Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre X
le Rhin pour commencer là les préliminaires de la paix. Voyez
Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi remuer une âme patriotique et
faire les plus belles phrases du monde sans danger, c'est là ce
qu'il faut répéter souvent. Cette persuasion peut encore faire
des héros. Qu'on voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais
qui, ces patriarches de révolution qui savaient si bien démolir
les trônes avec les mots de patrie, tyrannie, liberté. S'ils les
prononcent, nous sommes sauvés. Je vais faire, de mon côté,
ce que je pourrai pour leur faire sentir qu'en s'y prenant ainsi ils
passent un véritable contrat entre le monarque et le peuple.»
Par la collaboration de nos malheurs éclatants et de son activité
invisible, le plan qu'il traçait à la fin de février devenait de l'histoire au
commencement d'avril.
X
Que la parole ardente d'une femme à un politique incertain
encore ait, comme le premier souffle du vent sur la voile pendante,
vaincu l'inertie et orienté le scepticisme de Talleyrand, par suite
décidé de la Restauration, telle est la plus nouvelle des anecdotes
racontées par ces Souvenirs. C'est afin d'établir ce fait qu'ils ont été
composés, et c'est la précision du détail qui donne un intérêt à leur
témoignage. L'origine minuscule qu'ils attribuent à un grand
événement n'est pas un motif de les suspecter. Car, s'il y a une
logique des affaires humaines, si la philosophie de l'histoire
découvre leurs enchaînements et admire dans l'ensemble des faits
leur suite raisonnable, une exacte proportion n'existe pas entre
chacune des circonstances qui se succèdent. L'histoire est ordre,
parce que rien d'important et de durable ne modifie l'existence des
sociétés sans être justifié en raison. L'usage que les hommes font
de leur libre arbitre entraîne des conséquences nécessaires, et elles
s'imposent à eux malgré eux: c'est cette loi de morale et d'équité
qu'on appelle la force des choses, quand on ne la veut pas nommer la force de Dieu. Mais cette force qui domine le monde ne s'y établit
pas d'elle-même et toute seule. Pour ouvrir passage aux
conséquences les plus inévitables et les plus prêtes il faut des
incidents, gestes de l'homme, et ils peuvent être capricieux,
imprévus, illogiques, légers, infimes, comme lui-même. Il met ainsi la
marque de son inconsistance dans l'œuvre d'ordre à laquelle il
collabore. Si bien qu'à examiner pourquoi les choses se suivent, on
satisfait la raison, et qu'à voir comment elles surviennent, on la
déconcerte. Le monde paraît obéir à des lois promulguées par des
hasards.
Napoléon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit périr sous leurs
forces coalisées, et, comme il représente le droit de la Révolution, sa
chute fera la place aux représentants du droit traditionnel: ces
conséquences préparées de loin, qui en 1814 sont prêtes, voilà la
part de la justice et de la morale. Dès que, nécessaires, elles
frappent à la porte de l'histoire, le moindre incident la leur ouvrira,
fût-ce par les mains les plus indifférentes à la morale et à la justice.
Et le retour de la monarchie très chrétienne a pu avoir pour occasion
la rencontre d'une femme qu'un amour illégitime a acquise au
gouvernement légitime, avec un évêque passé à l'incrédulité, un
noble passé à la Révolution, un républicain passé à l'Empire et qui
voit avantage à se contredire une fois de plus: voilà la collaboration
de l'infirmité humaine aux actes nécessaires de l'histoire.
De cette infirmité les Mémoires apportent une autre et plus
importante preuve. S'ils ont une valeur historique, c'est de bien
mettre en lumière les desseins des hommes qui préparèrent la
Restauration. Les conversations de Boisgelin et de Talleyrand sont
comme les confidences des deux partis qui se coalisèrent pour
ramener Louis XVIII. C'est pour supprimer le despotisme qu'ils
songent à rétablir la royauté: voilà la pensée commune aux
royalistes fidèles et aux révolutionnaires lassés. Napoléon les a
dégoûtés des grands princes. Il obsède la pensée de tous les
Français qui travaillent à se passer de lui: c'est contre lui qu'ils se
défendent encore par leurs précautions contre ses successeurs,
c'est à la vie dévorante d'un génie omnipotent qu'ils ne veulent plus livrer les droits de tous et la paix du monde. Aussi s'accordent-ils à
comprendre que, pour rendre à la nation ses droits, il ne suffit pas de
rétablir le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napoléon n'a fait
que recueillir et parfaire, avec sa plénitude d'autorité, les
prérogatives conquises par les rois sous l'ancien régime, et c'est un
Bourbon qui a dit le premier: «L'État, c'est moi.» L'ancien régime
avait fini par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre dans la
société est l'exercice de toute l'autorité par un seul pouvoir, et que ce
pouvoir appartient au roi.
