Mes deux papas

Eric Mukendi · Chapitre 7 sur 25

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Mes deux papas

Au début, papa a surtout…

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Au début, papa a surtout fait des remplacements pour des tontons qui travaillaient au noir. Il a commencé par livrer des journaux. C’était pour la boîte d’un tonton qui venait à l’église et qui avait besoin de quelqu’un pour remplacer un de ses employés qui partait en vacances au Congo pour un mois. Le premier jour, quand il est revenu de sa tournée, il a dû sentir un sacré coup de fatigue parce qu’à peine rentré, il est allé se coucher. Il lui a fallu du temps pour s’habituer aux horaires et au rythme du travail.

Après, il a remplacé un autre tonton de l’église qui faisait le ménage dans des salles de sport à Pantin et à Rosny-sur-Seine. Mais il aimait pas parce que les heures étaient trop disséminées et qu’en plus des temps morts où il n’avait parfois pas le temps de rentrer à la maison, il devait se rendre sur trois sites dans la journée. Le soir quand il se plaignait au dîner, Béatrice, qui elle-même avait fait ce genre de travaux pendant ses études, trouvait ça normal. Il y avait tout le temps des débats à cette époque.

— Tout le monde galère, au début. C’est normal, disait-elle. Tu devrais déjà être content d’avoir un travail. De pouvoir mettre de l’argent de côté pour trouver un logement à toi dans le futur !

— Mais ma chère belle-sœur... tu peux quand même reconnaître que commencer à 7 h à Pantin pour finir à 9 h, reprendre à 11 h à Rosny jusqu’à 14 h, puis à 18 h à Pantin pour finir quelquefois à 21 h, c’est quand même pas l’idéal. Regarde à quelle heure je suis arrivé aujourd’hui à la maison : vingt-deux heures passées ! Comme je n’ai pas de voiture, parfois je reste seulement dans le local de l’homme de ménage où je fais une sieste. C’est vraiment ennuyeux. Et puis, je suis un intellectuel, moi. J’ai une formation de philosophe, je suis enseignant, directeur d’école, et là je fais le ménage... Je vois des femmes qui me regardent de haut là-bas, des petites Arabes impolies qui m’appellent de la main pour me dire d’essuyer telle machine... La manière dont elle me parle... Ce qui m’énerve encore plus, ce sont vos petits Noirs qui ont grandi ici, qui sont bêtes et sans manières et m’appellent « Tonton » ! J’ai dit à un hier : « Tonton ! Tonton ! Je ne suis pas ton tonton ! », et là, il a commencé à m’appeler « chef ». J’étais content, je te dis.

Tous ses beaux discours ne semblaient pas adoucir ou infléchir le point de vue de Béatrice. Je pense qu’elle n’avait tout simplement pas de sympathie pour papa et que papa aussi le lui rendait bien.

Après le ménage, il a commencé à travailler avec les papiers du cousin du pasteur, tonton Patience, qu’on n’avait jamais vu avant mais qui était un de ceux qui étaient là ce fameux dimanche où Béatrice était chez sa sœur et qui s’était tout de suite proposé de prêter ses papiers. Patience travaillait au noir depuis un moment comme vigile pour la boîte de sécurité d’un autre tonton donc ça ne le dérangeait pas de prêter ses papiers. Ça l’arrangeait même pour ses droits au chômage, il a dit. Rondouillard, grand de taille, il était plus vieux que papa de quinze ans mais les dames de la boîte d’intérim n’y ont vu que du feu. Tous les Noirs se ressemblent, c’est connu et il y a des fois où ça les arrange.

La première mission que la boîte d’intérim lui a confiée c’était pour du nettoyage industriel dans une usine à Drancy. Bien sûr, il s’est plaint des conditions de travail à l’issue du premier jour, à table. Tout de suite, Béatrice lui est rentrée dedans :

— Fulgence, tu peux dire à ton frère qu’il arrête de se plaindre parce que nous avons tous des raisons de mécontentement mais pour le bien de la vie de famille, nous faisons tous des efforts...

Pour le coup, Fulgence a pris la défense de son frère :

— Ma chérie, tu as déjà fait du nettoyage industriel ?

— Non, bien sûr que non. On ne fait jamais faire ce genre de travail à des femmes...

— La parité ne passe pas par là, a dit papa en ricanant.

— Ta journée s’est bien passée à la parfumerie ?

