Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre XIII
voit la beauté de ce qu'il a abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas
d'imiter. Et ses retours de conscience semblent le rendre plus
mauvais: il en veut aux vertus qui l'obligent à comparer et à rougir, et
sous sa belle impassibilité de surface s'entr'ouvrent les profondeurs
douloureuses de sa vie. Elle ressemble à cette terre napolitaine où il
a ses fiefs et dont il porte le nom: là aussi l'atmosphère est douce, le
climat égal, et les fleurs sont de toutes saisons, mais de loin en loin
par des fissures soudaines s'échappe une haleine de soufre, et
parfois le grand cratère, versant sur cette paix ses laves et ses
cendres, teinte le ciel entier par un reflet infernal d'abîme.
XIII
Occupée de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde de se taire
sur le monde où elle le rencontre. Jamais on n'a mieux exprimé le
contraste entre «la manière de vivre positive» et nouvelle «des gens
occupés de leurs affaires, les faisant bien, prenant tout au sérieux,
affrontant les dangers, mais ne sachant pas en rire, employant tous
leurs moments parce qu'ils ignoraient comment on peut les perdre»
et «le savoir-vivre d'autre-fois, composé de nuances, d'à peu près, et
d'un doux laisser-aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle
insouciance, berçaient la moitié de la vie, où laisser couler le temps
était une façon de parler habituelle et familière.» Elle fait comprendre
combien les quelques survivants de cet art tinrent à en jouir encore
quand ils se retrouvèrent, combien ces asiles du passé furent
précieux à M. de Talleyrand, combien il «avait besoin de dire et
d'écouter quelques paroles sans suite et sans conséquence, pour se
reposer de celles toujours écoutées et comptées qu'il prononçait à la
Cour». Elle raconte les dîners où mesdames de Bellegarde priaient
chaque semaine des écrivains et des artistes pour distraire le grand
diplomate qui ne savait pas s'ennuyer. Elle énumère les familiers qui
chaque soir se retrouvaient chez la princesse de Vaudemont, «fort
bien partagés entre la grâce piquante de madame de Laval, le doux murmure de conversation de mesdames de Bellegarde, ma bonne
volonté de plaire et de m'amuser et le charme inexprimable que M.
de Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe point cette qualité
dans un dédaigneux silence». Mais ne croyez pas que là même son
plaisir fasse oublier à Aimée sa conspiration: c'est sa conspiration
qui est son plaisir. Dans ce salon où «vivaient dans l'intimité» MM.
de Saint-Aignan, beau-frère de M. de Caulaincourt, Pasquier, Molé,
Lavalette, le duc d'Alberg, Vitrolles, elle voit «le corps d'armée
napoléonienne» dont elle épie «les espérances et les inquiétudes».
Les principaux n'étaient pas gens à dire plus qu'ils ne voulaient, ni à
laisser deviner ce qu'ils ne disaient pas: est-ce pour se venger de
leur silence qu'elle ne parle pas d'eux? Molé seul obtient cette
mention d'une aigreur bien sommaire: «ses yeux sont chargés de
donner seuls du mouvement et de l'esprit à sa physionomie, car il a
les dents gâtées.» Les eût-elles vues si laides s'il les avait
desserrées pour la renseigner sur ce qu'elle voulait savoir? «De tous
ces messieurs-là, continue-t-elle, je n'estimais que le comte de
Lavalette.» Mais Lavalette eût-il été fier de la préférence s'il en eût
su le pourquoi? «Je m'amusais à disputer contre lui; resté seul après
les autres, il perdait toute réserve, excité par la contradiction de mon
discours et par le petit morceau de sucre, continuellement arrosé de
rhum, qu'il faisait entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait
de la mienne. Cet exercice prolongé quelquefois bien avant dans la
nuit nous a révélé plus de choses, fait pressentir plus d'événements
qu'il n'en savait peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés.»
Ceux-là seuls qui la renseignaient ont droit à son souvenir, fussent-
ils les derniers des comparses. Elle tient pour tel «un comte de S…,
ancien envoyé de Perse à la Cour de France, Piémontais par son
père, Polonais par sa mère, cocu Allemand par sa femme, Anglais
par ses alliances, Russe par une cousine, Français par conquête et
espion par goût, état et habitude.» Ses titres occupent plus de place
dans les Mémoires que les mérites de Pasquier, Molé, d'Alberg et
Saint-Aignan. Voulez-vous le secret? C'est qu'il livrait les secrets.
