Mes deux papas
Dans le train du retour,…
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Dans le train du retour, je me suis calé en haut, dans un wagon où y avait personne à part deux amoureux qui se bécotaient. En les regardant, je me suis vu avec Hortense comme on était quelques moments avant, à ceci près que moi j’avais pas osé passer ma main sous le pantalon de ma copine ni sous son pull. Chaque chose en son temps, j’ai pensé. J’avais des soucis plus pressants. J’essayais de me rassurer comme je pouvais en me disant que même si elle venait d’un autre monde que le mien, Hortense et moi nous n’étions qu’une fille et un garçon qui se fréquentent comme on peut en rencontrer à Paris, en banlieue ou ailleurs. Je n’avais pas vraiment parlé aux copains de cette virée. J’avais peur qu’ils se foutent de moi du genre l’autre, il veut gérer une bourgeoise de Paname. J’en avais parlé qu’à Idrissa qui m’avait seulement demandé de bien négocier l’affaire, comme ça, au cas où, je pourrais lui faire une passe décisive avec la pote métisse d’Hortense. D’un autre côté, j’étais content parce que je ne rentrais pas bredouille de mon expédition, mais je ramenais un baiser qui témoignait de l’à-propos de ma tentative. Un baiser dont je n’avais pas osé rêver quand j’avais quitté Bondy par le train de 13 h 44.
Elle m’avait aussi donné la main sur le chemin du retour, des quais de Seine jusqu’à Châtelet où l’on s’était séparés. J’essayais de me rassurer. L’amour triomphe de tout et même en banlieue, tous les mecs ne pensent pas que toutes les meufs ne sont que des chiennes qui n’aiment que les grosses voitures et les grosses queues. Chez nous aussi t’as des mecs qu’ont des copines et qui sont amoureux. Le frère de Farid et la sœur de Mouloud, ils sont ensemble depuis la cinquième et là ils sont en terminale, toujours ensemble. Inch Allah, ils vont se marier un jour ! Pour me rassurer, j’essayais de me dire qu’elle n’était pas si différente des crasseuses et autres bouffonnes de ma classe. Et pour elle, moi j’étais à peu près pareil que les mecs de la sienne... juste un peu différent. Bref, on était presque pareils. Elle aimait les mêmes trucs de filles que les filles dans ma classe. Les mêmes boys band ou chanteurs coréens de merde. Elles aimaient les mêmes séries. Les mecs de sa classe, enfin certains – j’imagine – écoutent les mêmes rappeurs que nous. Ils kiffent le foot comme nous. Ils kiffent les mêmes trucs que nous. Ils veulent même parler comme nous, le plus souvent. Je le vois bien que quand elle veut faire la meuf cool, elle emploie des mots de chez nous, Hortense. La seule différence, c’est qu’en plus de ses goûts à elle, des trucs des filles de son âge, elle aime aussi faire des trucs que nous, à part si on te force pour l’école, jamais tu les fais. Genre, elle aime aller au musée, voir des expositions, aller au théâtre et lire. Ça, je dois dire ça me faisait flipper. Je m’imaginais avec une calvitie et des bretelles, avec une pipe dans la bouche et aussi que je parlais avec une voix aiguë et insupportable comme dans cette émission de radio du dimanche soir qu’écoutait Béatrice, dans la cuisine, à notre grand désespoir à tonton Fulgence et à moi. « La Plume et le Masque », je crois. Dans cette émission, on entend des gens... c’est effarant ! Dans mon quartier, un mec qui parle avec une voix et un ton comme ça, il survit pas cinq minutes.
Peut-être que j’allais ressembler à ce genre de gars si je restais trop longtemps avec Hortense. J’allais commencer à aimer l’opéra. Je rigolerais à des blagues pas drôles avec des gens pas cool et qui parlent comme si on était à l’époque de Louis XIV. J’allais devenir débile comme les richards des beaux quartiers dont même la manière de parler est une blague pour nous – eux aussi, ils se foutent de notre gueule. Tous les humoristes de France se foutent de la manière de parler et des accents des gars de cité. Donc c’est de bonne guerre. Un partout, la balle au centre. Dans ma classe, y a des mecs qui n’arrivent toujours pas à conjuguer au passé simple. Alors comment tu veux leur dire avec le ton qui convient : « Nous étions hier au soir au théâtre, c’était épatant ! » Hortense, elle dit ce genre de phrases et ça sonne vrai. On sent qu’elle dit pas ça pour se moquer des gens qui parlent de cette façon-là. Chez moi quelqu’un qui cause comme ça, tout le monde sait que c’est pour rigoler et se moquer des Charles-Henri. Et s’il avait le malheur d’être sérieux, tout le monde lui tomberait dessus : « Tu te crois où ? » « Tu te prends pour qui ? » Tous les rageux débiles seraient sur ses côtes. Limite quand elle s’y met, Hortense, même moi j’ai envie de la tailler mais en même temps, je veux pas. Je veux pas qu’elle fasse attention à comment elle dit les choses quand elle me parle et je me dis que sa manière de parler c’est pas pour me montrer qu’elle vient de la haute société, c’est juste qu’elle reste elle-même, qu’elle parle comme ça avec ses parents et ses amis et ça me montre aussi qu’elle est suffisamment à l’aise avec moi pour ne rien changer. C’est pour ça que je lui parle comme on parle avec les potes, en mélangeant argot, arabe, mots du bled, de gitans, je sais pas... c’est plus marrant comme ça. La langue du quartier, c’est un plat français et chez nous chacun rajoute ses épices ou le refait à sa sauce. Ça donne du goût quand on parle. Pour oser une autre métaphore en relation avec nos cours de bio, je dirais que notre français à nous est exogame alors que celui des gens des beaux quartiers est complètement consanguin. Les tournures et les mots y sont secs, n’ont plus le jus, et sont maintenus artificiellement en vie. Ça n’augure pas d’une bonne évolution tout ça. Et pourtant, j’aimais être en contact avec cette langue quand c’est Hortense qui la parlait. Je trouvais ça bizarre : elle n’avait même pas idée qu’on puisse la juger parce que c’était trop grillé que c’était une grosse bourge et j’avoue, j’aimais ça.
