Mémoires de Aimée de Coigny

Aimée de Coigny · Chapitre 15 sur 19 · partie 1/3

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Mémoires de Aimée de Coigny

MÉMOIRES Écrits en l'année 1817.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

MÉMOIRES

 

Écrits en l'année 1817.

 

C'est pour le coin d'une librairie et pour en amuser

un voisin, un parent, un ami, qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en ceste image.

(Essays de Michel de Montaigne, liv. II, chap.

XVIII.)

 

Nunc cum maxime Deus alia exaltat, alia

submittit, nec molliter ponit, sed ex fastigio suo nullas habitura reliquias jactat. Magna ista, quia parvi sumus, credimus.

(S , liv. III, Questions naturelles.)

A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN, PAIR

 

DE FRANCE

 

Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer

le gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai

passé près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie.

Acceptez donc les efforts de ma mémoire; s'ils manquent

d'exactitude, mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont

accompagnées de bonne foi. Je suis payée de la peine que me

coûte ce travail par le plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où

nous espérions voir s'accomplir les vœux ardents que nous formions

pour le bonheur de notre patrie.

Dans un espace de près de trente années je ne mets de prix à

me rappeler avec détail que les trois ou quatre dont les événements

se sont trouvés en accord avec les vœux que M. de Boisgelin [42] et

moi formions pour notre pays.

 

[42] Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin était fils de Charles

de Boisgelin, «capitaine de frégate du roy», et de Sainte de Boisgelin de Curé. Il naquit en Bretagne, au château de Boisgelin, paroisse de Pléhédel, le 26 août 1767. Un acte daté du lendemain constate que «Anonyme du Boisgelin» fut ondoyé «avec dispense des cérémonies baptismales». Elles furent accomplies le 12 octobre 1772, et l'acte qui les constate, en faisant connaître les prénoms du nouveau chrétien, complète son état civil. Dans ces deux pièces, et les actes de baptême et de mariage relatifs aux ascendants, le nom est écrit du Boisgelin par le rédacteur, bien que les témoins de la famille aient signé de Boisgelin. Dans les actes de l'état civil postérieurs, le nom écrit est de Boisgelin.

A quinze ans, Bruno de Boisgelin commença le métier des

armes. Le 1er septembre 1782, surnuméraire aux gardes du corps, il devenait, à dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au régiment de Royal Cavalerie. Il épousait, le 22 avril 1788, Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle d'Harcourt, fille de Anne-François, duc de Beuvron, et de Marie-Catherine de Rouillé. Si la fiancée était petite et laide, la fortune était belle et la famille considérable; l'oncle du fiancé était le cardinal de Boisgelin. Rien de plus assuré que l'avenir de l'officier et du gentilhomme; un an après, éclatait la Révolution. Boisgelin se rendait, en 1791, à l'armée des princes, faisait avec eux la campagne de 1792 comme garde du corps, puis celles de Hollande et de Quiberon comme capitaine aux hussards de Choiseul. Licencié en 1796, il se réfugia en Angleterre. Quand il eut contemplé toutes les impuissances du parti royaliste, et quand le Consulat offrit aux Français de toute origine sécurité en France, Boisgelin fut attiré par la patrie. Muni d'un sauf-conduit que le ministre de la police Fouché lui accorda, le 23 nivôse an VIII, il revint à Paris et s'employa à obtenir la radiation de son nom sur la liste des émigrés. Les pièces du dossier formé par ses soins montrent, dans toutes les autorités publiques, un désir de bienveillance et de réparation contraire et égal au parti pris de haine et de

soupçon qu'elles avaient naguère contre les «ci-devant». Il se

trouve, autant qu'il en faut, des témoins pour attester que M. de

Boisgelin a fait son séjour ininterrompu à Amiens, du 4 mai 1792

au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III au 17 fructidor an V, à

Fontainebleau, quand il était à Coblentz, en Hollande ou à

Quiberon. Un arrêté consulaire du 23 floréal an IX le déclare

«définitivement rayé de la liste des émigrés» et le rétablit «dans la

jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas été vendus».

Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accusés aussi

d'émigration, n'avaient pas quitté la France, s'étaient fait rayer de

la liste dès le 3 floréal an III, avaient conservé, au moins en partie,

leur fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal

an V, hérité de son père, M. de Boisgelin se trouva parmi les

moins mal traités de la Révolution. Il faillit même devenir un favori

du régime nouveau. A son insu ou non, il fut proposé à Napoléon

pour chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient

alors sur les représentants de la vieille noblesse comme des

ordres auxquels les intéressés n'avaient ni moyen, ni d'habitude

envie de se soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta

libre de garder intacte à ses princes sa fidélité. En 1811, elle

passa à l'action, comme le racontent les Mémoires. En 1814, les

récompenses ont leur tour. Le 24 août, il est nommé colonel; le 25

septembre, chevalier de la Légion d'honneur; le 5 octobre,

chevalier de Saint-Louis, «avec faculté de porter sur l'estomac

une croix d'or émaillée suspendue à un petit ruban couleur de

feu». Député en 1814 et en 1815, pair le 17 août 1815, il est

premier chambellan de la garde-robe, au traitement de vingt-cinq

mille francs; enfin, le 19 août 1823, il est nommé officier de la

Légion d'honneur. Mais, quoi que nous obtenions, il nous reste

toujours à désirer. M. de Boisgelin aurait voulu être maréchal de

camp. Il demanda ce grade en 1816. La Commission chargée

d'examiner «les titres des Français qui ont servi au dehors» lui fit

savoir qu'il avait seulement quinze ans de services effectifs, et

qu'il en fallait dix-neuf pour avoir droit au titre d'officier général. M.

de Boisgelin prétendit «obtenir des bontés du roi l'exemption des

quatre années qui manquaient», et, dans sa lettre au roi du 20

avril 1817, ne dissimula pas sa pénible surprise que la volonté du

monarque fût prisonnière de réglementations formalistes.

