Mémoires de Aimée de Coigny
La Branche Ainée
bavait pas dedans.»
Les Coigny et les Saint-Simon d'ailleurs offrent une matière à une
étude plus importante qu'une controverse sur l'antiquité du nom. Ils
sont tous deux un exemple de la rapidité avec laquelle la sève
héréditaire s'épuise dans les familles illustres, après avoir lentement
préparé et mûri son fruit de gloire. Quand Saint-Simon a sonné,
dans un cor plus retentissant que celui de son père, où sa
malveillance bave sans gêne, et durant une chasse impitoyable,
l'hallali d'un siècle, sa race est à bout d'énergie. Elle a créé son
grand homme, elle n'enfantera plus, sauf, après plus d'un siècle, le
Saint-Simon moitié prophète et moitié rêveur d'une civilisation
nouvelle, un esprit où survit de la puissance mais où l'équilibre est
rompu. Et, après ce sophiste, le nom tombe dans l'in pace des
gloires mortes.
Avec le maréchal de Coigny, la noblesse, la célébrité et la
fortune, lentement faites, légitimement accrues, d'une famille, sont
parvenues à leur apogée. Son fils Jean-Antoine, lieutenant-général,
vit sur la gloire paternelle et se fait tuer par le prince de Dombes, en
1748. Il laisse deux fils et la famille se divise en deux branches.
LA BRANCHE AINÉE
L'aîné, Marie-François-Henry de Franquetot, hérita le titre de duc
et l'immense domaine de Normandie, les terres de Franquetot et de
Coigny avec leurs deux châteaux, Coigny, la vieille demeure féodale,
et Franquetot bâti par le maréchal, dans le style du e XVIII siècle. La
supériorité de ce duc n'était ni l'esprit, ni le talent militaire, ni même
la beauté, mais «un excellent maintien, un ton exquis, une raison
simple et juste, du calme et de la politesse [54] », mérites de cour,
grâce auxquels il se fit une place dans le cercle le plus intime de la
reine Marie-Antoinette. En 1814 il fut nommé pair, maréchal de
France et gouverneur des Invalides. Il mourut en 1822.
[54] Tilly. Mémoires, t. II, p. 112.
Il avait eu un fils, le marquis de Coigny, lequel, fidèle et inutile
aux Bourbons durant l'émigration, obtint de Louis XVIII le titre et la
pension d'officier général et mourut en 1816. Toute sa célébrité lui
vint de la marquise sa femme. Mais celle-ci, malgré sa réputation
immense et méritée d'intelligence, était de ces esprits transfuges et
redoutables aux intérêts dont ils semblent solidaires. Au lieu de
servir l'union de l'aristocratie et du trône, elle travailla avec passion à
la ruine de la monarchie, applaudit, par haine de la famille royale,
aux excès de la Révolution. Loin qu'elle se sentît liée à la cause que
soutenait son mari, elle était aussi rebelle à l'ordre familial qu'à
l'ordre politique, et finit par divorcer.
De son mariage avec le marquis étaient nés deux enfants:
1o Une fille, qui reçut à sa naissance, le 23 juin 1778, les noms
d'Antoinette-Françoise-Jeanne, mais que sa mère appela toujours
Fanny. Mariée, en 1805, au général comte de Sébastien, elle mourut
en couches, en 1807, à Constantinople où son mari était
ambassadeur. L'unique fille qu'elle laissait épousa le duc de
Choiseul-Praslin, de qui elle eut sept enfants, dont trois fils;
2o Un fils, Gustave de Coigny, qui avait servi dans l'armée
française, tandis que son père et son grand-père étaient émigrés,
perdit un bras à Smolensk et s'établit en Angleterre au retour des
Bourbons. A la mort de son grand-père, en 1822, il recueillit le titre
de duc et épousa, la même année, Henriette Dundas, fille de sir
Henry Dalrymhe Hamilton et fit souche dans la noblesse anglaise.
Le duc n'eut de son mariage que deux filles. L'une s'était mariée à
lord Stair, et est morte laissant un fils, M. Dalrymhe-Stair, qui a écrit
une histoire de la famille Coigny; l'autre a épousé le comte Manvers
et vit à Londres. Ce sont elles qui ont recueilli la fortune de la
branche aînée et par suite les domaines de Franquetot et de
Coigny [55] .
[55] J'ai dû ces communications sur la branche aînée des
Coigny à M. le comte Fleury. Il a bien voulu mettre à ma disposition, avec une générosité rare aujourd'hui, des notes