Arrivé à la gare de Bondy, j’ai eu un petit pincement au cœur comme quand on revient d’un week-end en excursion avec le centre et qu’on rentre à la maison. Cet après-midi avec Hortense, sur les bords de Seine, dans la capitale, où on avait mangé une glace, avait été un week-end ensoleillé en mieux, sans le bruit, ni les disputes et les bagarres, ni les heures interminables dans le car où des gars s’amusent à péter et à te mettre leurs sales doigts dans le nez quand tu dors. Je rentrais chez moi dans la pénombre et toutes mes craintes sur les différences entre elle et moi avaient disparu. C’était juste des mouvements rapides de panique parce que j’étais trop heureux et ça fait toujours peur d’être franchement heureux dans la vie. On a toujours peur qu’un malheur arrive et rééquilibre les choses dans le sens du quotidien, c’est-à-dire des emmerdes. Mais ce soir-là, moi, Boris I er du bois de Bondy, M. le banlieusard en chef, de retour dans ma cité avec mon bisou, fièrement accroché à mes lèvres – un bisou excusez du peu, consenti par une princesse de la ville – en vrai, j’étais juste content parce que je la trouvais jolie et que je me sentais chanceux.
*
Quand je suis rentré, ils étaient tous comme un comité d’accueil à m’attendre dans le salon, devant la télé. Au début, ils ont fait comme s’ils ne m’avaient pas vu. J’ai bien dit bonsoir mais ils ne se sont pas sentis obligés de me répondre. Même Béatrice, et c’est comme ça que j’ai compris qu’il y avait un truc qu’allait pas. Béatrice était comme une mère pour moi. Je veux dire toujours gentille et compréhensive. Là, elle est restée concentrée sur son tricot – elle travaillait sur une écharpe pour le bébé à venir de sa sœur – et n’a même pas levé la tête pour me regarder.
— Qu’est-ce qu’il y a ? j’ai dit.
C’est papa qui a commencé :
— Tu te rappelles que nous existons, c’est ça ?
— Bah, pourquoi tu dis ça ?
— Il est vingt heures trente et nous t’avons appelé plusieurs fois et tu n’as pas répondu. Qu’as-tu fait cet après-midi ? Tu n’es pas allé à l’entraînement de foot non plus. Qu’est-ce qui se passe ?
C’est vrai que j’avais vu leurs appels et leurs messages mais je ne leur avais pas dit que j’étais sur Paris et comme je savais pas exactement à quelle heure j’allais rentrer bah... j’avais préféré faire le mort.
— J’étais avec Idrissa...
— Hum... Hum... Terrain glissant mon Bobo, a dit Béatrice, en se levant en direction de la cuisine. Idrissa est passé au magasin et Daniel l’a vu avec Kader et Allassane. Tu n’étais pas avec eux.
— Si tu étais avec une fille, tu peux le dire fiston, a dit tonton Fulgence. Ce serait même mieux que tu nous en parles.
— Oh là là, j’ai dit, et je suis allé dans ma chambre.
Papa m’a suivi. Et je croyais qu’il allait me saouler pour savoir où j’étais et avec qui. Mais non.
— Tiens, a-t-il fait en me tendant un sac en plastique.
J’étais surpris, genre qu’est-ce qui lui arrive ? À l’intérieur y avait un survêtement du PSG. J’étais trop content, je l’ai pris dans mes bras et il m’a porté comme quand j’avais cinq ans.
— C’était une petite surprise. C’est Abdel du magasin qui a eu un « plan », comme vous dites, par son cousin. C’est pour ça que je t’appelais... pour avoir ta taille. Mais j’ai fini par appeler Béatrice...
— Mais c’est un vrai, j’ai dit, étonné, en regardant l’étiquette.