Est-ce l'amertume de cette déception qui détermina son

attitude imprévue quand, l'année suivante, fut discutée la loi

Gouvion-Saint-Cyr? Cette loi, en fixant les conditions précises

d'aptitudes et de services pour l'avancement des officiers,

n'assurait pas seulement à l'armée des chefs capables et

éprouvés, elle émoussait l'arme la plus redoutable de la tyrannie

monarchique, elle défendait la France contre l'asservissement de la force militaire aux caprices du prince, asservissement à prévoir si les officiers avaient eux-mêmes tout à espérer ou à craindre de ces caprices et devaient leur carrière à la faveur; elle était une garantie de ce gouvernement tempéré que M. de Boisgelin avait voulu; elle enfermait, comme il avait dit, «la souveraineté royale dans un mécanisme légal». Nul plus que lui n'aurait dû soutenir les projets qu'il combattit obstinément à la Chambre des pairs. La charte a reconnu au roi le droit de nommer aux charges administratives et judiciaires: à plus forte raison, prétend M. de Boisgelin, le roi doit-il nommer aux grades de l'armée; le roi est historiquement et avant tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui commandent en son nom les troupes est le dépouiller de sa prérogative la plus essentielle. Ces raisons ne ressemblaient guère à celles qu'il opposait naguère, en compagnie d'Aimée de Coigny, contre l'absolutisme royal. Sa collaboratrice, s'il s'était encore soucié de la convaincre, n'eût pas manqué d'objecter qu'en droit il légitimait l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux émigrés, et n'eut pas conseillé qu'il donnât l'éclat de la tribune à une telle contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les doctrines et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait attendre d'un esprit sage, et, quand vint la dernière épreuve de sa fidélité, elle le trouva ferme. Après la Révolution de 1830, il ne fut pas de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder leurs places. Il donna sa démission de l'air, sacrifice qui honora la fin de sa vie. Il mourut moins d'un an après, le 29 juin 1831.

 

Restée en France, j'ai vu ce choc de tant d'intérêts divers

appelés Révolution; les murmures se sont transformés devant moi

en cris séditieux, ils ont égaré les Français bientôt précipités dans

les excès les plus coupables et les plus opposés; le silence de la

servitude a succédé aux accents frénétiques de la démagogie.

Cachée dans un coin obscur de cette grande machine appelée tour

à tour République, Empire, Royaume, j'ai ressenti les secousses qui

l'ont si souvent mise en danger. Je pourrais me croire dépouillée de

mon rang et de ma fortune, comme tant d'autres, si mes habitudes

de très pauvre citoyenne ne dataient de si loin que mon titre de

duchesse, ma situation de grande dame ne me semblent plus qu'un

point dans ma vie, si loin et si effacé que les rêves ont plus de

consistance et de réalité. Mon sens n'est donc pas influencé par des regrets, et je suis bien placée, ce me semble, pour juger sainement

des choses, ne pouvant y apporter aucun intérêt personnel.

Aussi, depuis le moment où les passions dites révolutionnaires

ont cessé, et où la devise nationale n'a plus été Égalité, fraternité ou

la mort, j'ai regardé, pour découvrir le motif qui avait mis en

mouvement tout un peuple, et j'ai cru le trouver dans le besoin qu'il

avait de changer ses institutions: dès lors, l'indulgence est entrée

dans mon cœur, et les plus coupables excès ne m'ont paru que les

exagérations de la chose vraiment utile et désirée.

Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre aux

caprices d'une maîtresse ou même d'un maître. Elle a refusé de

payer par son travail, ses privations et son sang, les guerres dont le

motif et l'issue lui étaient étrangers. Pour faire connaître ses besoins

et les faire compter par l'autorité et pour encourager son industrie,

elle n'a voulu dépendre que de lois qui soumissent

proportionnellement toutes les existences à porter en commun le

fardeau des charges publiques. C'est ce sentiment confus et mal

connu qui a fait naître de notre temps l'amour de l'égalité. L'habitude

des distinctions attachées au rang et à la naissance ne la montrait

que comme un paradoxe envisagée en ce sens, mais commençant

par l'établir dans la répartition des impôts, elle se glissa bien vite

partout et, réduite en système, elle finit par menacer la société. C'est

donc, en cette occasion comme en toutes, l'abus d'une bonne chose

qui en a produit une désastreuse. Avant que ces pensées fussent

clairement reconnues par les Français, elles fermentaient en eux et,

leur inspirant un profond dégoût pour l'ordre établi, les ont poussés à

le détruire avant de savoir précisément celui qui leur convenait. La

crainte de retomber dans un état qui leur était odieux les a fait

recourir à son extrémité opposée. C'est ainsi qu'en quittant une

Monarchie absolue où la noblesse avait balancé longtemps la

puissance royale, ils ont demandé une République où tous les rangs

fussent nivelés et que la barbarie a pris la place de l'esprit de

réforme.

