Mes deux papas
J'ai essayé d'ouvrir la porte…
18
J’ai essayé d’ouvrir la porte le plus doucement possible en espérant trouver le noir complet mais non, le hall d’entrée de l’appartement était éclairé par la lumière qui venait du salon et passait à travers les vitres des grandes portes du séjour, qui étaient fermées. Dans le salon on entendait légèrement la télé, assez pour comprendre ce qui se disait de manière distincte. C’était la voix de Laurent Ruquier et son émission du samedi soir. C’était un invité politique alors j’eus la certitude que c’était papa qui regardait l’émission. Tonton Fulgence n’en avait rien à faire de la vie politique française et de ce genre d’émissions où l’on interviewait des écrivains et des chanteurs qu’il ne lisait pas ou n’écoutait pas. J’ai enlevé mon manteau et l’ai accroché sur la patère fixée au mur de la cuisine. J’ai retiré mes baskets en m’asseyant sur le petit meuble blanc où l’on rangeait les chaussures, en serrant un peu plus celles qui y étaient. J’étais ainsi quand la porte du couloir s’est ouverte et que tonton Fulgence s’est avancé dans son ensemble de pyjama blanc à rayures bleues verticales. Il a voulu refermer la porte derrière lui mais Béatrice l’a retenue et a passé son visage.
— Va te coucher Béatrice, a dit tonton Fulgence avec un visage grave qui n’acceptait pas la contradiction.
Et il a refermé derrière elle.
— C’est à cette heure-ci que tu rentres ? J’espère que tu es prêt à en subir les conséquences, a-t-il dit en m’indiquant le salon.
Mon cœur battait à cent à l’heure et tout ce que je vous ai raconté sur la soirée, mon embrouille avec Idrissa et le pervers que je venais de rencontrer, tout ça, je vous jure que je l’avais oublié. C’était comme si face au danger imminent qui me guettait toutes ces choses horribles n’étaient que du pipi de chat. J’ai fini par me lever, sans le regarder, visage baissé. Il a ouvert la porte et est allé s’asseoir sur le canapé à côté de papa qui était en débardeur blanc, jogging FUBU en peau de pêche gris avec deux rayures blanches sur les côtés. Sur la table basse, il y avait une ceinture en cuir noir tout enroulée et la télécommande. Papa a pris la télécommande et mis la télé sur mute.
— Ferme la porte, a-t-il dit.
J’ai fermé la porte puis j’ai tiré une des chaises de la table où l’on mangeait quand on ne dînait pas devant la télé et je me suis assis en face d’eux, dos à la télévision et n’étant séparé d’eux que par la table basse.
— Quelle heure est-il Boris, a commencé papa.
— Je sais pas...
— Regarde ta montre...
— J’ai pas de montre papa...
— Regarde ton téléphone !
— Il est dans mon manteau.
— Fulgence, ton fils, ici, est-il déjà rentré aussi tard sans donner d’explications ?
— Non, a dit tonton Fulgence avec une grimace pour montrer qu’il ne comprenait pas. Jamais. Je ne sais vraiment pas ce qui lui arrive. Tu étais où Boris ?
— Je vous l’ai dit... j’étais à une soirée d’anniversaire.
— Mais où était cette soirée d’anniversaire ? Où ça ? À Bondy ?
— Bah oui... où vous voulez que ça soit ?
Et là, papa a attrapé la ceinture subitement, l’a déroulée en la faisant claquer dans l’air puis il est venu vers moi avant de m’attraper par le bras.
— Tu vois Fulgence ? Il ment encore.
— Lâche-moi, j’ai dit.
— C’est à moi que tu parles Boris, s’est-il énervé de plus belle.
Deux coups de ceinture ont claqué sur ma cuisse.
Tonton Fulgence baissait la tête et n’osait pas intervenir. Dans leur tradition, il n’avait pas son mot à dire. Papa était mon père. Et surtout, papa était son grand frère et ça coupait court à beaucoup de discussions. Il était dans son bon droit de morigéner son fils qui rentrait à pas d’heure et qui mentait effrontément. Je voyais bien que tonton Fulgence n’approuvait pas les méthodes éducatives de son frère et je parle en connaissance de cause parce qu’il n’avait jamais levé la main sur moi, mais c’est vrai aussi que je ramenais toujours d’excellents bulletins à la maison et que je n’avais jamais passé une soirée pareille avant. Je ne peux pas dire que je lui en veux. Tout ce que je peux dire c’est que je le comprends.
— Tu sais que je vous ai suivis avec ton camarade, le grand Malien avec qui tu aimes traîner. C’est un délinquant et un futur voyou... S’il ne l’est pas déjà ! Tu crois que je ne le croise pas parfois dehors, tard dans la nuit, quand je rentre du travail ? Je l’ai vu plus d’une fois et à chaque fois c’était toujours en compagnie d’individus bizarres. Et c’est avec ce genre de malotrus que tu prends le train pour Paris pour rentrer à plus d’une heure du matin, sous mon toit... ?
