Mémoires de Aimée de Coigny
La Branche Cadette
importantes et rédigées avec l'exactitude qu'il apporte dans toutes
ses études d'histoire.
Le duc Gustave, qui mourut le 2 mai 1865, légua son titre à celui
de ses petits-neveux, enfants de sa sœur, la maréchale Sebastiani,
qui relèverait son nom.
LA BRANCHE CADETTE
Le comte Augustin-Gabriel de Coigny, chevalier d'honneur de
madame Élisabeth, avait par son mariage avec Josèphe de Boissy
arrondi sa fortune. Il avait hôtel à Paris, rue Saint-Nicaise, et en Brie
la terre de Mareuil achetée, le 13 juillet 1771, du marquis de
Chazeron. Le domaine était considérable et le château avait été bâti
au temps de la Renaissance par la duchesse d'Alençon.
Le comte de Coigny eut pour principale occupation de dessiner
des jardins. Il fut un des premiers qui aux tracés géométriques où
l'on enfermait et contraignait la nature, préférèrent les lignes et les
plantations où l'on s'efforçait de la comprendre et de la respecter. Le
comte s'ingénia à embellir son domaine en le transformant. Son goût
devint célèbre et ses travaux à Mareuil passaient pour une merveille,
que le chevalier de l'Isle a décrite en vers enthousiastes.
La fortune réunie du comte et de Josèphe de Boissy était
destinée à Aimée de Coigny, leur fille unique, et même lui appartint
pour partie dès 1775, à la mort de sa mère. Il ne sera pas superflu
de donner ici un extrait de l'inventaire dressé alors et où se trouvent
d'intéressants détails sur les parures, les vêtements, le mobilier et la
décoration des pièces au e XVIII siècle.
INVENTAIRE DE MADAME LA COMTESSE DE
COIGNY
dressé par M e Piquais, notaire à Paris, et M e
Guillaumont.
L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundi trente octobre, trois
heures de relevée, à la requête de très haut et très puissant
seigneur Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, brigadier
des armées du Roy, gouverneur des ville et château de Fougères,
en Bretagne, tant en son nom à cause de la communauté de biens
qui a existé entre lui et feue très haute et très puissante dame
Josèphe-Michel de Boissy, comtesse de Coigny, son épouse, qu'au
nom et comme tuteur honoraire de très haute et très puissante
demoiselle Anne-Françoise-Aymée de Franquetot de Coigny, sa fille
mineure et de ladite feue son épouse.
Et en la présence de Louis-Vincent-Benoiston de Châteauneuf,
au nom et comme tuteur honoraire de mad. demoiselle de Coigny, et
d'Antoine-Denis Goblain, écuyer, au nom et comme subrogé-tuteur
de ladite Mad. demoiselle de Coigny.
Mad. demoiselle de Coigny habile à se dire et porter seulle
héritière de madame veuve comtesse de Coigny, sa mère.
A la conservation des droits desdites parties et de tous autres
qu'il appartiendra, il va être procédé par les consers notaires du Roy
et pour les soussignés, être fait inventaire et description de tous les
biens, meubles meublants, titres papiers et autres effets
généralement quelconques dépendant de la communauté de biens
d'entre ledit seigneur comte de Coigny et ladite dame son épouse et
de la succession de ladite dame, trouvés et étant dans l'appartement
qu'occupe ledit comte de Coigny et où ladite dame son épouse est
décédée le 23 du présent mois d'octobre, appartement dépendant
de l'hôtel situé à Paris, rue Saint-Nicaise, paroisse de Saint-
Germain-l'Auxerrois.