C'est alors qu'on a tué le roi et beaucoup de nobles sans détruire

la tyrannie, parce qu'elle n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, mais bien de toute espèce de puissance. Aussi le peuple, qui

craignait un maître, en eut bientôt autant qu'il se trouva de

fanatiques antiroyaux et surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer

des assemblées qui se succédèrent.

Après avoir voté des lois qui condamnaient à mort, au nom du

Salut public, une partie de la société et le reste à une vie misérable

et agitée, ils placèrent les citoyens entre la terreur du retour à

l'ancien gouvernement et l'incertitude sur celui qui devait les régir.

Qu'on était loin alors du but raisonnable auquel tendaient peut-être

quelques bons esprits et combien de fâcheuses métamorphoses

l'État devait-il encore subir!

En voyant la République se transformer en Empire héréditaire,

on avait cru que Bonaparte s'arrêterait au moment où ses ambitieux

désirs avaient été réalisés et on lui savait quelque gré d'avoir rétabli

l'ordre dans la société. Mais l'invasion d'Espagne, en prouvant qu'il

fondait uniquement sa force sur l'épée et sa puissance sur l'étendue

du territoire, fit évanouir les espérances de bien public qu'il avait fait

concevoir.

Jusque-là, ceux mêmes qui le détestaient se flattaient qu'il finirait

par sentir la grandeur de sa position. Et, malgré la tyrannie qu'il avait

exercée sur les assemblées, il était possible de croire que, une fois

en paix, les lois prendraient de l'importance, par la nécessité où l'on

se trouverait de donner de la régularité à l'action générale du

gouvernement.

Mais Bonaparte avait une ambition qui ne dédaignait aucun détail

et soumettait tout à sa volonté. En même temps qu'il s'emparait de

presque toutes les provinces de l'Europe, il profitait de la ruine des

anciens propriétaires de France et, sous le masque de bienfaiteur, il

sut les transformer en pensionnaires de son trésor. Créant des

fortunes qui devaient lui revenir faute d'enfants mâles, et dont les

possessions étaient à sa disposition, il donna le nom de législateurs

et de sénateurs à des hommes auxquels il payait des appointements

et qu'il assemblait, chaque année, pour signer ses ordres sous le

nom de décrets. Puis, nommant les juges et se réservant le droit de

les révoquer, il réduisit la presse à l'emploi de publier ses ordres ou ses louanges, établit un système prohibitif qui faisait dépendre

l'industrie de son caprice ou de sa spéciale protection et, jetant sur

l'étendue de son empire un filet tenu par la main de la police,—filet

dans lequel le mystérieux confessionnal même était enveloppé [43] ,

—aucun mouvement n'avait de liberté, aucune pensée n'avait

d'essor. Chaque profession était flétrie par le cachet de l'esclavage.

Les arts ne pouvaient choisir le sujet de leurs travaux.

L'Administration n'était que le mode de sa volonté et, dans cet

asservissement universel, les personnes jouissant d'un modique

revenu, qu'elles ne cherchaient point à augmenter et ne se mêlant

point d'affaires, celles enfin que partout on nomme indépendantes

étaient frappées par l'exil, si les paroles dont elles se servaient dans

leurs conversations familières étaient rapportées au maître.

 

[43] Partout où Aimée de Coigny rencontre d'aventure les

questions religieuses, elle les résout d'un mot, avec les mêmes

préjugés d'ignorance hautaine qui lui feront écrire plus loin: «Cet

abbé avait été moine, par conséquent mauvais prêtre», et parler

d'un cordelier «libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnête

homme».

 

La honte de cette situation était couverte par ce qu'on nommait

gloire française qui, de toutes les déceptions produites par le génie

de Napoléon, peut être regardée comme la plus fatale, puisqu'elle a

fait servir des qualités estimables à des résultats funestes.

L'or enveloppé d'un laurier est l'amorce qui a dû séduire un

peuple courageux et c'est le moyen dont s'est servi Napoléon pour

transformer les citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il

savait que le général d'un peuple de guerriers est un maître absolu

contre lequel on ne trouve pas de défense, puisque l'obéissance en

ce cas perd ce qu'elle a de vil en prenant le nom de subordination.

Alors la terre peut être ravagée par une nation belliqueuse.

Tel est l'état où nous avons vu le monde pendant plus de huit

années. Qu'espérer du frein des lois et des idées d'ordre sur un

peuple qui est tout entier dans le mouvement d'un homme qui fait sa

fortune, et qui ne regarde sa patrie que comme le mince patrimoine

laissé par un père dans la détresse à un heureux aventurier devenu millionnaire! C'est ainsi que les Français regardaient la France où ils

étaient nés et telle est l'espèce d'ivresse qui les avait saisis sous le

nom de gloire. Que de gens probes, vertueux même, n'ont-ils pas

été égarés par elle, et qu'il est coupable celui qui, détournant

l'héroïsme et les mouvements généreux d'un but honorable, a mis

tout un peuple spirituel et sensible dans les habitudes sauvages de

la guerre, en lui faisant perdre de vue les motifs pour lesquels il avait

secoué le joug monarchique et ne lui a laissé que l'odieux des

moyens auxquels il avait eu recours! Ce que je dis là frappait tout le

monde sous Napoléon. Maintenant le souvenir s'en efface parce qu'il

est de l'essence des petites contrariétés présentes de faire oublier

les malheurs passés.