«Ce vieux espion de Maret, accoutumé à passer la fin de ses
soirées avec nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier,
semblait le mettre de côté passé minuit et, resté dans le petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisions nombre jusqu'à une
ou deux heures du matin, il nous racontait des anecdotes curieuses
de tous les temps, et, par entraînement de causerie, il finissait par
nous dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous mettait ainsi
au fait de ce que nous voulions savoir.»
Cette place accordée aux personnages même secondaires de ce
petit monde, comment omettre les femmes autour desquelles il se
mouvait? Mesdames de Bellegarde ne sont pour Aimée qu'«un doux
murmure de conversation», comme si, sur leur insignifiance sans
défauts le souvenir glissait sans prises. Elles reçoivent, mais ce sont
les autres qu'on va trouver chez elles; elles sont dans la société
comme les traits d'union dans la grammaire, et n'ont pas de valeur
isolée. Autres sont madame de Vaudemont et madame de Laval:
l'étude qu'Aimée fait d'elles donne à son talent une nouvelle
manière. Pour saisir les fugitives apparences de Talleyrand, elle a
multiplié et dispersé les croquis. Pour les autres figures d'hommes,
au contraire, elle a d'un seul coup, sans retouche, sans lever la
main, achevé l'œuvre. Comme elle cherchait de leur physionomie
l'essentiel, et se bornait à la mettre en bon jour, son art lui a révélé
que la physionomie de l'homme, faite surtout par la netteté et la
vigueur des traits, peut, grâce à l'insistance sur le trait principal et à
l'élimination des autres, se réduire, en quatre coups de pinceau, à la
simplicité d'une caricature ressemblante. Mais, quand Aimée voit les
deux femmes qu'elle connaît le mieux, qu'elle rencontre chaque jour,
qu'elle a tout le loisir de bien étudier sans cesse et qu'elle peut
pénétrer à fond, sa nature de femme regardant en elle-même son
sexe, l'œuvre se révèle toute différente à son instinct d'artiste. La
figure de la femme, faite de nuances autant que de lignes, de
mélanges plus que de heurts, et moins caractérisée par l'énergie du
relief que par la fusion des contours, exige une autre conscience de
dessin, une autre délicatesse de touche. Voilà comment le peintre
s'est mis cette fois à son chevalet et a laissé sur deux toiles égales
et qui se font pendant, deux portraits achevés.
«La princesse de Vaudemont est née Montmorency, de la
branche véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la
maison de Lorraine, dont elle est veuve. Sa figure était agréable
dans sa jeunesse, elle avait l'air noble et une belle taille. Sans
être romanesque ni galante, elle a eu des amants, et, sans
chercher dans la musique les tendres et profondes émotions qui
jettent dans une douce rêverie, elle l'aime avec passion.
Madame de Vaudemont a la hauteur qui fait qu'on s'entoure de
subalternes au milieu desquels elle se montre à la bonne
compagnie, qu'elle ne perd point de vue. Elle a le goût le plus
décidé pour la puissance sans songer à y participer; l'intimité
des gens en place lui plaît, n'importe le gouvernement, et les
changements lui sont indifférents. Elle ne demande aux
révolutions que de passer par sa chambre, sans s'informer où
elles vont ensuite. L'égalité ne la choquait pas et le ton semi-
théâtral, semi-camarade, de la cour de Bonaparte ne lui était
point désagréable. Quoique son salon ait servi aux rendez-vous
les plus importants et qu'elle en ait été témoin, elle n'en a jamais
prévu les conséquences; la preuve en est dans sa surprise lors
de l'arrivée du Roi et du retour de Napoléon. Pourvu que ses
petits chiens aient le droit de mordre familièrement (les
ministres et les ambassadeurs, et que son thé soit pris dans
l'intimité par les hommes puissants, le reste l'occupe peu. Amie
zélée et courageuse, ses qualités se développent quand il s'agit
d'être utile à ceux qu'elle aime, et elle ne manque pas alors de
justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie
ordinaire, c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.»
