Mes deux papas
Le lendemain fut une journée mémorable.…
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Le lendemain fut une journée mémorable. Il faisait très froid et grisâtre comme dans ces journées d’hiver où rien que sortir de son lit est une épreuve. Il avait plu jusqu’à midi et j’aurais déjà oublié cette matinée si n’étaient arrivés deux événements marquants : d’abord il y a eu une bagarre de ouf dans la cour, où Jawed s’est battu contre Rayan parce que Rayan arrêtait pas d’embêter sa petite sœur qu’était qu’en sixième alors que Rayan c’est un quatrième. Ce fut un bordel monstre, tout le monde s’est mis à crier autour d’eux. C’était un raffut pas possible. Les CPE et les surveillants ne sont arrivés qu’après et Rayan était déjà au sol, en train de saigner du nez. Les surveillants ont dû les retenir à deux chacun pour que la bagarre s’arrête enfin et quand ils les ont traînés de force vers la vie scolaire, c’était un peu comme si tout le monde était déçu parce que le spectacle s’arrêtait. Ouais ce jour-là, il y a eu cette bagarre qui allait en appeler une autre et puis, il y a eu ce fameux cours de français. Je sais plus comment ça a commencé mais on était en classe – je m’ennuyais pas mal –, à revoir un truc qu’on avait déjà vu et qui selon moi n’est pas vraiment dur – les valeurs des temps – mais les notes que le prof venait de rendre n’étaient pas bonnes et M. Wolkowicz, un grand rouquin, assez gentil en vrai, un grand échalas tout sec qui se noyait dans ses jeans et dans ses larges chemises à fleurs et portait toujours des chaussures pointues brillantes, voulait qu’on corrige le contrôle pour aider ceux qui n’avaient toujours pas compris. À un moment Nabil a commencé à chercher le prof et à faire de la provocation comme il savait si bien le faire en disant :
— À quoi ça sert de savoir ça ? Au mieux, on devient comme vous, un crevard à deux mille euros...
Toute la classe a réagi avec un bruit sourd.
— Bah... deux mille euros, c’est bien, a dit Meenusha... y en a leurs deux parents, ils gagnent pas ça...
— Faut être un crevard pour vivre avec deux mille euros, a repris Nabil en rigolant.
— Ça va aller Nabil, on revient au cours... Nous en étions à : « Tous les jours je mangeais à la cantine. » Quel temps et quelle valeur ?
— On s’en bat les couilles... Quelle valeur ? Ça vaut rien... si ça vaut les deux mille euros que vous touchez pour nous supporter.
— Est-ce que tu peux sortir, a dit M. Wolkowicz après être resté silencieux un bon moment.
— Bah, non, je sors pas, a répondu Nabil du tac au tac, en fixant le prof dans les yeux. Tu vas faire quoi ?
M. Wolkowicz s’est encore arrêté un instant. On sentait qu’il n’était pas préparé à cette éventualité et qu’il cherchait quoi faire.
— Nabil, ne me force pas à venir jusqu’à toi. Je vais compter jusqu’à 10 et je veux qu’avant la fin de mon décompte, tu te sois levé et que tu sois sorti... Il reste un quart d’heure de cours, je vais terminer le cours pour tes camarades, que tu prends en otage par ton comportement, et puis je viendrai te chercher...
— Cause toujours, a dit Nabil en se balançant sur sa chaise.
À un moment, il a carrément mis ses affaires dans son sac à dos, il a balancé sa chaise, s’est penché en arrière, a croisé ses bras derrière sa tête et mis ses baskets sur son pupitre.
Toute la classe était à l’arrêt comme si on était dans un western et M. Wolkowicz a commencé à compter...
— Vas-y compte, a ricané Nabil, il me fait rire lui... genre il compte et moi je vais être en panique ! C’est bien, tu sais compter, bravo !!!
Mais M. Wolkowicz avait fini de compter et était arrivé jusqu’à lui.
— Lève-toi !!!
Nabil continuait à se balancer sans le regarder alors le prof a saisi le dossier de la chaise de Nabil et l’a forcé à se remettre droit, les quatre pieds au sol. Puis il l’a attrapé par le bras et l’a forcé à se lever.
— Vas-y, lâche-moi, a commencé à dire Nabil, sur un ton qui mélangeait la colère et l’indignation. Lâche-moi, je te dis... Il est fou lui !
Et le prof l’emmenait de force vers la sortie alors qu’il résistait de tout son corps. À un moment, il a essayé de s’agripper au pupitre de Meenusha et il a fait tomber sa trousse et tous ses stylos et crayons ont roulé par terre. Le prof a ouvert la porte et l’a poussé dans le couloir.
— Maintenant, tu restes tranquille ! Tu me laisses faire mon travail et après, je ferai un rapport et on ira voir la CPE pour appeler tes parents...