Les souvenirs des guerres entreprises sous la France république

ont laissé des traces plus honorables, c'est la seule partie pure de

cette époque. Sur les champs de bataille le sang coulait sans crime

et les soldats rapportaient au sein de leur foyer, avec de glorieuses

blessures, une non moins glorieuse pauvreté; tandis que les

nombreuses victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits que

d'ajouter au protocole de la vanité une série nouvelle de titres et à la

fortune de ses officiers les débris des fortunes particulières de

quelques vaincus. Sous la France république on se battait pour

rester maître chez soi, et sous la France, devenue empire, on se

battait pour devenir maître chez les autres. La différence des

principes devait en porter dans les résultats. Aussi l'une de ces

guerres a-t-elle laissé dans le souvenir une idée de vraie grandeur,

tandis que l'autre, par une revanche qui tôt ou tard devait avoir lieu,

nous a réduits à la condition d'un peuple vaincu par les autres

peuples dont nous avions outragé l'indépendance.

Mais Napoléon a été dupe lui-même de la gloire militaire, car il

s'y est fié. Empereur des Français, reconnu et redouté du monde, il

a fait la réflexion qu'il y avait plus loin de la place de sous-lieutenant

d'artillerie en 1789 à celle d'empereur en 1804, que de celle

d'empereur à la place de maître de l'Europe. Il a voulu l'être, il l'a

été, et n'a pu se maintenir parce que les lois seules, lorsqu'elles sont

en harmonie avec les besoins des peuples, impriment un caractère de durée aux choses, et qu'il n'y a pas de lois qui puissent unir

ensemble et fondre en un seul les intérêts des Allemands, des

Italiens, des Espagnols, des Russes et des Français. L'alliance de

toutes ces nations, leur bonne harmonie doivent résulter des

rapports établis par leurs besoins réciproques. Rien n'empêche que

l'Europe entière vive dans l'union d'une famille dont les membres

sont indépendants les uns des autres, mais cet accord ne peut avoir

lieu sous la main d'un même maître, et c'était ce qu'avaient produit

nos victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient consolider. C'est

cependant le sujet de nos regrets. L'habitude qu'on a laissé prendre

à nos dispositions belliqueuses nous fait nommer «fruits de la

victoire» cette accumulation informe de pays sans liens réciproques.

«Les étrangers tremblaient à notre aspect! s'écrie-t-on avec regret.

—Hélas! sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous

ajouter…»

Mais entrons dans l'année 1811!

Je demeurais alors chez une personne où j'avais fui des

malheurs de plusieurs genres. La place qu'elle occupe dans mon

cœur est due à sa conduite amicale avec moi. Ses qualités sont

franches et ses défauts amusants. La princesse de Vaudémont est

née Montmorency, de la branche véritable, à ce qu'elle dit. Elle a

épousé un prince de la maison de Lorraine dont elle est veuve. Sa

figure était agréable dans sa jeunesse, elle avait l'air noble et une

belle taille. Sans être romanesque ni galante, elle a eu des amants

et, sans chercher dans la musique les tendres et profondes

émotions qui jettent dans une douce rêverie, elle l'aime avec

passion. Madame de Vaudémont a la hauteur qui fait qu'on s'entoure

de subalternes au milieu desquels elle se montre à la bonne

compagnie qu'elle ne perd point de vue. Elle a le goût le plus décidé

pour la puissance sans songer à y participer; l'intimité des gens en

place lui plaît, n'importe le gouvernement, et les changements lui

sont indifférents. Elle ne demande aux révolutions que de passer par

sa chambre sans s'informer où elles vont ensuite. L'égalité ne la

choquait pas et le ton demi-théâtral, demi-camarade de la cour de

Bonaparte ne lui était point désagréable. Quoique son salon ait servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en ait été témoin, elle

n'en a jamais prévu les conséquences: la preuve en est dans sa

surprise lors de l'arrivée du roi et du retour de Napoléon. Pourvu que

ses petits chiens aient le droit de mordre familièrement les ministres

et les ambassadeurs et que son thé soit pris dans l'intimité par les

hommes puissants, le reste l'occupe peu. Amie zélée et courageuse,

ses qualités se développent lorsqu'il s'agit d'être utile aux gens

qu'elle aime et elle ne manque point alors de justesse et de

prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire, c'est une

fatigue qu'elle ne prend jamais. On peut regarder sa maison comme

l'asile le plus doux de l'amitié et le lieu le plus dangereux pour les

gouvernements mal affermis. On y complote en toute sûreté. Les

fauteuils y sont si bons, la vie si agréable et si niaise que les espions

s'y endorment. M. de Boisgelin et moi nous nous en sommes fort

bien trouvés [44] .

