Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre X
leur recrutement et leurs mots d'ordre, l'honneur les protégeait
contre les trahisons, une discipline acceptée pour le combat
satisfaisait leur goût traditionnel des armes, le complot amusait d'un
mystère héroïque l'oisiveté de leur vie, et sans les beaucoup
exposer, puisque leur devoir était d'attendre le signal de princes
prudents. La certitude qu'une armée de volontaires fût prête à se
lever sur un signe faisait goûter aux prétendants jusque dans l'exil la
joie du pouvoir, et l'hommage d'une confiance qui s'en remettait de
tout à eux les rassurait pour l'avenir. Les princes préfèrent les sujets
qui obéissent à ceux qui pensent.
M. de Boisgelin, après s'être enquis de cette organisation, «des
forces qu'on en pourrait tirer, après avoir reconnu qu'il n'existait ni
plan, ni chef», vit clairement combien peu la royauté avait à espérer
des royalistes. Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les
Bourbons, ni pour la liberté légale, avant le jour où une partie des
serviteurs jusque-là fidèles à l'Empire apporteraient à la cause
royale leur expérience du sentiment national et leur lassitude du
despotisme. M. de Boisgelin prévit ce concours, et chercha l'homme
de qui il fallait d'abord l'obtenir. Dès 1811, il mit son espoir dans la
défection du prince de Bénévent, devina dans le grand dignitaire de
l'Empire le restaurateur de la royauté, consentit que l'évêque marié
bénît les secondes noces de la monarchie très chrétienne et de la
France, Et, s'il avait mis tant de soin à convaincre madame de
Coigny, c'était pour atteindre, par elle, M. de Talleyrand.
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M. de Talleyrand, soit qu'il n'eût pas pu, soit qu'il n'eût pas voulu
rester en faveur, était alors en disgrâce, et rendu, par la dispense de
servir, à la liberté de juger. S'il avait dit que la parole est donnée à
l'homme pour déguiser sa pensée, il prouvait que, pour faire
connaître sa pensée, le silence suffit à l'homme. Son mutisme donnait l'impression que, seul peut-être des ouvriers employés par le
maître, il osait voir les erreurs du génie. Ce n'est pas dans le
caractère qu'était sa fermeté, mais dans son intelligence. Les
prodiges de nos armes avaient déconcerté sans le détruire son
instinct de la mesure, son goût des succès raisonnables: il n'avait
pas cessé de désirer pour la France une primauté compatible avec
l'équilibre et l'indépendance de l'Europe. Habitué à servir tous les
gouvernements, à les quitter à l'heure où ils menaçaient ruine,
grandi par la disgrâce comme s'il eût prévu tous les malheurs
auxquels il n'avait pas été admis à collaborer, il semblait le plus prêt
à désespérer de l'Empire, le plus apte à grouper un parti par ses
relations et son habileté, le plus persuasif par son seul exemple. Car
les hommes connus pour leur fidélité au succès apportent une
grande force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de confiance et,
ainsi, en même temps qu'ils pressentent la fortune, ils la décident.
Madame de Coigny était assez liée avec M. de Talleyrand pour
que ses visites semblassent naturelles: cet ambassadeur féminin
trouvait son immunité dans son sexe, qui lui permettait des audaces,
des indiscrétions et des retraites interdites à un homme. Elle
commença ses reconnaissances durant l'été de 1812, tandis que la
Grande Armée s'avançait en Russie. Elle n'a pas de peine à obtenir
que le Prince «en tête à tête», s'exprime avec sévérité de
l'Empereur. «Cherchant à tirer parti pour notre projet de l'intimité qui
existait entre moi et M. de Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-
dessus, passer seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je
n'osais parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré en homme
d'État les maux que l'Empereur causait à la France, je m'écriais:—
Mais, monsieur, en savez-vous le remède? pouvez-vous le trouver?
existe-t-il?… Il n'écoulait point ma question ou éludait d'y répondre.»