Il a refermé la porte, a pris un grand souffle et expiré genre super longtemps. Puis il est revenu vers nous.
— On reprend... On en était à : « Tous les jours je mangeais à la cantine », ce qui est important, c’est l’information apportée par le complément circonstanciel de temps, « tous les »...
La porte a claqué avec une violence accrue par l’effet de surprise. C’était Nabil qui venait de donner un coup dedans après l’avoir entrouverte. Il attendait sur le seuil, les bras croisés, en matant le prof avec un air de défi, du genre : « Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? »
M. Wolkowicz nous a d’abord regardés. Peut-être qu’il cherchait du soutien parmi nous ? Que quelqu’un dise à Nabil qu’il allait trop loin mais nous, on savait pas quoi faire non plus et de toute façon si quelqu’un osait dire quelque chose, Nabil aurait commencé les insultes et les menaces direct. C’était une sacrée grande gueule, ce mec, le champion pour mettre des coups de pression. Mieux valait qu’il t’ignore, tout simplement. Il faisait partie de ces élèves qui frappaient gratuitement (juste pour le plaisir) les élèves de sixième dans les couloirs. Y en avait qui faisaient des gros détours pour ne pas le croiser. En quatrième, une prof d’anglais débutante avait carrément renoncé à l’enseignement à cause de lui. Elle avait d’abord été arrêtée grave longtemps. À chaque fois, quand on les interrogeait, les autres profs disaient, elle revient dans trois semaines, dans deux semaines et puis le jour venu, elle était pas là. Au bout de trois mois, ils avaient dû trouver quelqu’un d’autre mais grâce à elle, nous, on avait gagné une expression. La prof que Nabil avait rendue folle s’appelait Mme Duplessy, alors nous, pour dire qu’un prof était absent, on disait « faire une Duplessy » mais ça fait longtemps, un an ou deux, et plus personne ne le dit maintenant. Enfin, on en était à Nabil qui venait de claquer la porte avec un bruit assourdissant.
— Referme cette porte, a dit M. Wolkowicz, sans bouger de place ni se tourner pour le regarder.
Nabil restait immobile donc le prof est allé jusqu’à lui. Ils étaient tous les deux en train de se toiser sous l’encadrure de la porte.
— Une seule issue : la ba-garre ! La ba-garre... s’est mis à crier Idrissa, en tapant du poing sur son pupitre pour faire l’intéressant et tout le monde a rigolé.
M. Wolkowicz, qui avait su garder son calme jusque-là, s’est mis à crier :
— Recule ! Je n’ai aucune envie de te toucher ou de poser la main sur toi mais... recule que je ferme la porte...
Nabil ne bougeait pas alors M. Wolkowicz a posé son index sur son torse pour le faire reculer tout en lui montrant qu’il répugnait à ce contact physique et c’est là que toute la classe a frémi, quand Nabil a fait la même chose au prof, genre il a mis son doigt sur le prof pour le pousser...
Dans la classe, c’était la folie, certains se levaient et dansaient ou faisaient des dabs. D’autres faisaient signe à Nabil de continuer parce que c’était trop drôle, mais la plupart, on se regardait, stupéfaits. Comment est-ce que cette histoire allait finir ?
On a vu la main droite de M. Wolkowicz se lever comme pour mettre une claque et toute la classe a retenu son souffle, mais en l’air, à mi-parcours de l’axe qui devait le conduire à la joue de Nabil, il a refermé son poing, l’a ramené serré devant sa bouche et s’est tourné vers la classe. Tous ceux qui faisaient les idiots se sont rassis direct. Il a demandé à Meenusha d’aller chercher un surveillant pour qu’il vienne prendre Nabil. La classe est restée dans le silence tout le temps qu’Abdou arrive pour emmener l’élève « récalcitrant » à la vie scolaire. Et alors que les choses auraient pu s’arrêter là, c’est là qu’elles ont complètement dégénéré et que cette journée est devenue mémorable. Juste avant de suivre Abdou, Nabil a ouvert la porte à nouveau et a crié, les yeux dans les yeux du prof :
— Fils de pute !
Toute la classe était encore sous le coup de la surprise lorsque le prof lui a répondu :
— C’est ta mère, ouais !
Et là, tout le monde a pété les plombs. Les gens riaient aux larmes. C’était comme la fin du monde, le prof venait d’avoir Nabil à son propre jeu et on entendait dans le couloir, où Abdou devait le traîner de force, Nabil qui criait :
— Wolkowicz, tu vas voir... Je vais te faire démissionner... Tu vas perdre ton boulot, sale bâtard !
