Mémoires de Aimée de Coigny
Chapitre VI
Mais si Aimée ne perdit pas sa place dans la société qui survivait
encore en France, si le monde révolutionnaire se para d'elle, fier du
gage qu'elle lui avait donné par son mariage irréligieux, si Montrond
eut sa part de ce succès, que devenait dans le succès le bonheur?
L'originalité de Montrond était un de ces mérites qui, pour rester
des mérites, doivent apparaître de loin en loin. La prétention à n'être
dupe de rien est elle-même une duperie et de toutes la plus triste.
Elle rend incapable de croire à rien de désintéressé, de noble, et,
vue de près, fait le censeur méprisable à ceux qu'il méprise. Avoir
tant sacrifié à un homme, satisfaite pourvu qu'il reconnût en cette
largesse la preuve d'un entier amour, et se trouver unie à un
négateur des générosités et des dévouements, qui s'estime de
n'estimer personne et a assez affaire de s'aimer, était, pour une
femme, de toutes les déceptions, la moins attendue et la plus
cruelle. Quand elle eut achevé son voyage de noces, le vrai,
l'important, le redoutable, celui que chacun des époux fait dans
l'âme de l'autre, elle sentit, et chaque jour davantage, l'injustice,
l'humiliation et l'offense. Elle finit par prendre en horreur cette
humeur égale dont nulle émotion ne troublait jamais l'équilibre, ces
jolis mots qui assassinaient élégamment le respect, l'estime, la
confiance, cet art tourné en infirmité de ne prendre plaisir qu'à la
laideur humaine. Elle fut lasse qu'on fît rire son esprit de ce qui
faisait pleurer son cœur.
VI
Des griefs naissent les représailles. Elle les tint suspendues plus
de cinq années, obstinée à espérer encore. Mais, le jour où elle
n'eut plus de doutes sur sa méprise, cette femme mal gardée par le
devoir devait chercher une revanche de l'amour. Et, comme il y a
dans les entraînements de cœur plus de logique et moins de hasard
qu'on ne croit, si un homme avait chance de lui plaire, c'était le
moins semblable à son mari.
Or, en même temps que Montrond décourageait Aimée, le
Directoire avait lassé la France, et la même loi des contrastes venait
de triompher dans le régime nouveau. Les divisions anarchiques du
gouvernement collectif, la corruption des hommes publics,
l'incapacité de la démagogie, les excès de la tribune, trouvaient pour
terme le geste impérieux et bref d'un soldat. La Constitution
accordait, il est vrai, à la liberté, des avocats d'office. Mais, en
écrasant sous le nom de Tribuns ces hommes qui, sans droit de
veto, ni d'appel au peuple, obtenaient seulement licence de
plaidoirie en faveur des franchises publiques devant un corps
législatif choisi par le pouvoir, la Constitution les réduisait à la plus
discréditée des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions
créées pour le travail silencieux et rapide, ce monopole du
bavardage aux tribuns n'allait pas sans un peu de ridicule, et
semblait calculé pour le leur donner.
Pourtant, les raffinés d'intelligence, accoutumés à entretenir, par
la vie de salon, le goût de la controverse, redoutaient la main
autoritaire de Bonaparte. En vain, leur chef naturel, Talleyrand,
venait de passer au plus fort: la société dont il avait été l'arbitre
persévérait, avec madame de Staël, à vouloir un gouvernement
d'opinion. M. de Montrond suivait M. de Talleyrand, Aimée de Coigny
resta aux côtés de madame de Staël. Il y avait une certaine
grandeur à réclamer contre le génie les droits de la raison, à
défendre, malgré un peuple fier d'obéir, la souveraineté nationale.
L'abandon même où se trouvait le droit de tous, qui n'intéressait
presque plus personne, et le péril de ces obstinés, assez hardis pour
contredire la toute-puissance du maître, donnaient aux tribuns
opposants un air de courage et de magnanimité. Dans les salons, on
prodiguait à ces survivants du régime parlementaire l'empressement
flatteur et les faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force
d'une cause aux héros et aux spectateurs des triomphes mondains.