— Bien sûr que c’est un vrai, a répondu papa. O kanisi e za moniato ? Jamais de moniato chez moi, jamais, je suis congolais quand même... Bon viens. On va enfin manger africain dans cette maison, a-t-il dit en m’entraînant vers la cuisine.
Il avait fait des courses et avec tonton Fulgence qui était rentré plus tôt du travail, ils avaient cuisiné un repas cent pour cent congolais avec du riz, des haricots, du pondu et de la viande de chèvre grillée et bien assaisonnée.
À table, j’étais juste trop content et ça devait se voir. Béatrice a commencé à me taquiner.
— Bah, c’est qu’il est gâté le Boris. C’est bien d’avoir deux papas...
J’ai failli m’étouffer avec le gros morceau de viande que je venais d’enfourner. Je suis resté perplexe un moment, à l’arrêt, j’ai fixé mon père et mon oncle mais c’était rien qu’une fausse alerte. Béatrice ne parlait pas en connaissance de cause...
— Bah alors, a-t-elle continué, tu en fais une de ces têtes, mon Bobo. Fulgence regarde la tête de ton fils. On dirait qu’il vient de voir un fantôme. Non mais c’est vrai que Daniel le gâte, hein Fulgence ?
— C’est normal, c’est son oncle, a dit tonton Fulgence avec une voix qui ne laissait passer aucun doute ni aucune malice. Les tontons, c’est fait pour ça. Ça part et ça revient. Ça fait des beaux cadeaux, ça amène au cinéma, ça fait des blagues, on passe un bon moment puis ils repartent. Alors qu’un papa, c’est là tous les jours, ça paye les trucs qui ne se voient plus, les affaires de l’école...
— Oui, un papa c’est là pour interdire, a repris mon père, pour guider et pour corriger si un enfant n’obéit pas. Ce n’est pas le travail le plus agréable mais c’est celui dont les bienfaits ne se font voir que bien plus tard, quand on est soi-même devenu père de famille...
J’ai vu dans la grimace de tonton Fulgence que papa allait trop loin et je me suis sentis obligé d’intervenir.
— Pour moi, un papa c’est celui qui t’aime comme un papa... Et c’est vrai que tonton Daniel et papa m’aiment comme leur fils et ça, je sais que c’est rare. Certains n’ont même pas un papa comme les Noirs américains souvent...
— Oh c’est trop mignon, a dit Béatrice. Attendez, je vais prendre une photo.
Elle est allée jusqu’à la table basse du salon, a attrapé son téléphone, et s’est arrêtée un instant pour écrire un message.
— Pas à table, j’ai dit pour me moquer d’elle car elle était inflexible pour ce genre de choses.
— Très drôle Boris, a-t-elle répondu en revenant vers nous. Allez, mets-toi au milieu entre ton oncle et ton père !
Elle a fait deux photos, nous les a montrées et on s’est remis à manger.
— Vendredi soir, ma copine Véronique viendra dîner à la maison, a repris Béatrice. Je lui ai donné rendez-vous à vingt heures. Soyez à l’heure ! Et d’ailleurs, Daniel, elle est avocate et je crois que son fiancé est spécialisé dans le droit des étrangers et qu’il travaille aussi avec une association. J’y connais rien moi mais peut-être qu’elle pourra te donner quelques pistes pour régulariser ta situation...
— Oui, c’est une bonne idée ma chérie, a enchaîné tonton Fulgence. Et aussi vendredi soir, avec quelques copains, on va sortir Daniel. Après le dîner nous irons en boîte sur Paris, qu’il voie un peu l’ambiance...
— OK, a dit Béatrice en levant les yeux au ciel. Je vous parle de papiers, de trucs importants et vous, vous me parlez de sortir et de faire la fête. C’est ça votre problème à vous les Africains. Vous êtes de grands enfants...
Et on s’est tous mis à la huer :
— Hou... Hou !
— Marine Le Pen ! a dit papa.
— Très drôle, a répondu Béatrice en prenant son assiette et en se levant – et là, on savait tous que le repas était fini.
*
Je suis allé au lit après le repas. Ils avaient commencé à regarder un téléfilm français de toute façon. J’étais tellement fatigué, j’avais même pas la force de faire défiler mon fil d’actualité sur Instagram. J’ai posé mon téléphone au pied de mon lit puis je l’ai repris. J’étais encore dans l’espoir d’un message d’Hortense. Je me consolais parce que je savais qu’elle devait aller à son cours de piano et après, aller à l’Opéra avec ses cousins et sa tante donc y avait pas de mal. J’avais éteint la lumière et me préparais à tomber dans le sommeil quand j’ai entendu mon téléphone vibrer. C’était elle. Elle répondait au message que je lui avais envoyé presque trois heures avant : « Contente que Boris I er soit bien rentré sur ses terres. Moi je sors du spectacle. C’était complètement estomaquant ; renversant. Je pense que tu dors. Moi je viens de rentrer. » Il y avait une photo avec le message. Un selfie avec la tour Eiffel en arrière-plan. J’ai laissé le message comme non lu et me suis endormi le sourire aux lèvres.
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