 

[44] La princesse de Vaudémont avait, il est vrai, un sentiment

très vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se perpétuaient en sa personne, et à certains moments il semblait qu'elle laissât tomber du haut de dix siècles son regard sur ses contemporains. Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte d'être altière, car elle n'a pas à défendre un rang établi par l'histoire. La princesse s'armait, je crois, de ces dédains contre les révolutionnaires contempteurs du passé. Comme un attrait de curiosité la portait vers tous les passants du pouvoir, elle conciliait sa dignité et son plaisir en les attirant chez elle et en rappelant les distances aux familiers qui marchaient sur sa traîne. Si son goût fut «décidé pour la puissance», il ne le fut pas moins pour le malheur. Il lui plaisait que le succès public lui présentât les hommes du jour, mais quand ils étaient devenus ses amis, le succès pouvait se retirer, elle les gardait et, à l'occasion, les servait. Quand Vitrolles, durant les Cent-Jours, fut poursuivi par la police impériale, quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut condamné, la princesse, sans s'inquiéter de leurs opinions et dévouée à leurs périls jusqu'à s'exposer elle-même, sut les défendre contre le roi et contre l'empereur.

Voilà ce qu'Aimée de Coigny aurait pu dire pour être juste.

Mais ces belles actions n'étaient pas amusantes à raconter comme les petites faiblesses. Et voilà pourquoi le bien est indiqué en un si sommaire raccourci par celle qui était une parente, une amie, une obligée. D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour

être bienveillantes le furent davantage. Dans les Mémoires sur

l'impératrice Joséphine, publiés en 1828, par mademoiselle

Georgette Ducrest, on lit:

«A Altona, pendant l'émigration, la princesse de Vaudémont,

née Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agréable. Tous

les étrangers distingués s'y faisaient présenter. La princesse

n'était point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables,

des manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui

attiraient de nombreux hommages et son excellent cœur lui faisait

d'aussi nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle

revenait promptement à son bon naturel et ne refusait jamais de

rendre service. Rivarol la comparait à la nature: quelquefois âpre,

souvent bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des

compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprès d'elle qu'ils

n'avaient plus de famille. Elle a continué, à Paris, de mener le

même genre de vie: protéger et encourager les arts, consoler et

secourir ses amis, voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait encore,

en un mot elle était digne de son nom de Montmorency.»

Le 2 janvier 1833, le Journal des Débats écrivait:

«Madame la princesse de Lorraine-Vaudémont, la dernière

des Montmorency de la branche aînée, établie en Flandre, vient

de mourir à Paris, à la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous

les secours de l'art n'ont pu arrêter les effets.—Dans les temps de

troubles politiques où elle a vécu, elle semblait destinée à nous

donner le rare et presque unique exemple d'affections

indépendantes des opinions. Quand l'esprit de parti rétrécissait

tant de cœurs autour d'elle, la hauteur de ses vues égale à celle

de sa naissance lui permettait de rendre justice aux hommes

dans quelque position qu'ils fussent placés et sa manière de

rendre justice était de faire du bien… Naïve et vraie comme une

femme du peuple, généreuse comme une grande dame, elle

faisait mieux que pardonner, elle oubliait les torts. Elle consolait

toutes les douleurs sans ostentation, car elle les comprenait, et sa

perte causera à toutes les personnes qui vivaient dans son

intimité un déchirement de cœur qui sera le premier mal qu'elle

leur aura fait.»

Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir

Talleyrand. «C'est la première fois que je lui vois verser des

larmes», dit Montrond.

 

Le despotisme sous lequel était courbé le monde

s'appesantissait et, quoiqu'on pût prévoir qu'un jour il pourrait rejeter

violemment ceux qui l'opprimaient, on se croyait séparé par un long intervalle de ce moment, lorsque le départ de l'empereur pour la

campagne de Russie vint réveiller les plus engourdis et forcer, par

l'appareil d'un spectacle extraordinaire, à sonder les vues politiques

qui le faisaient agir. Jusque-là on s'était laissé bercer ou éblouir par

la fortune et personne ne regardait l'avenir.

Cette indifférence est facile à expliquer. Rien ne s'use plus vite

qu'un sentiment passionné lorsqu'il a touché le but vers lequel il était

poussé. Or, la passion du bien public avait porté, en 1789, à tout

sacrifier aux intérêts populaires et fonda cette puissance terrible qui

avait anéanti toutes les autres. Le temps fatal, où l'échafaud dressé

au nom de la souveraineté du peuple détruisait la race humaine,

avait laissé dans les esprits le dégoût des affaires publiques

lorsqu'une place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation.

Bonaparte a abusé de ce sentiment vertueux, comme de tout, pour

établir son pouvoir sans résistance. On se laissait entraîner par une

force qui n'inspirait aucune confiance, mais avec une espèce de

satisfaction secrète de n'être pas responsable des événements et

même de les ignorer. Les victoires jetaient un éclat semblable à celui

des éclairs. Quelques gens sages découvraient bien, à leur lueur

passagère, le danger du chemin dans lequel on était engagé, mais

l'obscurité enveloppait la multitude et l'on marchait sans regarder et

sans se soucier de voir où on allait.