Au nombre de ces tribuns était Garat [33] , de cette dynastie qui
fournissait des acteurs au théâtre et à la politique. Le tribun chantait
d'une belle voix la liberté, comme son frère, le grand Garat, les
romances. Si sa renommée n'était pas égale, il avait pourtant son public, et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la bruyante
indépendance irritait le Premier Consul [34] . C'est sur ce Mailla Garat
que s'égara le choix d'Aimée.
[33] La notoriété de la famille commença par Joseph Garat.
Celui-ci était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays
basque. Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et
ses deux sœurs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères
devint prêtre et une de ses sœurs religieuse. Pour lui, avocat,
député important de la Gironde, ministre de la justice et régicide
sous la Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au
lendemain du 18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la
politique par le retour des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en
1824, royaliste et chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il
s'était, pour ne pas périr, réfugié dans la petite arche de son
égoïsme et voguait satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce
sur du sang. Mais lorsque la grande inondation se retirant, le
laissa à sec, il fut ressaisi par les anciennes puissances, l'amour
du sol natal, la loi de l'hérédité, l'enseignement des premiers
maîtres, et dès qu'il n'espéra plus rien des hommes, il revint à
Dieu. Il ne laissa pas d'enfants.
Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis
membre de l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils,
Pierre, Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort en
1823, fut le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune qu'à
sa voix et à ses manies dont il savait faire autant de modes. Mais
Mailla, né en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique et
quand, à trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent:
Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une
compensation. La politique lui valut sous l'Empire un poste
subalterne, que son ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu
directeur des Archives, lui donna dans les bureaux; aux Cent-
Jours, la politique fit de lui un secrétaire général à la préfecture de
la Gironde; la politique le destitua au retour des Bourbons. Quand
il n'eut plus de protecteur, il n'eut plus d'avenir et traîna à
Bordeaux son oisiveté jusqu'à sa mort, en 1837.
Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand
celui-ci eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna
comme secrétaire et au retour obtint dans les douanes une place
dont il vécut cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais
avec moins de talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle Joseph et obtint une perception à Vaugirard.
Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à
plus de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout privilège est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui, de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la clientèle des hommes publics.
[34] Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un
jour devant le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait répondu:—Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et chez Mailla Garat.»—Mémoires sur le Consulat, Paris, 1826, p. 34.
Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait,
avouée, admise, la plus maritale des situations illégitimes. Sans
doute fut pour quelque chose dans les coquetteries d'Aimée le plaisir
de prendre un homme à une femme, de voler un amour connu [35] ;
c'était l'espèce de larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut
pas suffi pour qu'elle agréât «ce petit homme à l'air chafouin [36] ».
Mais, obsédée par la laideur morale d'un bel homme, par cette
pédanterie d'égoïsme qui proscrivait toute émotion comme une
inintelligence, elle en était venue à croire que la plus enviable beauté
de l'homme était: croire, aimer, se dévouer. Garat, qui avait sans
cesse à la bouche l'intérêt général, les droits du peuple, lui parut,
comparé à Montrond, le représentant d'une grande cause, une
manière de héros. Elle cherchait une âme, elle ne regarda pas au
corps où cette âme s'était logée.
[35] Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse
qu'Aimée aurait mise dans sa mauvaise action:
«Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de
Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse, impatientée par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme. Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun, ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu
de l'écritoire. Après son départ, la femme de chambre de madame
de Condorcet descendit à sa maîtresse cette écritoire oubliée,
pour la faire renvoyer à la duchesse. La tentation était très forte:
l'écriture de Mailla qu'on pouvait reconnaître sur le fragment qui
sortait de l'écritoire excitait la curiosité de madame de Condorcet,
elle y céda. C'est ainsi qu'elle connut qu'une autre possédait ce
cœur qu'elle croyait tout à elle.»—Souvenirs de la baronne de
Vaudey, p. 10.
[36] Souvenirs de la baronne de Vaudey.