Dans un salon de compagnie ayant vue sur la rue: une
grille de feu en deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poly partie garnie en cuivre; une paire de bras de cheminée à
deux branches en cuivre doré; une paire de flambeaux à la
grecque, aussi en cuivre doré, prisé le tout
Livres 60
Un pot à l'eau et sa cuvette de porcelaine blanche de
Sèvres à bords dorés; deux grands vases à l'ancienne
porcelaine de Chine, montés sur leurs socs de cuivre doré
d'or moulu; deux cocqs aussi d'ancienne porcelaine aussi
montés sur leurs socs et cinq figures de Chine toutes
mutilées, prisé le tout
Livres 160
Un secrétaire en armoire en bois peint façon de laque
garny de bronze et carderon de cuivre d'or moulu et à dessus
de marbre sanguin; une petite table à secrétaire en bois de
rose; un écran à tablette, prisé le tout
Livres 120
Six fauteuils à bois dorés foncés en crin, couverts de
damas cramoisy; une chaise longue en deux parties foncée
en crin, garnie de matelas et coussins, le tout couvert de
velours cizelé de trois couleurs; une tenture (paravent) en
cinq parties de papier velouté, collé sur toille, deux rideaux en
quatre parties de deux leys chacun, sur trois aunes et un
quart de haut en taffetas en carreaux cramoisy et blanc, prisé
le tout
Livres 240
Dans une chambre à coucher ensuite ayant même vue,
une grille de feu à deux parties, pelle, pincette et tenailles de
fer poly avec ornements de cuivre doré, une paire de bras de
cheminée à deux branches de cuivre en couleur, prisé le tout
Livres 80
Une bergère et quatre fauteuils à bois rechampy, foncés
de crin et couverts de velours d'Utrech verd; une couchette à
deux dossiers à fond sangle, la housse du lit en baldaquin de
damas verd, avec rideaux de serge de pareille couleur, deux rideaux en quatre parties de taffetas de Florence verd et bleu;
huits leys de tenture sur deux aunes un quart de haut en
damas à palmes verd, prisé le tout
Livres 400
A l'égard de six tableaux, tant pastels que peints à l'huile,
portraits d'hommes et femmes, il n'en a été fait aucune
prisée, comme portraits de famille.
Une lanterne de veille garnie de cuivre doré, prisée
Livres 20
Dans une garde-robe, à côté, ayant vue sur la rue: une
table de nuit en noyer et à dessus de marbre, un bidet et son
vase, une chaise de commodité en canne et son vase avec
coussins de peau rouge, prisé le tout
Livres 14
Dans une autre garde-robe, ayant aussi vue sur la rue:
une table de nuit de trois pieds de long, à dessus de marbre,
garnie de ses vases, une autre plus petite en placage et
garnye de deux marbres brèche d'Alep; un bidet en noyer à
dessus de maroquin, prisé le tout
Livres 50
Une tablette en encoignure, prisée
Livres 12
Chambre à coucher de madame, ayant vue sur la cour:
une grille de feu à deux parties, pelle, pincettes et tenailles de
fer poli avec ornements à recouvrements en cuivre doré d'or
moulu; une paire de bras de cheminée à trois branches aussi
de cuivre doré d'or moulu, prisé, avec une paire de flambeaux
en cuivre doré
Livres 160
Une commode en bois de Rapont et satinée et à dessus
de marbre rouge; une table en chesne; un fauteuil foncé de
crin couvert de panne cramoisye, prisé le tout
Livres 80
Deux fauteuils en cabriolets, six autres à coussins; deux
bergères et un canapé à deux places en bois peint en gris,
foncés de crin et couverts en damas de trois couleurs, six
pantières de trois lez chacune; six leys de tenture en quatre
morceaux sur deux aunes trois quarts de haut; un lit à
colonnes à la turque, composé de sa couchette sanglée à
bois doré de cinq pieds et demy de large, garny en dehors et
en dedans de quatre rideaux en quatre parties de deux lez