C’est Fulgence qui interrogeait Béatrice.

— Bah parfaitement...

— Alors pourquoi ça t’embête que ceux qui ne travaillent pas dans d’aussi bonnes conditions que toi, dans un métier pénible qu’ils n’ont pas choisi, pourquoi ça t’embête que ces gens-là se plaignent de leur journée ?

— Parce qu’on n’y peut rien et que c’est ça être adulte. Faire des choses qu’on n’a pas envie de faire parce qu’on doit le faire.

— Waouh, j’ai pas envie d’être adulte, j’ai dit.

En vrai, je pensais à mes profs du collège. Certains avaient des difficultés avec les camarades particulièrement insolents et ça se voyait qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de supporter l’insupportable. En vrai, les élèves qui foutent le bordel en classe ont très bien compris que le système est fait pour eux, qu’ils sont protégés tant qu’ils jouent avec la limite et que le prof n’a souvent pas d’autre recours que de péter les plombs quand les incivilités et les insolences deviennent persistantes. Sauf que dès que le prof a pété les plombs, il perd toute crédibilité et s’affiche comme une victime qui ne pourra plus que subir quand il comprendra que son pétage de plombs n’a servi à rien.

— Quand je vois comment certains profs se font manquer de respect en classe, ai-je continué, ça c’est sûr qu’ils ont pas le choix...

— Vraiment votre vie à l’européenne ça ne va pas...

— Voilà. Merci Boris. Tu as encore donné à ton oncle le moyen de critiquer la France.

— Ma chère belle-sœur, je suis moi-même enseignant...

— On va finir par le savoir...

— Et de voir comment on traite mes collègues ici, c’est très déprimant, je dois dire.

Bref, on arrivait à une forme de vie quotidienne tous les quatre. Papa s’était même mis à parler au téléphone avec la Tunisie sans se cacher. Je pense que tonton Fulgence était au courant même s’il faisait mine de pas s’intéresser.

*

Au début les voisins étaient tous curieux de papa et il nous a dit qu’ils le regardaient bizarrement quand ils le croisaient dans le hall de l’immeuble. On a mis ça sur le compte du racisme ordinaire mais quand tonton Fulgence leur a présenté son frère, à l’occasion de la fête des voisins, Papa les a tous séduits. Je vous parle même pas des Arabes quand il se mettait à leur parler dans leur langue. Et encore moins des Tunisiens quand il leur parlait du village où il avait vécu pendant deux ans. Papa savait vraiment plaire aux gens quand il voulait. Il y en a même qui ont dit à Béatrice que je ressemblais plus à Daniel qu’à Fulgence mais elle n’en était pas d’accord. Elle m’a pris dans ses bras, m’a fait des mamours. Elle leur a dit :

— N’importe quoi ! Boris est le fils de Fulgence et c’est quand même fou que vous ne le voyiez pas.

— Mais tonton Daniel est de la famille de papa, j’ai dit. C’est normal que lui et moi, on ait un air de famille.

Elle ne voulait pas en entendre parler.

— Tu ne lui ressembles en rien mon Bobo !

Et moi j’ai pensé que peut-être Fulgence aurait dû lui dire la vérité, au moins à elle. Mais je me suis tu.

Grâce à Hassane, un des voisins rencontrés ce jour-là, impressionné par le niveau de papa en arabe, il a pu trouver un travail moins difficile que le nettoyage industriel. Hassane habitait à l’étage en dessous de chez nous. Drôle de coïncidence, il s’était marié avec une femme qu’il avait fait venir du bled et qui avait de la famille dans le village où papa avait enseigné en Tunisie. Il travaillait au Monoprix de Bondy qui avait besoin de quelqu’un pour l’aider à décharger les camions de livraison, réapprovisionner les rayons, vider les cartons et des fois remplacer les caissières de la boulangerie. C’était encore de l’intérim dans un premier temps mais c’était moins loin que Pantin et Rosny, un peu moins difficile, et pour papa la seule difficulté c’est que comme à l’usine, il n’arrivait pas à s’habituer à répondre à un nom qui n’était pas le sien. Très vite, ses collègues du Monoprix se sont mis à l’appeler « le rêveur » parce que souvent il fallait le tirer de ses rêves. Entre les rayons, on appelait « Patience » et cinq mètres plus loin, papa restait concentré dans son activité et ne se sentait pas plus concerné que ça.

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