Il ne répondait pas, parce qu'il interrogeait lui-même. Tandis que ce
gazouillement politique de jolies lèvres murmurait près de lui, il
prêtait l'oreille au bruit d'armées qui faisait trembler la terre à l'Orient.
Certain que la lutte devait se terminer par l'écrasement de
«l'Homme» sous la masse de l'Europe, mais aussi que le génie
pouvait suspendre le cours logique des choses, il ne voulait pas se trouver, par son hostilité, en avance sur les revers de l'Empereur. Un
jour enfin, il se déclare: c'est à l'éloquence de deux faits qu'il se
rend. La conspiration de Mallet et la retraite de la Grande Armée
prouvent que le maître n'est invulnérable, ni au dehors, ni au
dedans.
«Il faut le détruire, dit Talleyrand, n'importe le moyen!—C'est
bien mon avis, lui répondis-je vivement.—Cet homme-ci,
continua-t-il, ne vaut plus rien pour le genre de bien qu'il pouvait
faire, son temps de force contre la Révolution est passé, les
idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, elles n'ont plus
de danger, et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit
l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous reste, il nous
faut des lois: avec lui, c'est impossible. Voici le moment de le
renverser. Vous connaissez de vieux serviteurs de cette liberté,
Garat, quelques autres; moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des
moyens pour cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées
de leur jeunesse, c'est une puissance. Leur amour pour la
liberté peut renaître.—L'espérez-vous? lui dis-je.—Pas
beaucoup, répond-il; mais il faut le tenter.»
Tout à coup Napoléon «saute de sa chaise de poste sur son
trône», et l'on apprend son retour imprévu aux Tuileries.
Grenouilles aussitôt de rentrer dans les ondes,
Grenouilles de gagner leurs retraites profondes.
Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent lointains: il
demande des armées, la France les donne, déjà il les organise, et
sa présence ôte aux Français les plus déterminés la veille l'espoir de
résister. Madame de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour
trois mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin ne confie
son plan qu'à une personne, il est vrai la plus considérable et la plus
nécessaire à gagner. Il rédige en forme de lettre un Mémoire pour le
Roi, expose «les chances de retour que pourrait avoir la famille des
Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant
présentement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre
absolu qu'avaient porté ses ancêtres… Les détails donnés étaient
positifs, et le Mémoire un vrai chef-d'œuvre de clarté, de patriotisme
et de courage.» La lettre sera envoyée lorsqu'on la pourra dater
d'une défaite décisive pour «l'usurpateur», et que la chance d'un
avènement prochain rendra utiles à Monsieur les sacrifices de
principes.
Cependant, après quelques succès stériles, la retraite de nos
armées se continuait de Russie en Allemagne. Napoléon n'était plus
seulement vaincu par la nature, mais par les hommes. Il reculait,
dans cette voie douloureuse suivi, bientôt précédé par les
défections, et se trouvait seul contre toute l'Europe, quand il dut
s'ouvrir, par le combat de Hanau, la France où l'invasion le poursuit.
Ces malheurs avaient rendu la parole au Corps législatif. Il ne
refusait pas des soldats, mais réclamait des garanties pour le repos
à venir. Le mot de liberté, soufflé tout bas par Talleyrand vers la fin
de 1812, était, avant la fin de 1813, dit tout haut par la Chambre à
l'Empereur même. Et, quand il quitta Paris pour commencer la
campagne de 1814, madame de Coigny recommença ses visites à
M. de Talleyrand.
«Tout Paris venait le voir en secret et en tête à tête. Chaque
personne qui sortait, rencontrant celle qui entrait, semblait dire:
Je vous ai devancé, c'est moi qui l'ai pour chef.
»Après nous être entretenus du malheur des temps, du
progrès des ennemis en France, je lui dis que ce que je
craignais le plus était de voir la paix conclue au milieu de ce
désordre et de rentrer sous le sceptre d'un guerrier battu.—Mais
il ne faut pas y rester, me dit-il.—A la bonne heure! lui répondis-
je, mais que faire?—N'avons-nous pas son fils? reprit-il.—Pas
autre chose? m'écriai-je.—Il ne peut être question que de la
régence, me dit-il en baissant les yeux et du ton grave qu'il
affecte quand il ne veut pas être contrarié… J'osai le contrarier,
car le temps était précieux.»