chacun sur trois aunes moins un quart de haut, de taffetas à
carreaux cramoisy et blanc; un tabouret bout de pieds couvert
de damas de trois couleurs et trois écrans de taffetas à
carreaux, prisé le tout
Livres 2.400
Une tasse à chocolat et sa soucoupe en porcelaine de
Sèvres, bords dorés; une tasse et sa soucoupe aussi en
porcelaine de Sèvres, fond blanc à fleurs; une autre couverte
de sa soucoupe en pareille porcelaine peinte en mosaïque;
une autre tasse couverte de sa soucoupe en porcelaine de
Saxe blanche dorée et à fleur, prisé le tout
Livres 80
Dans un cabinet de toilette ensuite: un chiffonnier à trois
tiroirs, en bois de placage et satiné, garny d'entrées de
serrures, carderons et sabots de cuivre doré; une commode à
la Régence à deux tiroirs en bois peint façon de laque garny
de carderon et sabots de cuivre doré et à dessus de marbre
brèche d'Alep; une petite table à écrins en bois de placage et
satiné; un guéridon en noyer et acajou, garny de deux
balustrades de cuivre doré se mouvant à crans; un petit
secrétaire à ravalement en bois de placage et au dessus un
marbre blanc; le tout prisé
Livres 144
Deux rideaux en quatre parties de deux lez et demy de
damas cramoisi, prisés
Livres 150
Dix estampes ponts de mer de Vernet sous verre et
bordure dorée et dix-sept autres estampes dont l'Accordée de
village, prisés
Livres 200
A l'égard de deux tableaux peints à l'huile représentant M.
et madame de Boissy dans leur bordure de bois doré, il n'en
a été fait aucune prisée comme portraits de famille.
Sous les remises, une diligence de campagne montée sur
un train à quatre roues, peinte en gris, à panneaux armoriés,
doublée en velours d'Utrecht gris à trois glaces, montée sur
des supentes en corne de cerf, prisée avec une paire de
harnais
Livres 480
Une chaise à porteur à panneaux gris aventurinés,
doublée en velours d'Utrecht bleu à trois glaces, prisée
Livres 120
Dans une des armoires cy-devant inventoriée suit la garde-
robe de madame la comtesse de Coigny:
Effets d'habillements divers estimés
Livres 6.000
Une garniture de robe composée de ses deux étolles,
grand volant chicorée, tour de robe, devants de corps,
manchettes à trois rangs, fichus, bavolets et deux barbes, le
tout de dentelles d'Angleterre; une paire de manchettes à
trois rangs de Valenciennes, une garniture et bavolet pareille
dentelle, fond entoillage, une paire de manchettes à trois
rangs fichus, devants de corps barbe, bavolet et fond, le tout
en point d'Argentan; deux paires de manchettes à trois rangs
d'Angleterre montées sur entoillage, deux coiffes de dentelle,
deux paires d'amadis garnyes de dentelles, deux fichus de
dentelles montés sur entoillage; onze bonnets ronds à deux
rangs garnis de différentes dentelles; un drap de lit de taffetas
couleur de soye, couverte de linon brodé, un drap de lit de
repos en taffetas couleur de soye garni de dentelle, un manteau de lit et un mantelet de dentelle doublé de taffetas
rose, deux taies d'oreiller garnies en dentelles, prisé le tout
ensemble
Livres 4.000
Bijoux à l'usage de madame la comtesse:
Une montre d'or, médaillon émaillé, fond azur, chiffre en or
avec un cordon de cheveux, prisé
Livres 240
Une toilette composée de son pot à l'eau, sa cuvette,
tasse à bouillon, deux boîtes à poudre, deux pots de
pommade, coffre à racine, deux flambeaux et leurs bobèches,
un plateau et deux gobelets couverts, le tout de l'argent,
poinçon de Paris, le tout pesant ensemble vingt-trois marcs,
prisé
Livres 1.177
Suivent les diamants dont la prisée va être faite par le
sieur Guilliaumont, maître orfèvre-joaillier, demeurant à Paris,
Cour-Neuve du Palais.
