Mémoires de Aimée de Coigny
Appendice
LES COIGNY
ORIGINE DE LA FAMILLE
Saint-Simon raconte en ces termes les origines des Coigny:
«Les Matignon avaient marié leurs sœurs comme ils avaient
pu; l'une, jolie et bien faite, épousa un du Breuil, gentilhomme
breton; l'autre, Coigny, père du maréchal d'aujourd'hui.
»Coigny était fils d'un de ces petits juges de basse
Normandie, qui s'appelait Guillot, et qui, fils d'un manant, avait
pris une de ces petites charges pour se délivrer de la taille
après s'être fort enrichi. L'épée avait achevé de le décrasser. Il
regarda comme sa fortune d'épouser la sœur des Matignon
pour rien et, avec de belles terres, le gouvernement et le
bailliage de Caen qu'il acheta, se fit un tout autre homme. Il se
trouva bon officier et devint lieutenant général. Son union avec
ses deux beaux-frères était intime, il les regardait avec grand
respect et eux l'aimaient fort et leur sœur, qui logeait chez eux
et qui était une femme de mérite. Coigny, fatigué de son nom de
Guillot et qui avait acheté, en basse Normandie, la belle terre de
Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison,
ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie d'en prendre
le nom et la facilité de l'obtenir, personne n'étant plus en droit de
s'y opposer. Il obtint donc des lettres patentes pour changer son
nom de Guillot en celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au
parlement de Rouen et consacra ainsi ce changement à la
postérité la plus reculée. Mais on craint moins les fureteurs de
registres que le gros du monde qui se met à rire de Guillot,
tandis qu'il prend les Franquetot pour bons, parce que les
véritables l'étaient, et qu'il ignore si on est enté dessus avec du
parchemin ou de la cire. Coigny donc, devenu Franquetot et
dans les premiers grades militaires, partagea, avec les
Matignon, ses beaux-frères, la faveur du Chamillard. Il était lors
en Flandre, où le ministre de la guerre lui procurait de petits
corps séparés. C'était lui qu'il voulait glisser en la place de
Villars et par là le faire maréchal de France. Il lui manda donc sa
destination et comme le bâton ne devait être déclaré qu'en
Bavière, même à celui qui lui était destiné, Chamillard n'osa lui
en révéler le secret, mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre
dans l'amertume de son cœur, il lui mit tellement le doigt sur la
lettre, que, hors lui déclarer la chose, il ne pouvait s'en expliquer
avec lui plus clairement. Coigny, qui était fort court, n'entendit
rien à ce langage. Il se trouvait bien où il était. D'aller en Bavière
lui parut la Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au
désespoir, et lui-même peu après quand il sut ce qui lui était
destiné.»—Mémoires, édit. Chéruel et Ad. Régnier, t. IV, p. 12.
Ce qui avait échappé au père fut obtenu par le fils. François de
Franquetot devint maréchal de France, et, par lettres patentes de
février 1747, duc de Coigny. Saint-Simon fait bonne mesure aux
mérites du maréchal, et les rappelle avec cette justice heureuse
d'être juste qu'inspire l'amitié. Pourtant, il ne se tient pas de montrer,
dans l'homme magnifiquement récompensé et digne de cette
fortune, le parvenu. A propos de la mère, la comtesse de Coigny,
née Matignon, il revient à son thème:
«Madame de Coigny mourut aussi fort vieille; elle était sœur
du comte de Matignon, chevalier de l'ordre, et du maréchal de
Matignon. On l'avait mariée à grand regret, mais pour rien à
Coigny qui était fort riche. Le fâcheux était qu'il les avoisinait et
que ce qu'il était ne pouvait être ignoré dans la Normandie. Son
nom est Guillot et lors de son mariage tout était plein de gens
dans le pays qui avaient vu ses pères avocats et procureurs du
roi des petites juridictions royales, puis présidents de ces
juridictions subalternes. Ils s'enrichirent et parvinrent à cette
alliance des Matignon. Coigny se trouva un honnête homme,
bon homme de guerre, qui ne se méconnut point et qui mérita
l'amitié de ses beaux-frères; c'est lui qu'on a vu, en son lieu,
refuser le bâton de maréchal de France, sans le savoir, en
refusant de passer en Bavière, dont il mourut peu après de
douleur… Que dirait cette dame de Coigny, si elle revenait au
monde? Pourrait-elle croire à la fortune de son fils et la voir
sans en pâmer d'effroi et sans en mourir aussitôt de joie?»—
Mémoires, t. XI, p. 174.
Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de la malveillance
qui est sa passion quand il s'agit de noblesse. Il eût voulu être le
seul duc du royaume. Son orgueil souffre à reconnaître l'antiquité
des familles qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les autres
maisons il lui semble élever la sienne. Ici, sa jalousie de duc et pair
fait tort à son impartialité de généalogiste. Non content de prétendre
que la roture de Guillot s'était artificiellement entée sur la noblesse
des Franquetot, il précise la date et les phases de la métamorphose:
le grand-père du maréchal s'est, de Guillot, transformé en Coigny, et
le père du maréchal s'est transformé, de Coigny, en Franquetot.
C'était rendre facile la vérification. Or, voici ce que les titres et
papiers établissent:
Le maréchal François de Franquetot, duc de Coigny, eut pour
père:
Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, lieutenant
général, marié à Françoise de Goyon Matignon. Celui-ci était fils de
Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, maréchal de
camp, capitaine lieutenant des gendarmes d'Anne d'Autriche. Il avait épousé Madeleine Palry dame de Villeray, d'une vieille famille de
Normandie. C'est en récompense de ses services que la terre de
Coigny fut érigée en comté en 1650.
Donc le père du maréchal ne prit pas le nom de Franquetot, mais
le porta dès sa naissance, l'ayant reçu de son père, et celui-ci, le
grand-père du maréchal, non seulement n'était pas Guillot, mais
était déjà Franquetot.
Il l'était par son père, Robert de Franquetot, président à mortier
au parlement de Normandie. Lui-même était né d'Antoine de
Franquetot, marié à Eléonore de Saint-Simon Courtemer, également
président à mortier, et qui transmit à son fils sa charge et son nom.
Donc, en remontant jusqu'à la fin du e XVI siècle, les Coigny sont,
de fils en père, Franquetot, quoi qu'en dise Saint-Simon. Appeler,
comme il le fait, «petites charges de judicature» des présidences au
parlement de Normandie, traiter en manants non décrassés des
magistrats qui trouvaient femme dans la bonne noblesse, est avoir le
dédain un peu étourdi. Et si la dame de Saint-Simon qui entrait dans
cette famille au commencement du e XVII siècle, et si le Saint-Simon
qui succéda en 1637 à un de ces Franquetot dans la lieutenance
générale du Cotentin étaient liés par quelque parenté à l'auteur des
Mémoires, il amoindrit sa propre famille à déprécier celle des
Franquetot. Les vouloir Guillot en dépit des textes, c'est précisément
faire ce qu'il leur reproche, parler pour «le gros du monde» qui rit de
confiance, et oublier les «fureteurs de documents». Si des Guillot
s'entèrent sur les Franquetot «avec du parchemin et de la cire», ce
fut à une époque très ancienne. Où l'antiquité de toute usurpation
nobiliaire est noblesse. Il n'y a guère de famille, même parmi les plus
grandes, qui n'ait couvert son premier nom d'ornements héraldiques;
le tout était de s'y prendre tôt. Les Franquetot, eussent-ils été jadis
Guillot, avaient fourni une hérédité de bons gentilshommes, vécu
noblement, utilement. Même le père du duc de Saint-Simon n'avait
pas conquis la faveur de Louis XIII par des services comparables,
s'il faut en croire Tallemant des Réaux: «Le roi prit amitié pour Saint-
Simon à cause que ce grand garçon lui rapportait toujours des nouvelles certaines de la chasse et que, quand il portait son cor, il ne