Cependant, les préparatifs presque fabuleux que venait de faire

l'empereur, en 1812, tirèrent de cet état léthargique. On se

demandait «pourquoi ceci»? Le plus grand nombre, afin d'avoir un

motif nouveau d'admirer le héros, quelques autres pour calculer si le

colosse de puissance qu'il élevait si rapidement avait une base

assez solide pour se soutenir.

A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions, M. de

Boisgelin et moi, sur notre véritable position et nous ne fûmes pas

longtemps avant d'être convaincus de l'inconvénient attaché au

gouvernement d'un homme qui avait besoin d'entasser province sur

province pour se donner le ridicule plaisir de dater ses ordonnances

de toutes les capitales de l'Europe et qui, voyant toujours reculer

devant lui le but de ses conquêtes, ressemblait à cet insensé qui mourut de fatigue parce qu'il voulait atteindre la fin de l'horizon qui

semblait fuir à mesure qu'il avançait.

Le public voyait avec étonnement succéder une marche

rétrograde à celle qui avait conduit à Moscou. L'habitude de la

victoire nous avait rendus dédaigneux et froids, mais l'étonnement

d'un retour d'armée nous frappait beaucoup. Cette nouveauté

paraissait choquante. Semblables en cela aux gens gâtés par la

fortune que le plaisir n'amuse plus, mais que la peine humilie et

déconcerte, nous étions ennuyés du succès de nos armes et pleins

d'humeur de nos défaites.

—Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le

monde va pencher sur nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que

ferons-nous de notre héros vaincu? Et supposé que la France dans

laquelle vous et moi sommes nés soit, par la suite, la seule qui nous

reste, que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires,

une fois rentrés dans leur petit patrimoine? Nous rougirons devant

cet homme pour qui nos moindres frontières sont le cours du Rhin,

les Alpes. Il n'aura plus la place de signer Empereur des Français,

cela dépassera notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour

porter l'ex-maître du monde, point assez d'aliments pour le nourrir, ni

d'eau pour le noyer. Il vient de passer la Bérésina, le Don, le

Danube, le Rhin, qu'espérer de la Seine ou même de la Loire?

—Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder pour maître;

renonçons à lui et même à l'Empire.

—Retournons en royaume, reprit-il.

—Mais je voudrais bien cependant, repartis-je, quelque chose de

neuf. Tout ce qui a été, en fait de puissance, n'a eu qu'une force

passagère et tyrannique qu'il faut éviter. La France, érigée en

royaume, ressemble à l'évocation de tous les abus arriérés et des

sottes coutumes qui ont fini par perdre la vieille machine sociale

sans laisser même survivre un regret.

—Je suis entièrement de votre avis, répondit Bruno, et pour vous

le prouver, je veux quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf; en conséquence, j'opine pour établir la France en royaume

et pour appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le trône!

Je pris cette opinion pour une plaisanterie et longtemps je ne

l'abordai que comme un sophisme insoutenable. Cependant, M. de

Boisgelin y revenait sans cesse et y restait irrévocablement attaché.

Nos contestations d'alors me sont présentes et je vais les

rapporter. Elles serviront à expliquer les répugnances, les combats

et les hésitations qui existent encore dans beaucoup de têtes.

—Un État, disait M. de Boisgelin, dont la richesse est le résultat

de l'envahissement annuel du territoire voisin, doit être détruit quand

il n'a plus la force nécessaire pour empêcher les gens dépouillés de

reprendre ce qui leur appartient. Et, pour réparer les maux causés

par la guerre, pouvons-nous espérer de nos chefs cette noble

patience, cette modération qui seraient alors si nécessaires? Il

faudrait que le retour forcé de nos généraux par les mauvais

hasards des combats fût racheté par une vie domestique qui leur fût

chère, et sommes-nous dans ce cas? Les nouveaux nobles

auxquels sont confiées les principales fonctions, passés de

l'obscurité de leurs premières années à l'élévation du rang et du

pouvoir, étant encore dans la croissance de leur fortune, ne peuvent

être séduits par l'image paisible des réunions de famille. Cette

ressource qui, dans le malheur, porte l'âme à se replier sur ses

anciennes habitudes et ramène l'homme froissé par les infortunes

au milieu des compagnons de son premier âge et au souvenir de

ses pères, peut-elle leur être offerte? Quelle maison, quelles terres

donneraient ces consolations à nos seigneurs actuels? Ils ont des

propriétés nouvelles, inconnues, qui ne leur représentent que la

forme matérielle de la part de richesse qu'ils y ont placée. Leur âme

n'est donc point disposée à supporter ni à réparer l'infortune, mais à

la venger. Leur énergie les porterait à de nouvelles entreprises et la

France, qu'ils n'ont pu préserver, sera détruite par les excès dans

lesquels ils l'entraîneront pour prendre des revanches. Le

gouvernement est confié chez nous à des personnes qui tiennent

leurs titres de la victoire et dont les services sont fondés sur les

grandes aventures des batailles. Une défaite les ruine et leur fait redouter de ridicules métamorphoses; ils craignent de reculer dans