Un diamant brillant monté en bouton de col, prisé
Livres 1.000
Soixante-douze diamants montés en chaton, prisés
ensemble
Livres 3.000
Un collier de diamants brillants à trois rangs de chaton au
nombre de quatre-vingt trois, une chaîne de quatre diamants,
un petit nœud et une pendeloque, prisé le tout ensemble
Livres 8.000
Une paire de girandoles de diamants brillants, les boucles
et les pendeloques à simple entourage, prisé
Livres 8.000
Une paire d'anneaux d'oreilles et une épingle de diamants
brillants, prisées
Livres 400
Un médaillon et sa chaîne monté en or avec des diamants
rouges, prisé
Livres 120
Du dit jour, 8 novembre 1775:
Une corbeille garnie de soucis et fleurs en rubans, trois
sacs à ouvrage en taffetas, cannelés, brodés en soye or,
paillettes et paillons; six éventails en yvoir, partie incrustée, le
tout garny de papier et linon; deux toques et bonnets garnis
de fleurs et vabouk
Livres 40
Quatre croites de couche, trois linges de ventre et une
chemise de couche
Livres 8
Suit la garde-robe de M. le comte de Coigny:
Quarante-deux chemises tant de jour que de nuit, la
plupart à garniture, les autres garnies de batiste; six
pantalons tant en basin que mousseline brochés et rayés;
dix-huit tant vestes que gilets en toille de cachou et basin,
deux culottes de basin, trois pantalons en fil tricoté, prisé le
tout
Livres 280
Seize paires de bas de soie tant blancs que gris
Livres 90
Une veste de lanquin brodée en perse soye et or, deux
vestes de mousseline brodées en or, une veste de
gourgouran blanc brodée en soye de Coulteurs et vingt-
quatre paires de soye blanche
Livres 182
Un habit veste et culotte de petit velours de trois couleurs;
un autre habit veste et culotte de velours de quatre couleurs,
doublés en satin; un habit veste et culotte de drap fond or
ornés d'une broderie à paillettes et paillon, la veste fond
argent; un habit veste et deux culottes de drap fond argent à petites fleurs, l'habit doublé d'agneau et d'astrakan noir; un
habit veste et culotte de camelot noir; un habit et veste de
velours à la Reyne noir; un autre habit de velours de soye
noir; un habit veste et culotte de ratine brune doublée de
satin; un habit veste et culotte de drap d'Holande gris doublé
de satin bleu; un surtout de drap de chamois à brandebourgs,
boutonnières et boutons en or; un habit petit carrelé rayé
rouge et blanc, un fraque de camelot de soye, un habit veste
et culotte de prussienne; un surtout uniforme du petit
équipage de la chasse du Roy; un autre surtout de grand
équipage de la chasse du Roy; un autre surtout de grand
équipage et un surtout de la chasse du duc d'Orléans; un
domino de taffetas brun, prisés ensemble
Livres 2.200
Huit paires de manchettes de point d'Argentan, trois
paires de manchettes de toile d'Angleterre et six paires de
manchettes de filets garnies d'éfilés, prisées le tout
Livres 720
Suivent les bijoux à l'usage de M. le comte de Coigny:
Une épée à garde et poignée d'argent
Livres 30
Une autre épée à garde et poignée d'argent doré
Livres 30
Un couteau de chasse en bayonnette à manche d'ébène
garny en argent, prisé avec son ceinturon
Livres 12
Une paire de boucles de souliers et une à jarretière à
tours en or, chappes d'acier
Livres 192
Du lundi 20 novembre, an 1775.—Au château de Mareuil-en-
Brie.—Dans une chambre au pavillon rouge et en bas.
