Mémoires de Aimée de Coigny

Aimée de Coigny · Chapitre 11 sur 19

Pages du PDF

Mémoires de Aimée de Coigny

Chapitre XI

pour se subordonner les puissances civilisatrices de toute société.

Or, non seulement la Royauté française avait supprimé l'autonomie

des communes et des provinces, non seulement elle avait fini par

anéantir toute indépendance corporative et fixer seule la loi et le sort

de toutes les professions, mais elle avait, en étendant ses prises sur

les Universités, sur les Parlements et sur l'Église, prétendu à la

souveraineté sur le savoir, la justice et la morale. Cet universel

étouffement avait assuré à la royauté la toute-puissance partout où il

avait détruit la vie, mais toutes ces morts n'avaient pu la défendre

quand elle fut attaquée à son tour. L'œuvre avait été reprise par le

plus prodigieux des hommes. Après quatorze ans, il succombait

écrasé sous le poids de la toute-puissance. Preuve tragique,

renouvelée, évidente, que les deux postulats de la monarchie

absolue étaient faux, et que, pour revenir à la vérité, et par la vérité à

l'ordre, il fallait briser d'abord l'universelle usurpation contenue dans

l'unité du pouvoir, délivrer de la prison centrale où elles avaient été

toutes jetées, et rendre à leurs places naturelles dans toute la

France, des autorités multiples comme les intérêts, distinctes

comme les compétences, indépendantes comme les droits.

 

XI

 

Mais un tel changement dépassait la force de pensée que les

réformateurs d'alors apportaient à leur œuvre. Tous s'accordent à

omettre l'essentiel. Pour l'autonomie de la commune, de la province,

du travail, de la science, de la justice, de l'église, rien. Tous les

intérêts continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire

universel. Toute la nouveauté se borne à changer ce mandataire. Ce

ne sera plus le Roi ou l'Empereur, ce sera le Parlement qui décidera

tout, au nom de la nation.

Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux qui ont des

besoins, des désirs, et par suite ont à espérer ou à craindre de l'autorité? Si les intérêts ne sont pas admis à parler chacun avec sa

voix distincte et ses représentants particuliers, du moins tous les

Français sont-ils admis à grossir de leurs vœux confondus cette

clameur commune qui donnera à la France sa représentation

unique? Et y aura-t-il quelque chance que, tous étant pour quelque

chose dans l'existence du Parlement, tous soient pour quelque

chose dans sa sollicitude? Non. Royalistes ou révolutionnaires, les

réformateurs ont trop connu la démagogie pour ne pas refuser toute

part d'autorité à la multitude. Au pouvoir de tous et au pouvoir d'un

seul, ils veulent substituer le gouvernement des meilleurs.

Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion de

Boisgelin et celle de Talleyrand.

Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement à la

noblesse, dont il est. Mais il reconnaît que, pour se servir de cette

noblesse, il la faut transformer. Une aristocratie véritable est celle qui

assure une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés par

des services rendus à l'État. La certitude de mieux exciter leur zèle

en les récompensant jusque dans leur descendance, la chance

incertaine, mais assez fréquente, que des vertus se transmettent

avec le sang, l'avantage de confier des intérêts durables à des

familles durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges.

Mais une aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse de se

rajeunir que de se perpétuer, proportionne l'influence aux services,

anciens ou récents. La noblesse française, à mesure que se

réduisait son rôle dans la vie nationale et qu'elle pouvait moins

s'honorer de services présents, était devenue plus vaine des

services passés. Elle avait de plus en plus mesuré l'honneur des

familles à leur antiquité, et, non contente d'être un corps héréditaire,

avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce qui vit sans se

renouveler dégénère, et les survivants épuisés des vieilles races

s'étaient trouvés incapables de se défendre contre les usurpations

de la royauté, incapables aussi de défendre la royauté contre la

populace. Comment subordonner une royauté qui avait fini par être

tout à une noblesse qui avait fini par n'être rien?

Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les mêmes moyens

qui l'avaient d'abord formée, d'attribuer un privilège politique à

l'exercice de certaines fonctions, aux premières dignités dans les

services publics. Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges,

remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou usurpées par

l'audace des violents, ne prouvaient plus le mérite; et sous l'Empire,

les plus glorieuses aptitudes aux armes, à l'administration et la

science s'unissaient à la servilité. Une présomption moins incertaine

d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui qui l'a

fondée, elle prouve une valeur personnelle, car la source des gains

durables est la continuité de l'effort judicieux; aux héritiers cette

fortune assure une éducation qui donne à leurs facultés tout leur

développement. Elle prépare ainsi des collaborateurs aptes aux

affaires publiques, et qui n'ont pas besoin d'elles pour vivre. Soit, si

ces enrichis, mêlés à la noblesse de race et fortifiant par la

puissance de leurs activités les traditions du corps où ils entraient, y

eussent pris seulement la place faite à leur mérite par la confiance

de leurs pairs. Mais borner la réforme de l'État à l'avènement d'une

aristocratie parlementaire était rendre impossible l'organisation de

cette aristocratie. Dans une France où n'a été restaurée l'autonomie

d'aucun corps, comment rétablir un corps de la noblesse et lui

donner une voix collective? Il n'y a que des individus, donc des

volontés individuelles. L'aristocratie de race et de fortune ne saurait

gouverner que par le droit politique réservé à tout noble riche.

Comment imposer à la France nouvelle un monopole politique au

profit de la naissance? M. de Boisgelin, n'osant revendiquer le droit

du noble, ne stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait

électeur; plus d'argent, éligible à la députation; plus d'argent

élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait que, grâce à la

restitution de leurs biens, les nobles seraient les premiers de ces

riches. Mais, d'après ses combinaisons, ce n'était pas de nobles,

riches ou pauvres, c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait

composé le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la race, la

richesse, même sans la naissance, devenait tout; la naissance sans

la richesse, rien. Et le pouvoir qu'un aristocrate eût voulu préparer à

l'aristocratie n'était donné qu'à l'argent.

Remettre le gouvernement à la richesse, et par le motif qu'elle

donne l'indépendance, est d'une pauvre philosophie. La fortune

rassasie-t-elle les avides d'honneurs, de pouvoir et même d'argent?

elle leur fait des loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque,

des chances pour atteindre plus facilement ce qu'ils désirent, et

l'ambition plie l'échine des opulents aussi bas que celle des

faméliques. Une aristocratie d'argent ne valait pas même l'ancienne

noblesse où, du moins, la fierté des services rendus par les ancêtres

à la grandeur nationale perpétuait une éducation de générosité, une

intelligence du dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré ces

sauvegardes, cette noblesse avait si souvent oublié, exploité,

opprimé la nation qu'elle devait servir et avait si mal contenu

l'usurpation royale, combien l'égoïsme était-il plus à craindre d'une

oligarchie censitaire! La richesse, obtenue presque toujours grâce à

l'application de toutes les facultés à l'intérêt personnel, et dans une

lutte où chacun combat pour soi contre tous, ne prépare ni celui qui

l'acquiert, ni ses descendants à oublier leur propre avantage, à

préférer quelque chose à eux-mêmes, et, par suite, le bien public

aux faveurs dont la royauté dispose. Dans une aristocratie, l'or n'est

que l'alliage: il n'en faut pas trop, sinon elle devient une fausse

monnaie.

La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est pas française

et c'est de l'étranger quelle venait. Rien, depuis la Révolution,

n'étonnait nos royalistes à l'égal de cette aristocratie anglaise qui,

suppléant à la médiocrité ou la folie de ses princes, avait soutenu

sans désavantage la lutte contre le génie de Napoléon. Éblouis par

cette splendeur de ténacité, ils ne discernaient pas que, si l'argent

donnait à cette aristocratie des forces, il la liait, elle et ses forces, à

des intérêts tout matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour

exploiter à son profit le travail de la population et les ressources du

sol; qu'elle luttait uniquement au dehors pour assurer la

prépondérance du commerce britannique dans l'univers; que cette

avidité eût traité l'univers en pays conquis si elle n'avait trouvé pour

rivale une ambition grande aussi comme le monde; qu'enfin, si

l'oppression était limitée au dedans, c'était par les antiques remparts de la liberté individuelle, des franchises locales, des associations