Pendant la pause-déjeuner on ne faisait que raconter cette histoire. M. Wolkowicz avait traité un élève de fils de pute. On attendait tous que Nabil sorte du bureau de la CPE mais il avait encore beaucoup à faire parce qu’après ils sont allés dans le bureau du principal avec la CPE et M. Wolkowicz. Dès qu’il en est sorti, on s’est tous mis à le charrier :
— Waouh, la honte ! Tu t’es fait terminer par le prof... disait Idrissa qu’était jamais en retrait quand il fallait se moquer. Là, je sais pas si tu te rends compte, mais il t’a carrément dit devant toute la classe que t’étais un fils de pute... Un prof qui traite un élève de fils de pute... C’est chaud, mon gars...
— C’est lui le fils de putain..., a dit Nabil en crachant un gros molard et en donnant des petits coups de pied nerveux contre le sol. Et puis c’est moi qui ai commencé... Il va voir... J’en ai pas fini avec lui.
Et nous, non plus, on n’en avait pas fini avec cette histoire. L’après-midi, durant le cours de bio, M. Wolkowicz, le principal et la CPE voulaient qu’on parle « des événements » du matin et c’est M. Wolkowicz qui m’a fait un peu pitié parce que ça se voyait qu’il était grave embarrassé, même si dans le couloir des élèves lui disaient : « Trop fort M. Wolkowicz, vous l’avez cassé, c’était du beau boulot, Wallaye ! » Mais quand ça a été son tour de parler, il a seulement dit :
— Chers élèves, je vous prie de m’excuser. Je ne vous ai pas montré un bon exemple et même le comportement déplacé de Nabil ne justifie pas ma réaction...
— On vous comprend monsieur, a dit Salif.
— Oui monsieur, vous inquiétez pas, ont repris les autres.
Et là, il s’est mis à pleurer et il est sorti... et on a dû subir un discours du principal, surtout des menaces pour les élèves qui pensent qu’on vient à l’école pour pousser les enseignants à bout.
Certains ont commencé à dire qu’il allait être viré, que c’est pour ça qu’il avait fondu en larmes mais non, le lendemain et les jours qui ont suivi il était bien là et toujours égal à lui-même. Nabil est resté au CDI le reste de la journée et le lendemain, il est passé en commission de discipline et a pris quatre jours d’exclusion.
Après le cours de bio, la journée était finie pour nous. On venait de montrer nos carnets pour sortir du collège quand on a vu au loin deux hommes qui se criaient dessus et comme on avançait dans l’allée qui mène du collège à la rue, vers la maîtrise, on a repéré Jawed et Rayan de part et d’autre des deux messieurs qui se disputaient. L’un des darons s’est approché de l’autre, lui a donné une claque et tout le monde est devenu fou. On a couru vers la bagarre avec les copains. J’ai sorti mon téléphone et j’ai commencé à filmer.
— C’est les papas de Jawed et de Rayan qui se battent à cause de la bagarre de ce matin, nous a dit un camarade.
— Waouh... la honte, j’ai fait en continuant de filmer, t’imagines ton père se bat devant l’école, waouh !
J’étais estomaqué. C’est là que le principal, les surveillants qui étaient à la grille et la CPE ont couru entre les enfants qui entouraient la bagarre pour séparer les deux parents. Abdou, le surveillant, a même pris un coup dans la figure et ses lunettes sont tombées par terre. Tout ça je l’ai filmé et j’en ai fait une vidéo que j’ai mise sur Instagram avec la légende : « 9.3. tu peux pas test : chez nous, même les darons, c’est des racailles, ça se bat à la sortie de l’école. Des barres ! » J’avais mis des émojis mort de rire avec les larmes qui sortent des yeux. Le soir j’avais grave des vues et des commentaires, plus que pour aucune autre que j’ai jamais postée. Mais cette vidéo n’eut pas l’heur de plaire à Hortense qui m’a dit en message privé que je devrais la retirer parce que ça donnait pas une bonne image de mon école et de mon quartier. C’était pas faux mais je voyais pas le mal si ce que je montrais était vrai. Elle a pas voulu insister. Une demi-heure après, elle m’a dit qu’elle faisait une soirée chez elle – ses parents n’étaient pas là et sa grande sœur allait faire la fête avec ses amis de son côté. Elle m’a proposé d’inviter Idrissa aussi si je ne voulais pas venir tout seul et me retrouver comme le seul gars de cité chez les bourgeois. Elle a pas dit ça comme ça mais je traduis. Je vous ai dit que j’apprenais le français des richards aussi. La soirée commençait vers dix-huit heures. Je savais pas si je devais dire la vérité aux parents où si je devais broder mais le soir, durant le dîner, j’ai seulement annoncé l’air de rien que samedi, j’avais un anniversaire d’une fille de ma classe à seize heures et que je rentrerais vers vingt heures. C’est pas que je voulais pas leur en parler mais des fois, les trucs importants, on veut prendre son temps avant de les partager avec les autres.
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