Une grille de feu en deux parties, pelle, pincette et tenaille
et un fauteuil en confessionnal foncé de crin, couvert de vieux damas cramoisi, six fauteuils à bras foncés de crin, avec
housse de damas cramoisy à galons de soie; un grand
fauteuil couvert de tapisserie de point à l'aiguille; quatre
pièces de tapisserie verdure servant de tenture; un lit,
traversins, couverture d'indienne piquée, la housse du lit à
l'impériale composé de son ciel, pente de dehors et de
dedans, fond, dossier, bonnes grâces, courte pointe, le tout à
pente de damas cramoisy orné d'un galon de soye jaune, le
surtout du lit en serge de pareille couleur, prisé le tout
Livres 544
Dans la chambre ensuite dite chambre rouge:
Un grand canapé à trois places, quatre chaises et huit
fauteuils couverts de serge cramoisye; dix-huit aulnes et
demy de court de camelot de laine, deux portières de camelot
moiré; un lit avec courtepointe de toile d'orange piquée, la
housse dudit lit en dedans de satin blanc; les tentes, bonnes
grâces et surtout en serge cramoisye, le tout orné d'un galon
d'or faux, prisé
Livres 540
Dans une garde-robe à côté:
Trois pièces de tapisserie de verdure, deux chaises, un
bidet, une chaise à commodité et une table de nuit, prisé
Livres 90
Dans un cabinet de toilette ayant vue sur les cascades:
Un canapé à trois places, quatre fauteuils à bras couverts
de tapisseries de point à l'aiguille, deux pièces de tapisseries
de verdure, un rideau en deux parties en toile damassée
encadrée d'indienne; une table de toilette garnie de son
miroir, carré, tapis et descente de toilette, prisé ensemble
Livres 12
Dans une salle de billard:
Quatre banquettes couvertes de tapisseries de point à
l'aiguille, un canapé et quatre fauteuils couverts de moquette,
quatre portières de moquette, huit morceaux de papier tontine servant de tenture, une table à pied rechampi et dessus de
marbre rame, un reverbère à huit mèches, un petit jeu de trou
madame, un billard de douze pieds de long sur cinq pieds
huit poulces de large garni de ses billes, masses, queues et
bistoquets, prisé
Livres 360
Dans un salon de compagnie ayant vue sur le jardin:
Un lustre à huit branches en cuivre doré d'or moulu, une
table de marbre sur son pied en bois rechampi et sculpté, un
miroir d'une seule glace hors de tain de quarante-huit poulces
de haut sur six de large dans sa bordure et chapiteau de
glace avec ornements de bois sculpté doré, prisé
Livres 360
Une niche à chien couverte de damas de trois couleurs,
un écran à tablette garni de papier de la Chine, un petit écran
de cheminée à quatre feuilles garni de taffetas de Florence
bleu, une table à écrire à bois de placage, une table de
brelan, quatre canapés à trois places, quatre bergères à
coussins et rondins, six chaises, douze fauteuils, le tout à
bois rechampi bleu et blanc, couverts tant en velours
d'Utrecht que damas bleu; huit portières de deux layes et
demi chacune damas bleu, douze parties de rideaux de deux
layes et demi chacune sur trois aulnes et demie de haut,
prisé
Livres 1.025
Une pendule dans sa boiste, sur son pied et surmontée de
son trophée, mousqueterie d'émail, à cadran de cuivre or,
prisé
Livres 96
Une paire de branches de cheminée à trois branches en
fer-blanc peint et à fleurs d'émail
Livres 8
Dans les caves sous le château:
Une pièce de vin rouge cru de basse Champagne contenant deux cent quarante bouteilles; une autre pièce de
vin rouge même cru; une pièce de vin blanc même cru et
même jauge, prisé
Livres 160
Mille vingt bouteilles en différents vins tant blancs que
rouges en vins d'Épernay, du Rhin, Mulsan, Auxerre, Rhums,
Ay, Langon et Malaga, ensemble
Livres 1.200
Quarante et une bouteilles d'eau-de-vie, prisé
Livres 20
Mais les malheurs publics et les fautes privées s'unissent pour
dissiper cette richesse. Pour Aimée, le désordre de la fortune alla de
pair avec celui des mœurs. La première atteinte fut, il est vrai,
l'œuvre de l'époux légitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources
mobilières de la communauté, jusqu'à vendre les diamants de sa
femme. L'hôtel de la rue Saint-Nicaise semble n'appartenir plus à la
famille dès 1793; c'est chez sa belle-mère, la duchesse douairière
de Fleury, rue Notre-Dame-des-Champs, qu'Aimée habite, même
quand elle a demandé le divorce contre son mari.