volontaires, par le respect de la loi pour la coutume, c'est-à-dire par

la solidité d'une structure féodale sous la nouveauté mercantile. Ils

ne réfléchissaient pas que transplanter ce régime parlementaire en

France où toute cette vie locale et corporative, qui est la part légitime

des plus humbles à la vie collective et au gouvernement d'intérêts

généraux, avait disparu, où toutes les garanties instituées par le

moyen âge pour la protection des faibles avaient été détruites, où la

loi avait autorité sur tout, où le gouvernement traitait en maître la loi

elle-même, c'était livrer sans réserve l'avenir de la nation et le sort

de chacun à une oligarchie censitaire, la plus égoïste des

oligarchies. Ainsi l'Angleterre nous était également dangereuse par

ses rivalités et par ses exemples.

Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le pouvoir à une

aristocratie d'intelligence. C'est par cette aristocratie et pour elle

qu'avait commencé la Révolution française. Formés par

l'enseignement classique et par la philosophie du e XVIII siècle, les

Constituants s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de

leur savoir qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le citoyen finit

où l'ignorant commence, ils s'étaient entendus pour dérober le

pouvoir à l'inaptitude des foules, donner par leur régime électif toute

l'influence à la parole qui est l'arme des intellectuels, et substituer à

l'oligarchie de la naissance l'oligarchie des capacités. Talleyrand

avait été, en 1789, l'un de ces novateurs. Il se sentait plus captif que

privilégié de l'ancien régime, et voulait que les murs de sa prison

tombassent, fût-ce par un tremblement de terre. D'ailleurs, les

ambitieux jugent le meilleur le régime où ils espèrent le plus

d'importance. Entre les simplicités brutales des multitudes et les

affinements héréditaires de ce grand seigneur, il y avait

incompréhension réciproque, tandis que tous ses dons préparaient

sa puissance sur une société polie et discoureuse où l'assemblée

politique serait un salon agrandi. Le salon fut presque aussitôt

envahi par la rue, les sabots de la populace écrasèrent toute

supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la multitude à l'inertie et

l'élite intelligente à l'activité de l'administration publique. En cela était reprise, le 18 brumaire, l'œuvre de 1789. Même la Constitution de

l'an VIII créait une classe gouvernementale avec une vigueur

inconnue aux premiers Constituants. Eux, satisfaits de concentrer le

pouvoir électoral entre les mains de la classe moyenne, se fiaient à

elle pour choisir sa propre élite, et ne s'étaient pas armés contre les

caprices, les négligences, les intimidations qui menaçaient de

corrompre et en fait annulèrent presque aussitôt ce suffrage. En

créant un Sénat pour y réunir, par le choix des consuls, les

serviteurs les plus éminents de la société nouvelle; en conférant à ce

Sénat le droit de recruter lui-même ses futurs membres, les futurs

consuls, et les membres du Corps législatif; en bornant la part des

citoyens français à former la liste nationale des cinq mille noms

parmi lesquels le Sénat faisait librement ses choix, la Constitution de

l'an VIII avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire le privilège de

se perpétuer par la seule volonté de ses chefs, de gouverner le

présent et de s'assurer l'avenir. Puis, de même que la démagogie

avait ruiné l'ordre voulu en 1789, l'ordre établi en l'an VIII avait été

bouleversé par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use, c'est vers

cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de Talleyrand.

Quatorze années ont refait au peuple une âme d'obéissance et

affermi dans une aristocratie de fonctionnaires l'habitude de manier

les affaires et les hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à

administrer, comme les administrés à obéir, et la France, ne

cherchant plus sa loi dans l'arbitraire d'un maître, retrouvera sa

fidélité secrètement gardée au premier amour, sa foi de 1789 à une

aristocratie de l'intelligence.

Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien, il anéantira

par la paix, son premier acte, l'œuvre de la Révolution au dehors, et

par toute la suite du règne l'œuvre de la Révolution au dedans.