Voici madame de Laval:
«La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment,
vint à connaître mesdames de Bellegarde, et elle en fit aussitôt
ses esclaves, ce qui n'étonnera personne de ceux qui
connaissent la vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son
esprit et ses yeux conservent un charme plein de jeunesse. Elle
a tourné quelques têtes, ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est
perdue dans un temps où il y avait des couvents pour donner un
éclat convenu à la honte des maris, et n'a évité cette retraite
que parce que son beau-frère, le duc de Laval, a substitué le
plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce moyen. Je ne sais
qui a dit que la réputation des femmes repousse comme les
cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les femmes
considérables de son temps parce qu'elle traitait trop
favorablement leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a
subi et non demandé, l'a réconciliée avec les plus prudes.
Changeant d'amant presque autant que d'annéees, cette
habitude s'est établie en droit et celui de prescription à cet
égard était dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est logée dans la
même maison que le comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût
marié. Les femmes les plus sévères vont chez elle, parce que le
souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; elle était flattée
des faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur M. de
Narbonne, son aide de camp, parce que les sourires de la
fortune sont toujours agréables; sa chambre était remplie de la
bonne compagnie d'autrefois, parce qu'elle déteste la
Révolution; elle est difficile sur la conduite des femmes, parce
qu'une certaine sévérité sied bien à son âge; et, avec ces motifs
pour chacune de ses actions et cette inconséquence générale
pour toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus
absolue, la plus aimable et la moins bonne des femmes.»
En tout bon portrait, on reconnaît deux personnes: le modèle et
le peintre, qui, par sa manière d'interpréter autrui, se montre lui-
même. Ici le peintre marque les deux œuvres par un trait commun,
l'insistance sur l'irrégularité des mœurs. Pour madame de
Vaudemont, Aimée se contente de deux mots, mais de ceux qui par
leur vague même étendent sur toute une vie un soupçon de
désordre; pour madame de Laval, le désordre semble être toute la
vie. Tant de lumière sur leurs faiblesses de cœur jette surtout du jour
sur la plaie secrète de celle qui leur ressemble. En vain Aimée
voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner à croire qu'elle se
tait de son bonheur. Le monde, par ses jugements sans nombre, sans bruit, et sans appel, lui a signifié qu'en abandonnant l'existence
régulière elle a perdu de son importance, de sa valeur et même de
son charme. Elle, à montrer que les femmes les plus respectées et
les plus prudes ont fait autant et pis, convainc d'hypocrisie la morale
et d'imbécillité l'estime publique, avilit les puissances dont elle
souffre et dont elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui faut
déshonorer. Et elle subit ainsi la double déchéance, qui, par nos
vices, nous rend malheureux d'abord et méchants ensuite.
Mais ces portraits sont beaux précisément parce que le peintre,
accoutumé à trouver sa perfection dans les imperfections de ses
modèles, n'a composé ici leur physionomie que de leurs laideurs. La
plénitude s'est faite du talent par la malignité. Et si, de cette
malignité, une part, l'accusation de mauvaises mœurs, est une
vengeance de jalousie, le reste, tout cruel soit-il, n'est inspiré par
aucune haine. C'est d'instinct, avant même de s'être demandé si elle
ferait du mal, qu'elle l'a déjà fait. Elle a comme les félins, les ongles
rétractiles: il suffit qu'elle détende ses nerfs et qu'elle étende ses
muscles pour que les ongles sortent d'eux-mêmes, sans colère se
plantent dans toute chair à leur portée, et, sans plus de colère, pour
se dégager, emportent le morceau. Ainsi se trouvent tracés à vif sur
les victimes ses dessins à la griffe. Cette cruauté inconsciente, cette
inaptitude à la pitié, défendaient des ménagements et de la lassitude
cet esprit observateur, toutes les spontanéités de ce verbe original et
imprévu. Quel don de frapper au plus sensible les amours-propres,
quelle sûreté dans les blessures, quelle justesse à n'enfoncer nul
coup au delà de la profondeur utile, quel entraînement à les
redoubler jusqu'à la mort des réputations, quel art d'investir toute
une vie par si peu de griefs, et dans ses analyses quelle synthèse de
dénigrement! C'est du Saint-Simon, un Saint-Simon femme, c'est-à-
dire plus rapide et plus aigu dans la méchanceté.