Du moins celui-ci avait-il laissé intactes à sa femme la terre de
Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond coûta à Aimée les fermes,
qui disparurent dans des pertes de jeu. Restaient le château et le
parc; Aimée dut les vendre dès l'an X pour subvenir aux frais de son
existence commune avec Garat. Dès lors, elle fut, comme elle le dit,
une «pauvre citoyenne», d'abord logée, quand elle quitta Garat, par
la princesse de Vaudemont, puis installée place Beauvau, 88, dans
un appartement dont elle payait le loyer dix-huit cent francs. Dans
cette demeure étroite, quelques beaux meubles de famille et
quelques objets d'art restaient les témoins de l'ancienne opulence; le
contraste, image de sa vie, ne changea rien à son humeur, et, soit
orgueil, soit détachement, ces restes de splendeur, dans sa
médiocrité nouvelle, lui étaient des souvenirs et pas des regrets.
C'est là qu'elle recueillit, en fille toute dévouée et tendre, son père revenu d'émigration. Le placement de quelques capitaux, prix des
dernières ventes faites à Mareuil en l'an X, les secours accordés au
comte et peut-être à Aimée elle-même par le duc de Coigny,
deviennent les uniques ressources du père et de la fille [56] .
[56] Dans son testament Aimée a écrit: «Pour les petites
dettes de marchands ou autres qui resteraient à acquitter, je
désire que ma famille y fasse honneur sur une somme qu'elle
assignerait elle-même, supposant, par exemple, que j'eusse vécu
quatre ans, ce qui vraiment était dans les choses non seulement
probables, mais presque indiquées par mon âge et ma santé.»
Cela peut signifier également: ou que la famille est priée de
réserver pendant quatre ans, pour cette liquidation de comptes,
les revenus laissés par la testatrice; ou que la famille est priée de
verser encore pendant quatre ans la pension qu'elle servait à
Aimée de Coigny et d'éteindre ainsi les dettes.
Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tôt pour qu'il fût
restitué en quelques-uns de ses biens et les transmît à sa fille. Pas
davantage elle ne put prendre sa part des faveurs accordées alors à
son ancien époux, le duc de Fleury, qui, fidèle compagnon de l'exil,
se trouva, dès la Restauration, premier gentilhomme de la chambre.
Si Aimée, en dépit de ses griefs et de ses torts, était demeurée,
même de loin et de nom seul, l'épouse de ce mari, si elle n'avait pas
contracté d'autres liens, elle eût été de moitié dans les avantages de
fortune et de rang restitués au duc, et elle les aurait payés d'un court
sacrifice, puisque le duc de Fleury mourut en 1816. Mais entre elle
et lui, comme entre elle et la Cour, le mariage de la duchesse de
Fleury avec Montrond avait mis de l'irréparable. Au lendemain du
jour où elle a, plus activement que la plupart des royalistes, travaillé
à la restauration de la monarchie, à l'heure où les Bourbons
dédommagent les plus inutiles de leurs partisans, Aimée de Coigny
reste ignorée de ceux qui reviennent.
Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dépouiller une fois
encore. Un incendie dans l'appartement de la place Beauvau détruit
ou endommage ces restes de luxe et d'art, qui défendaient, de leur
élégant et frêle rempart, la grande dame contre les vulgarités de la
vie pauvre, fait disparaître les quelques titres de créances d'où elle tirait ses revenus, la chasse elle-même de sa demeure. Elle subit
cette humiliation d'être recueillie, rue de la Ville-l'Évêque, par cette
marquise de Coigny à qui autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La
marquise, oubliant qu'elles avaient été rivales, pour se souvenir
qu'elles étaient parentes, lui ouvre sa maison.