leur position particulière à chaque déroute, comme ils ont avancé à

chaque triomphe: car nos grands, espèce d'êtres fantastiques dont

le pied est paysan français et la tête comte, duc ou roi étranger,

frémissent à l'idée de toucher le sol natal comme si, par cette

pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir. Quel est

celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France, pourrait

s'écrier: «Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois nous

restent et nous sommes tous chez nous et Français!» Joachim, le roi

de Naples, revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-

être même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; les

princes de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est

Berthier, l'ingénieur; Lefebvre, le soldat aux gardes; Maret, le

commis… Ils voudront ravoir ce qu'ils nommaient le patrimoine de

leurs enfants et, comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la

France en efforts pour l'acquérir. Pas une loi n'inspire le respect et

n'est obéie, rien n'est fondé, aucune institution n'est passée dans

nos mœurs. Comment pourrions-nous songer à nous relever de nos

désastres et à prendre une attitude digne après nos défaites, en

conservant un pouvoir qui se croirait dépouillé, bien que maître du

pays qui faisait l'orgueil de Louis XIV?

—Eh bien, lui répondis-je, je consens de grand cœur à ne plus

être soumise à ces maîtres-là et même je n'en voudrais plus.

Pourquoi ne pas ôter aux choses destinées à nous régir ce vague

dont le monarque fait toujours son profit et pourquoi ne pas emboîter

l'homme destiné à la suprême magistrature dans des machines

légales assez fortes pour résister à nos élans passionnés pour sa

personne? Que de fois nous sommes-nous entourés nous-mêmes

de liens fatals et honteux en cédant à la reconnaissance pour une

action isolée dans la vie d'un homme, devenu de ce jour notre tyran!

Je voudrais pouvoir mettre d'accord le besoin de liberté qui existe

dans le pays avec l'ordre nécessaire…

Sans savoir précisément où j'allais, M. de Boisgelin m'arrêta par

un sourire et me dit:

—Il ne peut être ici question d'un président ni de congrès,

comme aux États-Unis. Ces formes-là, qui peuvent convenir en

Amérique, où le peuple est encore uni par la guerre heureuse qu'il a

soutenue pour sa conservation, n'ont aucun rapport avec les besoins

de notre vieille Europe. La terre qu'habitent les colons anglais

devenus indépendants en Amérique est séparée du reste du monde

et mille fois plus grande qu'il ne faut pour les contenir. Toutes les

utopies, qui noircissent le papier chez nous depuis cent ans et qui

ont rougi les places publiques, pouvaient s'essayer là, sans

inconvénient, où l'espace est immense, le peuple peu nombreux,

jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni par l'amour-propre ni

par les souvenirs. On peut embarquer pendant un siècle pour ce

pays-là tous les rêveurs de nouveaux contrats sociaux sans

inconvénient et sans tirer la conséquence que leurs plans sont bons

pour le continent européen, quand même ils réussiraient sur l'autre.

Les petites expériences sur les lacs abrités par des montagnes, au

sein des terres, prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents et

des tempêtes. L'Europe a ses habitudes, ses besoins établis par une

partie de ses souvenirs; on ne peut plus lui donner sa robe

d'innocence, mais elle est encore forte et peut fournir une longue

carrière si, en corrigeant les faiblesses de l'âge écoulé, on respecte

le genre de croissance qu'il a produit. Car le corps des nations,

comme le corps humain, change à chaque période de l'existence,

mais il conserve un caractère primitif qui est la vie de l'individu. C'est

pour avoir méprisé cette observation qu'on a pensé tout perdre de

nos jours, puisque c'est pour avoir voulu tuer le passé qu'on a

bouleversé pour longtemps l'avenir. Cette manie de table rase, pour

établir tout à coup des républicains où vivaient depuis des siècles les

sujets d'un monarque, a produit des massacres; puis un peuple de

conquérants renversant tout aux pieds d'un maître. Non, le vieux

continent, et surtout la France, ne peuvent pas être gouvernés par

un congrès, un président, ni par ces deux ou trois choses simples

qui régissent une famille de négociants qui travaillent encore et dont

la fortune n'est point finie, car telle est l'Amérique. Il faut ici un

gouvernement protecteur des intérêts de tous, où les lois posent les

limites des pouvoirs et dont la forme soit monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement où la discussion publique soit

confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt. Que la

représentation repose sur la propriété et que cette propriété, plus

considérable dans la Chambre des pairs, assure l'indépendance de

ses membres dont le titre et les droits doivent être héréditaires.

Qu'on parte de partout, à toute heure, j'y consens, pour arriver à ce

haut but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée par de

grands services et surtout par une grande fortune qui rend bien plus

sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère, sujet

peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté

doit être le résultat, on établira un trône héréditaire sur lequel sera

placée une famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la

suprême puissance, afin que le respect dont elle doit être l'objet ne

soit pas dérisoire, et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du

talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première

place.

—Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?

—Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le

Petit substitué à Napoléon le Grand, et qu'est-ce que le régime de

Napoléon pour la France? L'enfance du monarque est-elle plus

rassurante que son âge mûr? et quand il n'existe ni institutions en

vigueur, ni habitudes, qu'est-ce que la succession d'un trône, ou

plutôt que serait la résignation du trône de Bonaparte à son fils? Le

trône de Bonaparte est une puissance sans forme ni dimensions, qui

s'est élevée par les armes sur les débris des gouvernements

éphémères précédents et qui s'étend sur un territoire augmentant

chaque année par la volonté d'un chef à qui toute une population

armée obéit. Est-ce là une chose qui se lègue? Où sont les

frontières de cet héritage? Quel en est le revenu? les moyens

habituels de le régir? Nulle part: tout résidait dans la volonté toujours

active, toujours croissante du maître. L'enfant de deux ans qui se

trouve à sa place détruit cela par sa seule présence, car on ne cède

pas une place de conquérant, et une régence ne représente que des

usages. Un grand respect, fondé sur une longue habitude, peut seul

contraindre le peuple d'obéir à un enfant, parce que c'est la situation où il se trouve qu'on est accoutumé à entourer de vénération. Il est

vrai qu'alors on peut espérer que l'action du gouvernement

s'adoucira, étant dégagée des passions personnelles du monarque,

et que les troubles causés par l'ambition particulière de ceux qui

participeraient à la régence, étant renfermés dans le cercle étroit de

la cour, n'empêcheraient point de rentrer dans l'habitude d'une

bonne administration et de donner force aux lois. Mais pourquoi

fonder de telles espérances quand il n'y a ni lois précises, ni

habitudes d'aucun genre, sous le règne d'un enfant qui ne

représente que son père encore vivant et dont on ne veut plus?

—Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles

décider à appeler M. le duc d'Orléans!

Quand une fois j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que

j'avais fait, j'ajoutai:

—Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez? êtes-vous

content?

—Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et

vous faites de la révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille

des rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est

destiné à établir le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une

chose, c'est une partie de la forme du gouvernement dont la

légitimité est une des bases; mais M. le duc d'Orléans n'est qu'un

homme qui ne mérite pas le trône par des services personnels et

qu'on n'y placerait qu'en mémoire des crimes de son père.

—Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut cependant pas

nous dissimuler que le roi, que vous demandez afin de terminer les

mouvements révolutionnaires, est si blessé par la Révolution,

tellement maltraité par elle, qu'il doit l'avoir en horreur; et que les

malheureux émigrés qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront

retourner la roue révolutionnaire dans l'autre sens; et que, écrasant

en toute justice et en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront la

race vivante. Est-ce comme cela que vous entendez le repos et la

paix?

—Où trouveront-ils cette force? reprit M. de Boisgelin. Croyez-

vous que cette roue révolutionnaire dont vous parlez soit si facile à

manier et que les bras affaiblis de quelques vieillards qui

accompagnent Monsieur soient suffisants pour la mettre en

mouvement? Supposez-vous qu'ils auront en France beaucoup

d'auxiliaires pour cette bonne œuvre, et qu'on montera cette

machine pour se placer dessous, comme déjà cela est arrivé en

1793?

—Oh non! m'écriai-je. On a pu, alors, être égaré par des

sentiments de patrie, de liberté, mais ici il s'agirait de calculer les

dates d'émigration, car ce sont là les degrés de pureté de ces

messieurs, et certes ce n'est pas enivrant. Malgré cela, monsieur de

Boisgelin, je vous le répète, je ne puis me représenter Monsieur et

M. le comte d'Artois régnant en France, sans craindre de mettre à la

tête du peuple des chefs qui le détestent, dont l'esprit est trop faible

pour envisager avec grandeur leur position en sachant la séparer du

passé, et dont les bonnes qualités mêmes sont intéressées à la

vengeance. Car la mort d'un frère, d'une sœur, de toute une famille

assassinée, sanctifiera à leurs yeux le mal qu'ils feront souffrir à

leurs sujets, ils seront faux et cruels parce qu'ils sont faibles et

sensibles. Monsieur le duc d'Orléans…

—Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce

que vous dites aurait quelque apparence si, dans un moment de

repentir et d'élan, le peuple français en larmes se prosternait aux

pieds d'un roi bourbon pour lui rendre la couronne en se mettant à

sa merci. Je ne répondrais point alors de la cruauté de ses

vengeances, parce que je ne me fais garant ni de sa générosité ni

de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans

laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, qui

mettrait le peuple à l'abri des mouvements que cause l'ambition de

parvenir à la suprême puissance et d'une forme de gouvernement

dans laquelle le trône ayant une place assignée, légale et précise,

se trouverait partie nécessaire du tout, mais serait loin d'être le tout.

Je demande que la représentation française se compose de deux

Chambres et du trône et que, sur ce trône, au lieu d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel,—comme vous

l'avez bien observé,—notre nation, idolâtre des qualités

personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le

gros Monsieur, puis M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous

ceux de sa race par rang de primogéniture: attendu que je ne

connais rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus

à l'ordre numérique que l'ordre de naissance, et conserve davantage

le respect pour les lois que l'amour pour le monarque finit toujours

par ébranler. Mon roi légitime, comme je l'entends, aura beau vouloir

venger ses vieilles injures, rétablir le pouvoir absolu de ses pères:

serré dans la machine légale dont il ne sera qu'une partie, ses

volontés comme individu n'auront aucune puissance. Ainsi je

m'inquiète peu, comme vous voyez, de l'union qu'il pourrait y avoir

entre ses bons sentiments et ses mauvaises actions. M. le duc

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