Cette psychologie semble superflue au récent biographe du
chanteur Garat. M. Paul Lafond, persuadé que la nature ne prépare
pas de si loin les rencontres amoureuses, a sa version, que voici. Le
chanteur, dit-il, était irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même
pas à se défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne
louée en commun avec mesdames de Bellegarde, elle présenta son
vainqueur à ses amies, il amena son frère: ce fut assez pour que,
peu après, le chanteur passât d'Aimée à l'une des dames de
Bellegarde et pour que Aimée se consolât du chanteur avec le
tribun. Cela est fort simple, même trop. M. Paul Lafond affirme, mais
il n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain un
soupçon qui serait une présomption de preuve, pas même du grand
Garat un billet, ne fût-ce qu'une preuve de présomption. Rien n'est
pas assez. Et comme, tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de
Coigny en prison deux années plus tôt qu'elle n'y entra, et par
compensation l'enterre plus jeune de deux ans qu'elle ne fut prise
par la mort; comme, tantôt, un peu tardif, il ajourne jusqu'après le 9
thermidor le divorce qui, dès 1793, l'avait séparée du duc de Fleury;
comme il la prend pour la marquise de Coigny, quand il déclare
écrits pour elle les Mémoires de Lauzun, on a droit de croire que, s'il
a confondu les deux cousines, il a pu mal distinguer entre les deux
frères. Et, si son récit n'est qu'un écho incertain de quelque
vantardise orale où se trompait elle-même l'incommensurable vanité
du chanteur, il suffit de répondre: «Chansons que tout cela.»
Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, Aimée
apportait, dans cette nouvelle tentative, la même vocation
d'obéissance, le même besoin de se rendre semblable à celui qu'elle aime. Orléaniste avec Lauzun, aristocrate avec Malmesbury,
sceptique avec Montrond, la voici républicaine. Et comme, cette fois,
ce n'est pas un caprice de vanité ou de désœuvrement qui la livre à
un petit-maître; comme, conduite à une même faiblesse par un
sentiment moins vulgaire, elle est poussée par son dégoût d'un
homme qu'elle méprise vers un homme qu'elle croit estimer, elle
semble aller au désordre avec une âme neuve. Elle apporte à se
perdre des scrupules de conscience et une pudeur de sentiments
que ni son éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses
précédentes fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime où
Montrond tenait l'espèce humaine le préparait à ne subir l'infidélité ni
comme une surprise ni comme un malheur. D'ailleurs, mieux que la
philosophie, nos passions calment nos passions; il était trop joueur
pour être importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour qu'aux
«beaux yeux de la cassette», où il puisait souvent, et Aimée se
laissait ruiner, indifférente à la fortune. Mais le jour où elle écrivit à
Garat: «Je suis ta vraie femme», elle ne supporta pas la pensée
d'appartenir à un autre, elle voulut, pour être tout entière au nouvel
élu de son cœur, rompre le reste du lien qui l'attachait à Montrond.
Le divorce fut prononcé [37] , et c'est sous son nom d'Aimée de
Coigny qu'elle allait désormais courir les hasards du cœur.
[37] M. de Lescure, dans son livre l'Amour sous la Terreur,
écrit qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre, et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à dos et pour y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes, à peine échappées à la mort, partissent pour un pays en guerre avec la France, cherchassent le risque d'être au retour pris comme émigrés; le séjour de l'Angleterre avait trop desservi Aimée pour qu'elle dût être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage ne dura pas deux mois, mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX qu'Aimée accomplit les premières formalités pour obtenir le divorce. C'est le 6 germinal, an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel ne s'est présenté quoique sommé», et «sur la réquisition expresse de la dame Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage qui a eu lieu entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel Montrond et dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.»
Quand le mariage a cessé d'être la transformation de l'amour en
devoir par un engagement pris pour jamais envers Dieu, les contrats
de fidélité temporaire passés devant une autorité tout humaine sont
vides de respect et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a
point à s'engager envers un tiers à aimer: cela ne regarde que deux
personnes. Et comme elles ne sont pas maîtresses de demain, qu'il
s'agisse d'aimer ou de vivre, il leur suffit d'être l'une à l'autre, sans
vaines promesses. Aimée de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec
Garat l'union libre. Mais c'était si peu avec une arrière-pensée de se
reprendre, ou de cacher son intrigue, qu'elle alla habiter avec lui.
