Mémoires de Aimée de Coigny

Aimée de Coigny · Chapitre 16 sur 19

Pages du PDF

Mémoires de Aimée de Coigny

Appendice

 

LES COIGNY

 

ORIGINE DE LA FAMILLE

 

Saint-Simon raconte en ces termes les origines des Coigny:

 

«Les Matignon avaient marié leurs sœurs comme ils avaient

pu; l'une, jolie et bien faite, épousa un du Breuil, gentilhomme

breton; l'autre, Coigny, père du maréchal d'aujourd'hui.

»Coigny était fils d'un de ces petits juges de basse

Normandie, qui s'appelait Guillot, et qui, fils d'un manant, avait

pris une de ces petites charges pour se délivrer de la taille

après s'être fort enrichi. L'épée avait achevé de le décrasser. Il

regarda comme sa fortune d'épouser la sœur des Matignon

pour rien et, avec de belles terres, le gouvernement et le

bailliage de Caen qu'il acheta, se fit un tout autre homme. Il se

trouva bon officier et devint lieutenant général. Son union avec

ses deux beaux-frères était intime, il les regardait avec grand

respect et eux l'aimaient fort et leur sœur, qui logeait chez eux

et qui était une femme de mérite. Coigny, fatigué de son nom de

Guillot et qui avait acheté, en basse Normandie, la belle terre de

Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison,

ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie d'en prendre

le nom et la facilité de l'obtenir, personne n'étant plus en droit de

s'y opposer. Il obtint donc des lettres patentes pour changer son

nom de Guillot en celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au

parlement de Rouen et consacra ainsi ce changement à la

postérité la plus reculée. Mais on craint moins les fureteurs de

registres que le gros du monde qui se met à rire de Guillot,

tandis qu'il prend les Franquetot pour bons, parce que les

véritables l'étaient, et qu'il ignore si on est enté dessus avec du

parchemin ou de la cire. Coigny donc, devenu Franquetot et

dans les premiers grades militaires, partagea, avec les

Matignon, ses beaux-frères, la faveur du Chamillard. Il était lors

en Flandre, où le ministre de la guerre lui procurait de petits

corps séparés. C'était lui qu'il voulait glisser en la place de

Villars et par là le faire maréchal de France. Il lui manda donc sa

destination et comme le bâton ne devait être déclaré qu'en

Bavière, même à celui qui lui était destiné, Chamillard n'osa lui

en révéler le secret, mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre

dans l'amertume de son cœur, il lui mit tellement le doigt sur la

lettre, que, hors lui déclarer la chose, il ne pouvait s'en expliquer

avec lui plus clairement. Coigny, qui était fort court, n'entendit

rien à ce langage. Il se trouvait bien où il était. D'aller en Bavière

lui parut la Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au

désespoir, et lui-même peu après quand il sut ce qui lui était

destiné.»—Mémoires, édit. Chéruel et Ad. Régnier, t. IV, p. 12.

 

Ce qui avait échappé au père fut obtenu par le fils. François de

Franquetot devint maréchal de France, et, par lettres patentes de

février 1747, duc de Coigny. Saint-Simon fait bonne mesure aux

mérites du maréchal, et les rappelle avec cette justice heureuse

d'être juste qu'inspire l'amitié. Pourtant, il ne se tient pas de montrer,

dans l'homme magnifiquement récompensé et digne de cette

fortune, le parvenu. A propos de la mère, la comtesse de Coigny,

née Matignon, il revient à son thème:

 