Plusieurs entretiens suivent où, d'arguments en arguments, le
prince passe par les mêmes étapes qu'elle avait parcourues elle-
même, se rabat de la régence sur le compromis orléaniste; où elle,
répétant M. de Boisgelin, montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si
près du dominateur insatiable, soit de préférer, si l'on restaure la
royauté, une branche gourmande au tronc séculaire; où l'homme
d'État propose les remèdes de bonne femme, où la femme le
ramène à la cure efficace de la Révolution.
«Enfin, un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de
tableaux, et après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à
moi levant les bras en me disant:—Madame de Coigny, je veux
bien du Roi, mais… Je ne lui laissai point motiver son mais et,
lui sautant au cou, je lui dis:—Eh bien! monsieur de Talleyrand,
vous sauvez la liberté de notre pauvre pays en lui donnant le
seul moyen pour lui d'être heureux avec un gros roi faible qui
sera bien forcé de donner et d'exécuter de bonnes lois… Il rit de
mon genre d'enthousiasme, puis il me dit:—Oui je le veux bien,
mais il faut vous faire connaître comment je suis avec cette
famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien avec M. le
Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque chose entre lui et moi qui
lui expliquerait beaucoup de ma conduite. Mais son frère ne me
connaît pas du tout: je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un
remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à me justifier. Je
n'ai aucun moyen d'aboutir à lui et…—J'en ai, lui dis-je en
l'interrompant. M. de Boisgelin est en correspondance avec lui
et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui être envoyée.
Voulez-vous la voir?—Oui, certes, venez demain me l'apporter,
je meurs d'envie de la lire, me répondit-il assez vivement.
»Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que
j'éprouvai au moment où je crus voir l'accomplissement du vœu
le plus vif et le plus pur que j'aie jamais formé. Je me rendis
rapidement chez moi, où M. de Boisgelin m'attendait, et je lui
criai en entrant: «Il est à nous, il veut lire votre lettre au Roi.»
Rien n'égala le transport de joie de Bruno.
»Nous nous mîmes à copier la lettre en soignant très fort le
paragraphe dans lequel il était question de M. de Talleyrand.
L'explication abrégée, quoique générale, de sa conduite, sa
haute position politique et l'impossibilité que, sans lui, le Roi pût
jamais parvenir au trône, tout cela fut tracé d'une main assez
habile. Le lendemain, je me rendis rue Saint-Florentin, avec
mon papier dans mon sac. A peine fus-je entrée dans la
chambre à coucher que, fermant la porte avec précaution, M. de
Talleyrand me dit: «Asseyez-vous là, et lisons.» Il prit la lettre et,
d'une voix basse, mais intelligible, il commença à lire très
lentement. A mesure qu'il avançait, il disait en s'interrompant:
«C'est cela: à merveille! C'est parfait! C'est expliqué
admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le
regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le
relut encore. Lorsqu'il eut achevé toute sa lecture, il la
recommença plus lentement, pesant et approuvant tous les
termes; ensuite il me dit:—Je veux garder cela et le serrer.—
Mais cela va vous compromettre inutilement.—Bah! me
répondit-il, j'ai tant de motifs de suspicion, celui-là me plaît…
J'exigeai cependant qu'il le brûlât, et, allumant une bougie à un
reste de feu presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le
papier en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la
cheminée et croisa dessus la pelle et la pincette pour empêcher
que les cendres ne s'envolassent par le tuyau. «On n'apprend
qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un secret bien
secrètement.»