Elle montre plus que jamais cette audace des déterminations,
indifférente des suites, qui l'inspire quand elle aime et pour être plus
à ce qu'elle aime. Au moment où elle refuse de se lier, elle n'hésite
pas à se compromettre. Elle ne veut pas fixer son avenir par des
engagements définitifs, elle l'enchaîne par des actes irréparables.
Car, cette fois, elle achève de se perdre. Par son mariage avec
Montrond, elle avait descendu dans son monde: elle en sort par son
commerce avec Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute
situation régulière, et se déclasse au moment où le Consulat
restaurait dans les mœurs, sinon la vertu, au moins la décence.
L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux qui tiennent lieu
de tout? Elle comptait s'associer à la vie d'un grand citoyen, soutenir
le combattant de la liberté contre le despotisme: elle est à peine la
compagne de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul avec les
principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande que son mérite.
Simple déclamateur, il a emprunté les idées et voudrait plagier la
forme de Rousseau, le grand maître qui a formé de si mauvais
disciples. Le jour où il n'a plus à mettre en discours les lieux
communs de la politique, c'en est fait de son unique talent; il n'est
plus qu'un acteur sans théâtre et, après quelques jours, personne
que lui ne gémit sur son silence. Adieu la gloire! Tant mieux, moins
de temps sera volé à l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où
l'on vivra plus près l'un de l'autre! Mais comment, si près, ne pas se
juger? Mailla est peuple, montagnard basque, devenu robin, il sait
les lois qu'on apprend dans les écoles, il ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une tradition héréditaire, et qui, par les
habitudes tout extérieures du savoir-vivre, rendent discrets les
défauts, visibles les mérites, inspirent les qualités dont elles
enseignent les apparences, et contribuent tant au charme de la vie
intime. Aimée subit de Garat les vulgarités, le sans-gêne, les
maladresses que la médiocre éducation donne aux qualités même.
Elle semble une statuette de Sèvres aux mains d'un rustre: non
seulement les violences, mais les caresses brutales de ces doigts
gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité. Tel qu'il est,
pourvu qu'il soit tout à elle, c'est assez, et elle accepte joyeusement
la vie des couples gênés, emprunte, hypothèque [38] pour son faux
ménage, se fait la servante de ce petit compagnon. Elle n'a besoin
que de fidélité. Son illogisme veut une vie régulière dans le
désordre; elle fait, comme tant d'autres, ce rêve dont tant d'autres,
comme elle, ont été réveillées si rudement par l'inconstance
masculine. Elle a trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres
liens, Mailla s'en tient aux chaînes légères. Il la trompe, ou elle le
croit. Elle se plaint, défend ses droits avec jalousie, il défend sa
liberté avec emportement, elle s'obstine. «Et s'il me plaît d'être
battue!» disait la Martine de Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort
pour une duchesse qui avait eu son tabouret à Versailles, toutes les
délicatesses du luxe à Paris, et partout les hommages des maîtres
en l'art de plaire!
[38] Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par
Montrond. Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire, et quinze jours après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié du 21 germinal, an X, à la communauté de biens, qui avait existé entre elle et Montrond, «la dite communauté lui étant plus onéreuse que profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait la terre de Mareuil.
Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le
compagnon avait su les exciter et les satisfaire. L'amour qu'elle avait
commencé avec le moins de vices, avec le plus d'idéal, est tombé là!
Il ne s'agit plus d'être l'associée d'une grande cause, la consolatrice
d'un grand homme: qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et l'alliance des enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée à Mailla
Garat, il reste seulement, avec le souci de trouver les ressources
nécessaires à la durée de l'existence commune, les ardeurs lascives
qui désormais la remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que
l'humiliation fût complète, c'est lui qui se lassa le premier. C'est elle
qui s'obstina à le retenir; quand il fut parti, à le reprendre; quand il
eut disparu, à le pleurer.
Elle se promit alors de ne plus recommencer avec personne la
triste expérience, et résolut de tromper par l'activité de son
intelligence la viduité de son cœur.
L'Empire était alors dans sa jeunesse et dans sa gloire.