Tonton Fulgence a éternué.
— ... Sous le toit de ton oncle..., s’est-il corrigé. Devant ton père ? Quel est le respect que tu nous donnes à ton oncle et à moi ? Je t’ai déjà dit Boris : il ne sera pas dit que j’ai élevé un voyou nuisible à la société, quelqu’un qui donne du grain à moudre aux racistes de tous bords. Tu te rappelles à Kinshasa quand tu faisais une grosse bêtise ?
— Oui j’avais droit à dix coups de règle sur le bout des doigts.
— Daniel, arrête, a crié Fulgence. Il a compris. On n’est plus au village quand même.
— Fulgence ! Combien de voyous tu as déjà vus au village ? Combien ? Tu as des fainéants et des bons à rien mais des voyous, non ! C’est peut-être que cette éducation avait du bon. Tourne-toi, a-t-il dit en me regardant de nouveau. Tu auras dix coups de ceinture pour comprendre. Je ne veux plus que tu fréquentes cet Idrissa et désormais, jusqu’à nouvel ordre, tu seras à la maison pour vingt heures trente au plus tard, après ton entraînement de foot. Compris ?
La ceinture m’a raclé le dos, à travers mon pull et mon T-shirt, une fois, deux, il venait de compter trois quand Béatrice, en peignoir, a surgi de nulle part pour retenir son bras. Avec un geste de surprise et non contrôlé, il l’a repoussée et elle s’est cognée au niveau de la hanche contre une chaise de la salle à manger.
— Bon sang qu’est-ce qui se passe ici ! a-t-elle crié, pliée en deux par la douleur.
— Fulgence, parle à ta femme. Qu’elle s’occupe de ses affaires, a dit papa sans la regarder.
— Fulgence ! a hurlé Béatrice. Explique-moi pourquoi ton frère est en train de lever la main sur ton fils, sur notre fils, avec qui on vivait dans la paix jusqu’à son arrivée et pourquoi...
Papa a repris les coups de ceinture sans l’écouter :
— Quatre, cinq et...
Mais tonton Fulgence l’a saisi par le poignet et lui a arraché la ceinture des mains. Je ne l’ai pas compris tout de suite parce que je fermais les yeux pour atténuer la douleur des coups mais comme le sixième annoncé ne venait pas, j’ai tourné mon visage vers papa et vu tonton Fulgence qui le tenait toujours par le bras, Béatrice qui grimaçait encore de douleur, et papa qui semblait perdu, il était clair que pour lui jamais une telle scène n’aurait dû se produire et qu’on entrait complètement dans l’inconnu, dans un monde nouveau où les règles et la tradition ne suffisaient plus à apporter les réponses et les solutions aux problèmes de la vie quotidienne. Un monde où seuls l’instinct et les pulsions pouvaient régir nos actions. Ça se voyait que papa avait peur de vivre dans un monde pareil.
Il s’est dégagé de l’emprise de son frère d’un geste brusque puis s’est tourné vers moi.
— Va dans ta chambre, Boris. Nous avons à parler entre adultes.
Deux jours après, il est parti habiter à Bobigny. Il y avait une chambre libre dans le même appartement que son ami du Mali, soi-disant. Ils en avaient parlé le soir où ils étaient allés en boîte mais il avait attendu le bon moment pour nous le dire. Mon œil. Après son départ, la maison est restée silencieuse durant des jours et des jours. Béatrice faisait la gueule à tonton Fulgence parce qu’il lui avait caché la vérité à mon sujet. Fulgence, lui, devait culpabiliser d’avoir enfreint les règles de la tradition et il savait que partout où radio ragot irait raconter cette histoire, dans leur famille, que ce soit au Cap, à Montréal, à Kinshasa ou à Lubumbashi, tout le monde lui donnerait tort et chacun serait confirmé dans son opinion qu’épouser une femme blanche c’était vraiment la fin de la civilisation.
Moi, je n’ai pas parlé pendant une semaine. Je ne suis pas allé à l’école non plus. Je n’arrivais pas à manger non plus. Je voyais les messages d’Idrissa, des copains de l’école, ceux de mon père qui m’expliquaient par de longs paragraphes que qui aime bien châtie bien et que celui qui te dit oui à tout n’est pas forcément celui qui t’aime le plus, mais j’ignorais tous ces appels du pied et, surtout, les six messages que m’avait envoyés Hortense après la soirée, je ne les avais toujours pas lus. Je n’arrivais pas à me confronter à ses mots. Si elle me disait « Je ne veux plus jamais te revoir », comment réagir ? Il me fallait un peu de recul pour accepter toutes les suites possibles et imaginables de cette soirée, et je prenais mon temps, mais au bout de quatre jours, elle a renvoyé un nouveau message qui s’est affiché sur mon écran alors que je scrollais sur Instagram, et celui-ci, je n’ai pas pu l’ignorer :
« Tu me manques mon gentilhomme du bois de Bondy. »
Je crois que c’est à partir de là que j’ai recommencé à vivre.
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