Si les réformateurs, fils d'un siècle qui se prétendait philosophe,
se fussent fait une philosophie de l'autorité, voici ce qu'ils auraient
vu. La plus haute, la plus étendue, la plus nécessaire des autorités
est la morale, qui, donnant des certitudes sur le bien et le mal,
donne des lois à la vie privée et à la vie publique: or, la morale ne
serait ni immuable, ni commune à toutes les nations, ni supérieure
aux plus élevés de ceux qui gouvernent, si elle dépendait d'un
pouvoir humain. La morale doit avoir pour sanction une justice
distributive qui empêche les méchants de troubler la paix des bons
et l'effort de la société vers sa destinée: la justice ne saurait être aux
caprices d'un homme, car, s'il commande contre la morale,
l'obéissance détruirait la justice même. Le savoir qui associe
l'homme à la vie générale et, par la connaissance du passé et du
présent, amasse, pour le durable profit de l'avenir, les leçons des
faits fugitifs n'a pas moins besoin d'indépendance, car il est la vérité:
et que deviendrait une vérité soumise aux passions de ses
justiciables? Si la morale, la justice, la science sont les premiers et
universels souverains de toute société, dans aucune société les
intérêts, même ceux que la volonté humaine a droit d'arbitrer à son
gré, ne sont tous massés, confondus, indivisibles par nation. La vie
humaine s'alimente par le travail, le travail par la diversité des
métiers; et l'échange de services innombrables et quotidiens qui se
nomme la civilisation a pour unique garantie le juste équilibre entre
les avantages offerts à chaque profession et l'avantage assuré au
public pour lequel toutes sont faites. Or, pour établir ces lois
régulatrices du travail et discerner les causes de succès ou d'insuccès, si obscures, si nombreuses, si spéciales à chaque
profession, qui possède compétence, sinon les hommes attachés à
chacune par l'expérience, l'intérêt et l'honneur? Comme la solidarité
unit les hommes à travers les distances, par la similitude des
travaux, elle associe, malgré la différence des conditions, ceux qui
vivent groupés par le voisinage. La commune, son nom même
l'indique, forme entre ses habitants la société la plus ancienne, la
plus complète, et la plus familière d'intérêts immédiats et quotidiens;
église, école, police, marchés, voirie, taxes, toutes les activités
collectives de cette famille agrandie apportent à chacun de ses
membres avantage ou préjudice, paix ou guerre, le touchent dans
cet étroit espace par des contacts dont la douceur ou la blessure se
renouvellent sans cesse. Or, qui sait le mieux les désirs et les
besoins de la commune, sinon la commune? De même le cohéritage
des souvenirs historiques, les analogies du climat, du sol, des
travaux, des caractères, des coutumes, assemblent les communes
par provinces: qui encore peut comprendre et servir le mieux chaque
province, sinon elle-même? Les provinces enfin se rattachent les
unes aux autres pour représenter dans le monde les idées et la force
d'une race et d'une patrie communes. C'est cette unité qui avait
trouvé dans le roi son gardien et son symbole. Il était la défense du
sol national, la conquête du sol ennemi, la sollicitude du rang qu'un
peuple doit tenir parmi les peuples, la prévoyance lointaine et
l'énergie continue des mesures intérieures qui préparent la nation à
son rôle dans le monde.
Loin que la royauté fût, en date, en étendue, en importance, la
première des autorités, elle venait, par son avènement historique, la
dernière, et, si les intérêts dont elle avait charge n'étaient pas les
moins élevés, ils étaient les plus étrangers aux préoccupations
habituelles des hommes et au gouvernement de leur vie
quotidienne. L'État, de par sa fonction, avait le droit d'empêcher que
les intérêts individuels, locaux ou corporatifs n'oubliassent, dans
l'égoïsme de leur autonomie et dans l'ardeur de leurs rivalités,
l'union nécessaire de la race. Il devait par son arbitrage concilier ces
indépendances avec l'unité. Il n'avait pas plus mission pour se substituer aux autorités particulières de chaque groupe humain que