Napoléon n'avait laissé d'asile à la liberté que les œuvres
d'imagination, et les lettres elles-mêmes, sans influence sur la
politique, en subissaient, comme tous les arts, le prestige. Elle avait
remis en honneur Sparte, Rome, l'Égypte. De l'antiquité, l'on avait
ressuscité les vertus civiques, dépassé les modèles militaires, on la
voulait égaler par les gloires de la pensée. Les écrivains d'ailleurs,
plus encore que les sénateurs et les tribuns, semblaient vieux et non
antiques: c'est surtout à l'imagination que le souci d'imiter est
redoutable. Il enlevait toute spontanéité, tout naturel à leur effort
pour donner aux pensées de leur temps et de leur race un air romain
ou grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne gâtent que les
œuvres écrites, destinées au public, et où les lettrés mettent leur
honneur. Quand ils oublient la postérité et se reposent de leurs
œuvres dans la conversation, l'esprit français, sous toutes les écoles
et malgré elles, garde sa grâce, son goût, sa mesure, son
indépendance et la malice ailée de ses traits. Ainsi les mêmes
auteurs dont les vers et la prose ont la même pauvreté solennelle et
représentent dans la littérature le style empire, dès qu'ils déposaient
la plume redevenaient Français, c'est-à-dire aimables et brillants.
Aimée entra en relations avec les plus connus d'entre eux. A ces
hommes d'esprit elle apporta le sien, qui n'était inférieur à celui de
personne, et sa renommée s'établit vite parmi ces faiseurs de
réputations. L'aptitude de son intelligence à entrer dans les goûts de
ceux avec qui elle vivait lui inspira sa première tentative de devenir auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman dans sa vie, elle en tira un
de son imagination, et écrivit Alvar. Je n'ai pu retrouver le livre. Elle
ne l'avait édité qu'à vingt-cinq exemplaires. Si son pied fin laissa voir
un bout de bas bleu, on ne pouvait mettre dans le geste plus de
réserve. Et cette indifférence de grande dame pour le suffrage de la
foule contraste fort avec la fureur de notoriété banale qui,
aujourd'hui, révèle des goûts de parvenues en tant de femmes fières
de leur race.
Mais, faute qu'elle eût par des succès d'auteur changé de
renommée, et comme si l'on ne pouvait avoir le goût des lettres sans
l'envie de se faire valoir par elles, ses biographes n'ont pas voulu
croire à cette trêve où le cœur s'endormait aux jolies chansons de
l'esprit. Obsédés par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis la
lassitude ni le repos de son cœur. L'unité du caractère dans leur
héroïne exigeait l'ininterruption de ses faiblesses. Ils ont dans sa
retraite éventé une ruse, cru que son amour de la littérature avait été
son amour de certains littérateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de
l'admiration, elle n'en a jamais fait mystère. Que cette admiration ne
fût pas méritée par le talent, c'est l'avis d'aujourd'hui, ce n'était pas
l'avis d'alors: et, heureusement pour les honnêtes femmes qui
s'enthousiasment d'œuvres médiocres, les preuves de mauvais goût
ne sont pas des preuves de mauvaises mœurs. D'ailleurs, Lemercier
méritait l'attachement par son caractère, et le caractère, à soixante-
dix ans, n'inspire plus d'amour. Lemercier n'était pas seulement
vieux, mais infirme, à demi paralysé, à peine la moitié d'un homme,
et elle n'était pas femme à s'éprendre d'un buste. Étienne de Jouy,
au contraire, était un galantin fort capable de compromettre les
femmes: son succès auprès de la nôtre paraît sûr à M. Paul Lacroix.
Les preuves sont: une lettre de 1813, qu'elle signe Aimée, où elle
supprime «monsieur» et rend compte de ses démarches faites en
faveur de l'écrivain, alors candidat à l'Académie française; plus une
seconde lettre où elle lui rappelle «les bons moments qu'ils ont
passés ensemble». Que le passé de cette femme ne rendît pas
invraisemblable une aventure, soit: mais la mauvaise réputation ne
prouve rien, précisément parce qu'elle prouverait trop. Les indices relevés contiennent-ils certitude ou probabilité de ce caprice pour