C'est assez pour donner une idée de ces Mémoires. Philosophie,
histoire, politique, littérature, jugements sur la cour nouvelle, sur
l'ancienne société, sur les particuliers se succèdent et se mêlent
dans ces pages. Le style, aussi divers que les sujets, passe de la
gravité à la malice, de l'abondance à la formule brève, de la précision rigoureuse à la négligence abandonnée, et non moins
grande que la variété est la promptitude de ses métamorphoses. La
pensée se présente duchesse; vous admirez comme se déroule sa
robe de cour, elle la relève, pour pirouetter et rire en soubrette de
comédie; tandis que vous riez vous-même, ses cotillons courts ont
disparu sous un manteau de philosophe, et, au moment où vous
devenez grave à sa leçon, elle la termine par un geste de gamin. Si
chacun de ces changements, vagabondages d'un esprit toujours
incertain, mêlait un reste de ce que vient d'être cette humeur à un
commencement de ce qu'elle va devenir, les impressions seraient
envahies, pénétrées, gâtées les unes par les autres, et toute cette
promptitude de mouvement ne créerait que la monotonie de la
légèreté. Mais, au contraire, Aimée de Coigny est toute à ce qu'elle
est; elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse comme
si elle les devait toujours habiter, et note, subites, vives et profondes
comme elle les éprouve, ses impressions. C'est peut-être par leur
intensité qu'elles s'épuisent vite; c'est à coup sûr leur sincérité, leur
plénitude, et le contraste de leurs différences dans la rapidité de leur
succession, qui donnent tant de mouvement à ses Mémoires.
C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature humaine
sollicite ce talent. Les mérites graves, les hautes vertus qu'elle sait
reconnaître ne l'inspirent pas: l'admiration, le respect ressemblent
trop au devoir lui-même et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et
les grandes scélératesses n'obtiennent pas davantage les
préférences de cette observatrice: elle n'a pas les curiosités qui
attristent. Ce qui attire son attention, ce sont les faiblesses, les
ridicules, les manies, ces aspects de l'infirmité humaine qui servent
à l'amusement des spectateurs. Cela sans doute n'indique pas une
intelligence vraie de la vie: car il y a autrement de pensées, et
autrement nobles et autrement fécondes, dans la tristesse que dans
le rire. Du moins le rire, sur les lèvres de cette épicurienne, sonne-t-il
franc, naturel, contagieux, et toujours nouveau, à l'aspect des
apparences innombrables que prend notre petitesse.
Quelle œuvre pouvait être accomplie par un pareil ouvrier! Dès le
début de son travail, Aimée de Coigny avait étendu le sujet à la
mesure de ce qu'elle se sentait capable de faire. Au lieu de
s'enfermer en cet obscur cheminement de mine creusé par quelques
travailleurs sous la masse compacte de l'Empire, elle avait
embrassé d'abord du regard tout le régime. Et comme, dans ce
régime, il n'y avait pas seulement le génie et les erreurs d'un
homme, mais aussi la puissance des choses, le terme logique où
toutes les pierres roulantes du passé et du présent avaient terminé
leur chute et repris leur stabilité, l'importance était de montrer
comment, dans la mort des institutions improvisées par les
politiques, se perpétuerait la vie de la société. Continuer les
Mémoires était parvenir à leur partie la plus intéressante: aux
maladroits efforts de la première Restauration pour réconcilier les
deux Frances; aux Cent-Jours, où, tandis que Napoléon essayait de
réveiller dans la patrie la vigueur révolutionnaire, les Bourbons
retrouvaient en exil l'esprit émigré; à la furieuse vengeance qui
commença la seconde Restauration; enfin à la trêve royale, fil tendu
entre les rancunes et les espérances des deux armées désormais
irréconciliables, et sur lequel l'équilibriste impotent, Louis XVIII, se
tint quelques années debout. Peindre, à travers les divisions
politiques, la reconstitution de la vie mondaine était surtout l'œuvre
conforme aux goûts et aux talents de cette femme. Il lui restait à
compléter l'ébauche tracée par elle des premières rencontres entre
les représentants de l'ancien régime et de la Révolution après la
Terreur, à introduire dans ce monde impérial, dont elle a si bien
indiqué l'intelligence restreinte aux affaires publiques, les plaisirs
saisis en hâte, la pompe officielle et monotone; il lui restait à décrire
la vie de l'esprit et des salons au commencement de la Restauration.
Talleyrand est plus que jamais le centre de la société française.
Vivre près de lui, c'est être au croisement de toutes les voies. Aimée
est là. Tandis que les gens passent sous le feu de ses terribles
regards, il lui suffirait de peindre pour créer une galerie
d'inestimables portraits.