Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre VII
Jouy? L'absence des formules ordinaires dans une lettre ne peut-
elle révéler une camaraderie aussi bien qu'une passion, et la
passion, chez Aimée, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente
accorde son patronage à un candidat à l'Académie, est-ce une
preuve qu'elle n'ait plus rien à lui refuser? Les bons moments ne
sont-ils que d'une sorte? Pour laisser à une femme spirituelle et
instruite, un souvenir agréable, faut-il que les conversations aient été
criminelles? Enfin, si fragile qu'ait été sa chair, Aimée ignora
l'avilissement qui change la faiblesse en perversité, et, sauf au début
de ses désordres, elle ne tenta jamais de mener ensemble plusieurs
intrigues: elle fut la femme d'une seule erreur à la fois. Or, en 1813,
au moment où les témoins qui n'y étaient pas la déclarent éprise de
Jouy, elle vivait sous l'influence d'un autre, qu'elle-même va nommer.
Ainsi les biographes ont eu à la fois tort et raison. Ils se sont trompés
sur la personne pour laquelle Aimée avait renoncé à la solitude du
cœur; mais ils ne se sont pas mépris sur l'impuissance où était ce
cœur de garder longtemps sa solitude.
VII
Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons en 1789,
avait été entraîné dans l'émigration par la solidarité de la race et des
armes, et ramené par sa raison en France dès le Consulat. C'était,
en 1812, un homme de quarante-cinq ans, de belle mine,
d'intelligence ouverte, d'un noble caractère. Aimée célèbre ces
mérites dans les Mémoires écrits pour lui, et, si l'on baisse un peu la
note de l'éloge, la note est juste. Entre ces deux personnes, l'unique
lien dont Aimée parle et s'honore est celui d'une tendre et
enthousiaste amitié. Je ne voudrais pas suivre l'exemple des
écrivains que j'ai repris d'avoir cru au mal sans preuves, et la preuve
est pénible qu'on cherche dans les aveux d'une femme, pour établir
l'insuffisance de ses aveux. Je me contente de lire les Mémoires:
cette amitié se plaît aux caresses des mots, et l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre elle et lui, l'intimité est assez grande pour qu'à
toute heure du jour elle puisse aller chez lui, ou lui l'attendre chez
elle, comme si leurs deux logis étaient communs; parfois ils n'en ont
qu'un, partent ensemble pour le château de Vigny, où tous deux
demeurent seuls jusqu'à trois mois. Or, l'ancien capitaine de dragons
est marié à une femme laide [39] et ne se pique d'être fidèle qu'à son
roi. Aimée touche à l'âge où, Balzac va le dire, la femme est le plus
voluptueusement désirable, en la plénitude de son fruit mûr. Cet
épanouissement, proche du déclin, la sollicite elle-même, non moins
tentée que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et l'occasion
habite sous son toit. Il me semble que le lecteur dit: «La cause est
entendue.» Mais si, par cette nouvelle affection, elle sortit encore du
devoir, Aimée rentrait du moins dans son monde, et cette fois la
faiblesse n'était pas avilie par le choix du complice.
[39] Parmi les notes rédigées par le duc de Bassano en 1803,
à l'appui des candidatures au titre de chambellan honoraire, se trouve celle-ci: «Bruno de Boisgelin, âgé de quarante ans, neveu du cardinal et du maître de la garde-robe du roi, ayant épousé mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de 35 000 livres de rente et attend une fortune considérable de sa belle-mère qui, étant Rouillé, a été immensément riche. C'est un homme aimable et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a qu'une fille, est extrêmement petite et a un extérieur désagréable.»—Archives nationales. Minutes des décrets. AF. IV 1773.
M. de Boisgelin parvenait à un âge où l'amour complète, distrait
ou embarrasse la vie, mais ne la remplit pas. Sans emploi sous
l'Empire, il avait plus de temps pour penser. La fidélité à ses princes,
l'amour de son pays, l'espoir d'être utile à lui-même en servant sa
cause, lui inspiraient le désir d'un autre régime. Et cette
préoccupation devint chez lui trop profonde et constante pour que la
confidence n'en fût pas faite à Aimée de Coigny.
En cette circonstance encore apparut l'aptitude de cette femme à
accepter les pensées de ceux qu'elle aimait. Sans disputer avec M.
de Boisgelin, sinon pour lui donner le plaisir d'avoir raison contre
elle, elle se rendit à la légitimité. Ce ne fut pas un consentement de complaisance, passif et stérile. Enfin admise à cette collaboration
qu'elle avait en vain cherchée jusque-là, elle se montra zélée, active,
ingénieuse, persévérante; elle servit le dessein de son ami autant et
plus qu'il le servait lui-même. Et, cette fidélité d'intelligence,
qu'inspirait la fidélité du cœur, survivant à l'action, Aimée écrivit pour
lui le récit de ce commun effort. Telle fut l'origine, tel est le sujet des
Mémoires.
Dans ces Mémoires, ce dont elle parle le moins, c'est de sa vie.
Peu de femmes avaient autant à dire, si elle avait voulu se raconter.
Elle ne fait à son passé que deux allusions. Au moment de sa
rupture avec Mailla Garat, elle s'était réfugiée chez la princesse de
Vaudemont, «où j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus d'un
genre». On ne saurait mettre plus de discrétion dans plus
d'exactitude. Ailleurs elle se définit: «une femme ayant rompu les
liens qui l'attachaient à l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant
jamais voulu former d'autres, et étant restée seule au monde, ou à
peu près». Qu'«à peu près» est un joli euphémisme, et que la
langue française est une belle langue, pour cacher tant de choses
en si peu de mots!
L'amoureuse prend la parole en témoin d'une œuvre politique.
Elle donne au passage quelques détails sur la société littéraire où
elle a fréquenté. Mais elle ne raconte avec suite que sa collaboration
d'un instant à l'histoire de son temps, et, sur ce sujet, se plaît à tout
dire.
Cette réserve et cette abondance, qui se font contraste, sont la
première originalité des Mémoires. Pourquoi tant de secret sur ses
expériences amoureuses? N'éprouvant pas le remords des actes,
elle ne devrait pas connaître la honte des aveux. Et pourtant, ils
l'humilient. Elle ne saurait apprendre à l'ami d'aujourd'hui les amis
d'hier sans devenir moins précieuse pour lui. Sa propre intelligence,
à contempler ensemble, enlaidies l'une par l'autre et mortes, ses
aventures, éprouve un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par
l'attrait successif et vivant de chaque passion. Enfin, l'expérience
dernière qu'elle a faite avec M. de Boisgelin l'a éclairée sur
l'infériorité de toutes les autres. Dans ses précédents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec chacun de ses compagnons, occupée