«Madame de Coigny mourut aussi fort vieille; elle était sœur

du comte de Matignon, chevalier de l'ordre, et du maréchal de

Matignon. On l'avait mariée à grand regret, mais pour rien à

Coigny qui était fort riche. Le fâcheux était qu'il les avoisinait et

que ce qu'il était ne pouvait être ignoré dans la Normandie. Son

nom est Guillot et lors de son mariage tout était plein de gens

dans le pays qui avaient vu ses pères avocats et procureurs du

roi des petites juridictions royales, puis présidents de ces

juridictions subalternes. Ils s'enrichirent et parvinrent à cette

alliance des Matignon. Coigny se trouva un honnête homme,

bon homme de guerre, qui ne se méconnut point et qui mérita

l'amitié de ses beaux-frères; c'est lui qu'on a vu, en son lieu,

refuser le bâton de maréchal de France, sans le savoir, en

refusant de passer en Bavière, dont il mourut peu après de

douleur… Que dirait cette dame de Coigny, si elle revenait au

monde? Pourrait-elle croire à la fortune de son fils et la voir

sans en pâmer d'effroi et sans en mourir aussitôt de joie?»—

Mémoires, t. XI, p. 174.

 

Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de la malveillance

qui est sa passion quand il s'agit de noblesse. Il eût voulu être le

seul duc du royaume. Son orgueil souffre à reconnaître l'antiquité

des familles qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les autres

maisons il lui semble élever la sienne. Ici, sa jalousie de duc et pair

fait tort à son impartialité de généalogiste. Non content de prétendre

que la roture de Guillot s'était artificiellement entée sur la noblesse

des Franquetot, il précise la date et les phases de la métamorphose:

le grand-père du maréchal s'est, de Guillot, transformé en Coigny, et

le père du maréchal s'est transformé, de Coigny, en Franquetot.

C'était rendre facile la vérification. Or, voici ce que les titres et

papiers établissent:

Le maréchal François de Franquetot, duc de Coigny, eut pour

père:

Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, lieutenant

général, marié à Françoise de Goyon Matignon. Celui-ci était fils de

Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, maréchal de

camp, capitaine lieutenant des gendarmes d'Anne d'Autriche. Il avait épousé Madeleine Palry dame de Villeray, d'une vieille famille de

Normandie. C'est en récompense de ses services que la terre de

Coigny fut érigée en comté en 1650.

Donc le père du maréchal ne prit pas le nom de Franquetot, mais

le porta dès sa naissance, l'ayant reçu de son père, et celui-ci, le

grand-père du maréchal, non seulement n'était pas Guillot, mais

était déjà Franquetot.

Il l'était par son père, Robert de Franquetot, président à mortier

au parlement de Normandie. Lui-même était né d'Antoine de

Franquetot, marié à Eléonore de Saint-Simon Courtemer, également

président à mortier, et qui transmit à son fils sa charge et son nom.

Donc, en remontant jusqu'à la fin du e XVI siècle, les Coigny sont,

de fils en père, Franquetot, quoi qu'en dise Saint-Simon. Appeler,

comme il le fait, «petites charges de judicature» des présidences au

parlement de Normandie, traiter en manants non décrassés des

magistrats qui trouvaient femme dans la bonne noblesse, est avoir le

dédain un peu étourdi. Et si la dame de Saint-Simon qui entrait dans

cette famille au commencement du e XVII siècle, et si le Saint-Simon

qui succéda en 1637 à un de ces Franquetot dans la lieutenance

générale du Cotentin étaient liés par quelque parenté à l'auteur des

Mémoires, il amoindrit sa propre famille à déprécier celle des

Franquetot. Les vouloir Guillot en dépit des textes, c'est précisément

faire ce qu'il leur reproche, parler pour «le gros du monde» qui rit de

confiance, et oublier les «fureteurs de documents». Si des Guillot

s'entèrent sur les Franquetot «avec du parchemin et de la cire», ce

fut à une époque très ancienne. Où l'antiquité de toute usurpation

nobiliaire est noblesse. Il n'y a guère de famille, même parmi les plus

grandes, qui n'ait couvert son premier nom d'ornements héraldiques;

le tout était de s'y prendre tôt. Les Franquetot, eussent-ils été jadis

Guillot, avaient fourni une hérédité de bons gentilshommes, vécu

noblement, utilement. Même le père du duc de Saint-Simon n'avait

pas conquis la faveur de Louis XIII par des services comparables,

s'il faut en croire Tallemant des Réaux: «Le roi prit amitié pour Saint-

Simon à cause que ce grand garçon lui rapportait toujours des nouvelles certaines de la chasse et que, quand il portait son cor, il ne