C'est là qu'Aimée malade écrivit de sa main le testament que
voici:
«Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant chez
ma cousine rue Ville-l'Évêque no 7, quartier du Roule, je
confirme la donation du billet de trois mille francs que j'ai fait à
Marie, ma femme de chambre, lui laissant le droit de réclamer
cette somme de trois mille francs six mois après ma mort. Plus
je reconnais la donation que je lui ai faite de meubles dont elle
jouissait place Beauvau et dont je n'ai pu revêtir l'inventaire de
ma signature. J'y ajoute un billet de mille francs qu'on lui
donnera quinze jours après ma mort.
»Mes dispositions précédentes étant consignées dans un
écrit, je les annule parce que plusieurs sont déjà remplies.
»Voici ce que je désire qu'il subsiste:
»1o Un diamant de cent louis au bon M. de Châteauneuf
auquel je lègue cette faible marque d'une reconnaissance qui
m'a suivie jusqu'au dernier moment;
»2o Tous mes livres, papiers, albâtres, porcelaines, à M. de
Boisgelin, auquel je lègue surtout, j'espère, la reconnaissance et
l'amitié de toute ma famille;
»3o Tout ce qui est argenterie à ma cousine. Elle retrouvera
dans ce petit fatras dépareillé des souvenirs sensibles de tous
les nôtres, depuis le maréchal de Coigny qui a secouru la noble
misère de son frère jusqu'aux attentions délicates de Gaston.
»J'aurais voulu léguer à mon oncle l'image de son excellent
frère; l'incendie nous en a privés.
»Que le maréchal de Coigny trouve ici l'expression d'une
reconnaissance qui ne peut être suspecte.
»Que Gaston et le général Sébastiani y trouvent aussi celle
d'un sentiment dont, j'espère, ils n'ont pas douté pendant ma vie
et que Gaston surtout acquierre bien la conviction que jamais,
jamais, et je le répète en ce moment solennel, aucun vil
commérage n'a pu me porter à dire du mal de lui à mon
respectable père.
»Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou se
confirme dans la pensée que, depuis que je suis née, je l'ai
aimée et que ce sentiment n'a jamais cessé d'exister jusqu'à ma
mort.
»Pour les petites dettes de marchands ou autres qui
resteraient à acquitter, je désire que ma famille y fasse honneur
sur une somme qu'elle assignerait elle-même, supposant, par
exemple, que j'eusse encore vécu quatre ans, ce qui vraiment
était dans les choses non seulement probables, mais presque
indiquées par mon âge et ma santé.
»Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bonté de se
charger de remettre ce papier à M. le maréchal de Coigny, ce
papier qui sera lu devant lui par toute ma famille, reçoive par
elle et avec elle l'assurance des sentiments d'amitié dont il a
rempli mon cœur depuis qu'il m'a permis de le connaître tout à
fait et qu'il a bien voulu m'admettre dans son intimité.
»AIMÉE DE COIGNY.»
L'essentiel manque à ces dernières pensées, puisque l'approche
de la mort n'inspire à cette femme aucune sollicitude de l'au delà.
Mais du moins le calme de sa fin sans espérances a-t-il la gravité
décente de vertus tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a
respectés par son amour filial, mais que, cette affection exceptée,
elle a tenu pour nuls, lui deviennent réels et chers. Dans la suite des
aventures où s'égarait son cœur, elle n'a trouvé stables que ces
affections maintenues par la solidarité de la race. Si calmes, si
tièdes qu'elles aient été pour ses malheurs, du moins ne lui sont-
elles pas restées étrangères et, grâce à elles, ses derniers jours ne connaissent pas la cruauté du complet abandon. Cette tardive
douceur apprend à cette femme plus de justice pour la famille dont
elle a si longtemps fui les servitudes et méconnu l'utilité. Dans cette
demeure où les siens l'ont amenée, dans ce lit où ils la soignent, elle
se sent associée à un nom, à un rang, à des souvenirs, à des
intérêts qui n'appartiennent pas à elle seule. Et il lui paraît juste que
les débris de sa fortune héréditaire restent après elle aux gardiens
de ce passé et de cet avenir.