»Après cette petite opération, M. de Talleyrand se retourna
de mon côté et me dit:—Eh bien! je suis tout à fait pour cette
affaire-ci, et, dès ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que
M. de Boisgelin entretienne cette correspondance, et, nous,
travaillons à délivrer le pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens
de savoir assez exactement ce qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt
un chiffre et un signe convenus, par lesquels il m'avertira, par
exemple, si l'Empereur accepte ou non des propositions de
paix. Il faut parler hautement de ses torts, de son manque de foi
à tous les engagements qu'il avait pris pour régner sur les
Français. On ne doit pas craindre de prononcer encore les mots
nation, droits du peuple; il s'agit de marcher, et l'expérience a
resserré en de justes bornes l'expression de ces mots-là… Je
revins chez moi enchantée et jamais M. de Boisgelin n'a goûté
une joie plus pure.»
Talleyrand, qu'ils croient lié, a seulement ajouté un fil à
l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent à sa main
attentive et encore immobile: il lui suffit d'être rattaché à tout ce qui
devient possible. Vous rappelez-vous, dans Guerre et Paix,
Kutusow? Il est à Borodino: de tous côtés lui parviennent les
nouvelles, partout on demande ses instructions, ses secours, sa
présence. Lui ne décide, ni n'apparaît, ni ne se meut. Il laisse mûrir
la bataille. Tandis qu'on attend ses ordres, il attend les ordres de la
fortune, il sait n'être que le premier lieutenant de l'occasion. Et, alors
seulement qu'elle apparaît et commande, cet entraîneur d'hommes
les mène où il la suit. De même Talleyrand, pour se décider lui-
même, veut connaître les desseins définitifs des souverains, qui ne
sont pas d'accord entre eux, et de Napoléon, qui tantôt résigné à
traiter, tantôt ardent à combattre, ne semble pas d'accord avec lui-
même. Le Congrès de Châtillon apporta cette clarté décisive.
L'entente de l'Europe s'était formée: pour obtenir la paix, la France
devait reculer jusqu'à ses frontières de 1789. Si un Français ne pouvait anéantir, par son consentement à une telle paix, toutes les
conquêtes de la Révolution, c'était le chef couronné de cette
révolution, et couronné par ses victoires. Son incapacité à rien
retenir, non seulement des royaumes rattachés par lui contre la
nature à la France, mais des frontières naturelles gagnées par les
généraux de la République sur l'Europe provocatrice, deviendrait-
elle le titre de Napoléon à régner sur le vieux sol acquis par
l'ancienne royauté? Une telle paix, Napoléon l'avait dit lui-même, ne
pouvait être signée que par la famille absente de l'histoire depuis
1789, par les Bourbons. Lui devait vaincre ou disparaître. Talleyrand
juge l'avenir fixé. Il ne se contente plus de recevoir madame de
Coigny, il se rend chez elle.
«Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:—Il serait
nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et sérieuse.
Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau. Son
petit succès lui tourne la tête, et il parle de retourner à Vienne.
Si la paix qu'on est encore décidé à offrir à Napoléon se fait,
tout est perdu. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il nous
tire d'affaire… Voici ce que, par son droit naturel de
conservateur des lois fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses
membres monte à la tribune pour dénoncer Napoléon, en disant
qu'ayant été élu Empereur aux conditions qu'il n'a pas tenues, le
contrat est annulé et il est déclaré perturbateur du repos public
et mis hors la loi. Que le Sénat, ensuite, se constitue en
assemblée nationale; qu'il envoie aux députés l'ordre de
s'assembler et de délibérer, et, reconnaissant leur mandat
comme suffisant, qu'ils déclarent la France monarchie
constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien faites qui
indiquent clairement les libertés du peuple et prendront le nom
de charte ou de lois constitutionnelles, comme on voudra. Alors
qu'il appelle le frère de Louis XVII sur le trône et qu'il fasse
adhérer le peuple à ce vœu en faisant ouvrir des registres où
chaque citoyen sera invité à écrire son nom; qu'il fasse un appel
aux armées et qu'il envoie une députation aux princes coalisés
pour leur faire part de cet événement en les invitant à repasser