires, il ressemble sinon à ce qu'il fut,

du moins à ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le

montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent, surtout leurs

faiblesses morales sont complices. Tous deux, attachés â des

devoirs perpétuels, lui de prêtre, elle d'épouse, ont rompu leur ban.

Elle lui sait gré de cette ressemblance, et par un zèle de

réhabilitation où elle semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore

surtout d'avoir brisé le lien inviolable, et soutient que l'abjuration est

le centre, l'essentiel, la fécondité de cette carrière. «Son talent, son

esprit le poussaient aux premiers emplois.» Or, pour se faire

accepter de la Révolution, il fallait d'abord se donner à elle et par

une participation aux pires excès. Lui, sans payer le terrible gage et

par une satisfaction que son scepticisme avait droit de donner sans honte à l'impiété, acquit «le droit de dire nous aux faiseurs de

révolutions». Qu'a-t-il fait? «Uniquement occupé d'apaiser les

violences, il tâchait de faire verser le plus doucement possible à

chaque chute.» S'il adhéra à Bonaparte, c'est dans l'espoir «qu'un

pouvoir militaire ferait sortir le peuple des habitudes

d'insubordination et l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par le

respect pour la discipline». S'il se détacha de l'Empereur, «c'est

quand les leçons d'obéissance profitèrent plus qu'il ne voulait» et

quand l'Empire «engloutissant le monde» prépara sa propre fin; c'est

«pour sa résistance à l'invasion de l'Espagne» qu'il perdit la faveur

de l'Empereur; c'est pour avoir préféré la France à un homme qu'il a

été «en butte à la malveillance, épié jusque dans la chambre la plus

intime de sa maison». Le maître aurait hésité «entre le désir de le

perdre et la crainte d'avoir l'air de le croire trop considérable en s'en

défaisant. C'est à cette hésitation que M. de Talleyrand doit la vie.» Il

a donc pu sans ingratitude travailler par la ruine de l'Empire au

triomphe de la paix et des lois. Ainsi les souples contradictions de la

conduite ne prouvent que la constance de la volonté. Talleyrand

n'avait que le choix d'accepter certaines complicités avec le mal pour

limiter le mal, ou, pour fuir tout contact avec le mal, de laisser

comme les émigrés, «les fainéants du siècle», toute la place au mal.

Et, dans ses actes, le bien seul est à lui, le mal est la faute du

temps.

Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié sur la

nature, et cette nature observatrice et irrespectueuse reprend ses

droits quand Aimée note ce qu'elle-même a vu et entendu. Ses

récits commentent et diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle

proclame cet esprit, elle a surpris la pensée du grand politique, dans

l'urgence et la gravité tragiques de l'heure, au moment où l'Empire,

prison de la liberté, mais forteresse de la puissance française,

menace ruine, et où il faut bâtir sur d'autres fondements. Or, l'oracle

n'a trouvé qu'une inspiration, la Régence, l'Empire sans l'Empereur,

la voûte sans sa clef. La Régence était le moindre changement, celui

qui dans la déchéance du monarque laissait au père la consolation

de transmettre le pouvoir à son fils. La préférence de Talleyrand a été droit au régime le plus facile à obtenir. Voilà qui définit l'habileté

de l'homme et la nature de ses ressources. La supériorité de cette

intelligence n'était pas dans la portée lointaine des divinations, ni

dans la puissance logique des jugements, ni dans la solide

architecture des projets, mais dans une opportunité qui, sans

prétendre à fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des difficultés

par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait sur cette

continuité de ressources pour résoudre au fur et à mesure les

embarras nés à leur tour des habiletés, et tenait la vie pour une

succession de hasards où il était toujours nécessaire d'improviser et

toujours vain de prévoir.

Que même ce contempteur des principes, fertile en expédients,

et incomparable dans l'art d'accommoder les restes, ait laissé le

hasard conduire tout, Aimée de Coigny le constate. Elle démêle

dans cette réputation l'artifice: elle ose reprocher au prophète une

«muserie qui est dans son caractère, qui lui fait profiter de

l'événement n'importe lequel et se donner le mérite de l'avoir prévu

et arrangé secrètement, quand il n'a fait que l'attendre dans le

silence».

De même elle a beau dire que l'amour du bien général fait l'unité

des combinaisons où il se mêla. Le jour où madame de Coigny se

jetait d'un si bel élan au cou du vieil enfant prodigue, en récompense

de son retour au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans un

baiser le «mais» qui déjà gâtait la conversion. Par ce «mais»

Talleyrand subordonnait sans embarras sa paix avec les Bourbons à

la faveur qu'ils lui garantiraient. On compte sur sa main pour

commencer le mouvement qu'il déclare le salut de son pays; il la

tend pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il tient avant tout

non à ce que son action soit efficace pour la France, mais à ce

qu'elle ne soit pas compromettante pour lui. Le premier geste de son

alliance avec les monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la

propose. Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame de

Coigny, qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet indice; sur le

papier qui se consume, cette pelle et cette pincette croisées par le

prince lui-même pour empêcher que rien du secret ne s'envole; cette persévérance à pousser les autres sans se mouvoir; cet art de

glisser à l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses lèvres

semblent s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, son insistance à répéter

aux autres, comme l'argument décisif, que leur énergie ne fera pas

tort à leur sûreté; son calme supérieur, dédaigneux et discrètement

ironique pour les idées dont il veut échauffer l'opinion pour la liberté

et les droits publics; son mot d'ordre en faveur de «ces plus belles

choses du monde qu'on peut dire sans danger»: tout est d'un

homme qui se moque de tout, sauf des risques.

Mais si madame de Coigny prête au personnage plus qu'elle ne

retrouve quand elle l'analyse, ce mécompte ne prouve pas

l'inexactitude, il atteste au contraire la fidélité de l'observatrice à

reproduire les apparences. Il est la mesure de l'illusion que

Talleyrand fit toujours à ses contemporains. De même, l'impression

qu'il laisse de lui à la postérité est supérieure à ses desseins et à

ses actes, parce qu'il impose et en impose grâce aux prestiges du

passé survivant en lui. Ses traditions de race donnent de

l'aristocratie à ses moindres actes et de la taille à ses mérites,

transforment sa boiterie morale comme l'autre en une sorte

d'élégance, changent l'aspect de ce qu'il fait par la manière dont il le

fait, lui gardent, à quelques compagnies et à quelques complicités

qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté déconcertantes, et

feraient croire, tant son attitude est tranquille, que sa conscience

l'est aussi. Pourtant madame de Coigny a surpris encore le défaut

de cette apparence: «Comme les fées dont on nous a entretenues

dans notre enfance, qui pendant un certain temps étaient obligées

de perdre les formes brillantes dont elles étaient revêtues pour en

prendre de repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de subites

métamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors

la vue des honnêtes gens le gêne et ils lui deviennent odieux.»

Odieux comme un remords. En son âme partagée l'attrait de

certains vices est trop impérieux pour ne pas rester vainqueur; mais

l'intelligence du bien est trop claire pour ne pas répandre jusque sur

ses plaisirs l'humiliation de sa faiblesse morale. A certaines heures,

le désintéressement, la fidélité, le courage, chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie des autres et ces spectres le troublent. Il