Royauté, noblesse, église, à chaque prétention de reprendre l'ancien

état, troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers

usurpateurs de charges nobles, les sceptiques émancipés du joug

religieux, et des Français le plus menacé sera Talleyrand que la

royauté traiterait en rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en

apostat. Son péril personnel le rend anxieux pour la conquête essentielle de la Révolution, le droit de tout Français à obtenir, quels

que soient sa naissance et son culte, une importance mesurée à ses

aptitudes. Le maintien de l'aristocratie nouvelle est nécessaire à

sauvegarder les intérêts qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle

de justifier son principe oligarchique par la défense de garanties

chères à tous. Plus l'ancien régime survit dans le Roi, plus il faut

maintenir au pouvoir la classe qui a goûté au fruit défendu de la

Révolution.

C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit de la force qui

appartient à l'Europe, et le droit de l'histoire représenté par Louis

XVIII, il glisse le droit de la nation, et sous le nom de nation il

accrédite le Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent

seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas contre l'Empereur?

Le trahir sera se justifier des complicités passées; offrir la couronne

à un autre, s'assurer l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra

comme mandataires de la France ceux qui se seront déclarés pour

lui. Si le vote de quelques cents sénateurs et députés n'abolit pas

les millions de suffrages qui ont fait de Napoléon le mandataire

universel du peuple français, un autre plébiscite effacera le droit de

l'Empire au profit de la royauté; et tout ennemi que soit Talleyrand de

la multitude, il veut bien qu'en se désavouant elle-même, elle

supprime un embarras. Les Bourbons ainsi accepteront la

Révolution qui les accepte. Et comme entre elle et eux l'accord ne

supprimera pas les disputes de frontières, le premier rôle, à défaut

de la première place, appartiendra dans l'État au négociateur de

l'entente; il continuera à s'imposer à la Cour par son autorité sur les

parlementaires et aux parlementaires par son influence sur la Cour.

Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance, habileté.

Mais que valait le dessein lui-même d'assurer le gouvernement à

l'intelligence? Qu'était cette intelligence? Celle qui, après quatre

mille ans de civilisation humaine et onze siècles de gloire française,

se vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du e XVIII

siècle, une éducation toute classique, une complète inexpérience

des affaires avaient rendu les penseurs d'alors inaptes à être

persuadés par autre chose que la beauté littéraire des idées générales et par la force logique des théories. C'est cette

compréhension restreinte qu'ils crurent être toute l'intelligence et à

laquelle ils demandèrent toute leur sagesse. Cette sagesse avait

condamné et détruit tout ce qui ne se justifiait pas au premier appel

des syllogismes, institutions, coutumes, respect, foi, et sur les

ruines, elle avait ouvert à l'humanité tout entière un superbe asile de

mots. Au nom de cette sollicitude universelle, ne préparer en fait que

les privilèges d'une oligarchie avait été le premier sophisme de cette

intelligence. Elle s'était aussitôt sentie gênée par le régime qu'elle

avait inventé pour se rendre souveraine: où toutes les affaires d'un

peuple se trouvent soumises à un seul tribunal, le Parlement,

chacune d'elles ne saurait être familière qu'à un petit nombre de

ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées par une majorité qui ne

les connaît pas. Le gouvernement des capacités était le

gouvernement des incompétences. Cette intelligence trouvait son

infériorité dans son idéal même: aveugle au passé, mutilée du

respect, ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives

humaines, elle rêvait de découvrir d'un coup et pour toujours la

vérité sociale. Or la raison est impropre à ces conquêtes soudaines,

précisément parce qu'à chacun elle montre d'abord, comme

l'essentiel ou le tout des choses, les apparences diverses,

accessoires, fugitives, contradictoires de ces choses, qu'à personne

elle ne révèle du premier regard l'ensemble permanent, les

conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi que ce soit. C'est

seulement la durée de l'attention et le contrôle de l'expérience qui

usent les divergences des esprits et amènent à un même jugement

sur les affaires importantes l'anarchie première. C'est seulement

après être devenue du sens commun que la raison devient une force

sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et parce que l'intellect

formé par la Révolution ne consentait pas cette épreuve de la

pensée par le temps, il avait perdu, avec le respect du passé,

l'intelligence des forces faites pour subordonner les hommes à des

intérêts collectifs et durables. Devenu au contraire une puissance

d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à son tribunal

solitaire et hâtif toutes les institutions, par suite élevait l'homme au-

dessus de la société devenue sa justiciable, par suite ouvrant accès de l'orgueil à l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer

sa caste à la nation, mais de se préférer à sa caste et d'employer sa

raison individuelle à ses intérêts particuliers. Et si c'était sauvegarder

l'influence de «la bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au lieu

d'accroître dans la nation les énergies publiques et d'y servir les

intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre les opinions,

les actes, les supériorités même iniques, les appétits même

désordonnés de chaque homme, contre les gênes de toute discipline

sociale. Voilà ce que ne prévit pas le grand habile.

Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de ses épreuves,

par l'intérêt de sa fonction, par les conseils d'une intelligence

réfléchie, à vouloir un ordre durable, Louis XVIII comprend-il que, si

la liberté est nécessaire et manque, ce n'est pas seulement aux

deux Chambres assemblées dans la capitale pour représenter et

servir les intérêts unitaires de l'État, mais aussi aux forces

naturellement disséminées comme les intérêts de la société, et

partout conservatrices de la vie locale, professionnelle, intellectuelle,

morale? Au lieu de renouveler ces puissances pour être porté par

des forces, il ne s'occupe que d'accroître aux dépens d'elles son

propre pouvoir, et, où il fallait rétablir l'équilibre de la monarchie, ne

cherche qu'à accroître la prépondérance de la royauté. Il écarte par

orgueil de principe les habiletés de Talleyrand: il refuse la

consécration d'un plébiscite qui semblerait reconnaître une

souveraineté au peuple; il tient à faire de la charte un don au lieu

d'un traité. De peur d'amoindrir son droit historique, il omet de

cacher sous la ratification nationale la part de l'étranger au

relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue de la

prérogative royale une incertitude qui deviendra un conflit en 1830.

De l'Empire il garde comme légitimes les nouveautés que le génie

de «l'usurpateur» a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour

redevenir absolu, il suffit que le souverain domine l'unique puissance

opposée à la sienne, la puissance parlementaire. Par le droit de

nommer les pairs, il s'assure la Chambre haute; par les candidatures

de fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre des députés. Comme les privilégiés n'ont songé qu'aux privilégiés, le

prince n'a songé qu'au prince.

Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se réduire à des

querelles de prééminence entre le prince et l'oligarchie

parlementaire. Celle-ci travaille au profit d'elle-même avec le double

égoïsme de la fortune et de l'intelligence. L'organisation de l'armée,

de l'enseignement, du travail, des impôts, tout est combiné pour

l'avantage d'une minorité, tout roule sur une prodigieuse indifférence

pour les besoins moraux et matériels de la multitude. Et comme

aucune autonomie locale, aucune organisation corporative, aucune

forme de groupement ne mêlent cette multitude à ces privilégiés, ne

maintiennent quelque solidarité d'intérêts dans la différence des

conditions, n'adoucissent l'antagonisme des classes par la familiarité

entre les personnes, parlementaires et nation s'ignorent, et, pas plus

qu'elle n'a d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses

pensées. Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés, ils ont à leur

service les mêmes chaînes dont le politique Xerxès chargeait la mer

pour emprisonner les tempêtes. Or les tempêtes étaient certaines

qui soulèveraient la force instable, aveugle et vaste. Les naufrages

du régime ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre

quand on déterminait si minutieusement la part de la tradition, de

l'intelligence et de l'argent. Mais, en 1814, personne, même parmi

les génies précurseurs, ne prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité

de la base trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis que

notre sagesse contemporaine prend en pitié cet aveuglement, elle

n'a plus d'yeux que pour le nombre. Adoratrice de la multitude, elle

livre tout l'avenir à cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se

connaît elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de cet

avenir pour n'avoir, en déchaînant les foules, rien réservé en faveur

des élites qui représentent les intérêts permanents de la société et

l'intelligence nécessaire pour la conduire. Durant tout le e XIX siècle,

les révolutions, plagiaires les unes des autres, se sont restreintes

aux vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement

d'une assemblée protection contre le génie d'un seul; en 1851, la

crainte de l'anarchie ramène un Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la