Cette justice lui inspire, avec la générosité des dons, celle des
regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres restes de ses biens,
elle voudrait reprendre toutes les paroles que dans les temps
d'indifférence elle a pu dire sur ses proches, alors si lointains. Elle
songe à son autre richesse qu'elle a aussi prodiguée et qu'elle
n'épuisa jamais, à son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce
que sa verve accoutumée contre tout le monde, et à certains
moments sa jalousie contre la marquise, ont pu se permettre. Elle
reconnaît malfaisantes ces flèches qui partent toutes seules d'une
ironie toujours bandée, qu'on lance sans dessein de blesser, mais
qui s'empoisonnent en route et font d'inguérissables plaies. Il y a une
demande de pardon dans ce rappel des méchants propos qu'on lui
aurait prêtés. Il y a le ton de la sincérité dans ce serment solennel
que du moins sa langue ne fut jamais ni perfide ni fausse. Il y a une
délicatesse inspirée par le cœur dans le legs des souvenirs si bien
choisis et si bien offerts à la parente qu'elle avait offensée.
Si, quand elle désigne à la gratitude de sa famille M. de
Boisgelin, elle offense une pudeur de morale, et si ce passage du
testament achève la preuve que la lumière du devoir n'éclairait pas
la mourante, du moins choisit-elle avec une pudeur de goût le legs
fait à celui dont elle veut dire le nom une fois encore. Aucun des
objets qu'Aimée a recueillis des Coigny ne passera de la famille à
l'étranger, cet étranger fût-il le plus aimé. Mais elle lui laisse ce qui
est elle-même et elle seule, les riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est
donnés, les albâtres rapportés probablement d'Italie, surtout les
livres qui ont été le plus sérieux intérêt et la plus efficace consolation de sa vie. Et elle remercie de cette sorte le seul des hommes
passionnés pour elle, qui en elle ait aimé aussi l'intelligence.
Enfin, il y a une exquise délicatesse dans la déférence qu'elle
sait témoigner à Talleyrand. Elle n'a pas de présents à lui faire.
Qu'offrirait sa pauvreté à l'homme comblé par la fortune? Mais elle
veut du moins lui avoir gardé une pensée fidèle jusqu'à la fin et qu'il
le sache. Voilà pourquoi elle lui adresse son testament, veut qu'il soit
remis et lu par lui aux légataires, que ses proches tiennent, en
quelque sorte, leur investiture de son plus constant ami, et qu'entre
eux et lui elle soit, même après sa mort, un lien.
Ces délicatesses de raison et de cœur étaient, d'ailleurs, le plus
précieux de son héritage. Le temps et l'incendie avaient si fort
consumé la fortune d'Aimée qu'il ne lui était guère resté à léguer que
des intentions. L'inventaire dressé le 2 février 1820 donne, comme
total des valeurs inventoriées, six mille six cent cinquante-neuf et
mille cinq cents francs en deniers comptants.
Et l'inventaire ajoute:
«Déclare monseigneur le duc de Coigny qu'à l'époque du
décès de madame de Coigny, duchesse de Fleury, sa nièce, il
n'existait aucuns deniers comptants autres que ceux ci-dessus
constatés. Que, par suite de l'incendie qui s'est manifesté chez
ladite dame, il paraît que les titres et papiers qu'elle pouvait
avoir ont été brûlés, puisque quelques recherches qu'on ait
faites depuis qu'on s'occupe du présent inventaire, il ne s'en est
trouvé aucun. Qu'il est à sa connaissance qu'il a été fait, contre
la succession dont il s'agit, diverses réclamations pour
fournitures et mémoires d'ouvrages faits pour le compte de
madame sa nièce, mais qu'il ne saurait fournir aucun
renseignement précis à ce sujet. Qu'il est dû le terme courant
de l'appartement, dans lequel il est présentement procédé, à
raison de dix-huit cents francs par an; que les frais funéraires
ont été payés. Et a monseigneur le duc de Coigny signé en fin
de ces déclarations et a signé: