Mes deux papas
Tout le monde pense que c'est trop…
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Tout le monde pense que c’est trop cool d’avoir un truc important en double, du style deux paires d’Air Max ou deux paires d’Air Jordan, pour se la raconter dans la cour de récré, deux consoles de jeux ou deux copines en même temps, comme le grand frère de Youssef, ou deux femmes comme le papa à Idrissa, mais en vrai c’est pas qu’une question d’importance, en double c’est souvent mieux. Deux manettes plutôt qu’une, parce que vous êtes pas obligés de jouer à tour de rôle avec les copains et c’est pour ça que les fabricants de console, ils vendent leur machine avec une seule manette parce qu’ils savent qu’à un moment tu seras tellement saoulé de jouer tout seul que tu vas en acheter une deuxième... C’est mieux deux pains au chocolat au lieu d’un, au goûter, ou deux glaces par exemple, une au chocolat et une autre à la vanille sans devoir choisir, deux c’est mieux qu’un, okay, mais avoir deux papas, moi c’est pas quelque chose que j’aurais demandé au bon Dieu si je devais demander un truc en double. Parce que c’est pas comme tout le monde d’avoir deux papas et moi, j’aime pas quand c’est pas normal, parce que tout le temps ça demande des explications, après faut que tu rentres dans les détails et tout le tralala pour que les gens, ils fassent semblant de te comprendre alors qu’en vrai, on comprend vraiment les choses que quand on les a vécues. Par exemple, moi, j’saurai jamais ce que ça fait à Idrissa et à Aminata quand ils vont à l’école et qu’on leur demande s’ils sont de la même famille, qu’ils disent oui et puis qu’à la remise des bulletins, il y a deux mamans qui raboulent et un seul papa. Moi, j’avoue, j’aurais trop honte. Des fois même, j’ai honte pour Idrissa parce que ça se voit que les profs, ils trouvent pas ça normal, ce vieux Noir qu’arrive avec des femmes qui pourraient être ses filles et à qui il fait des enfants qu’ont le même âge. À croire qu’il les conçoit dans des parties à trois. Je vois que ça vous choque un gamin de quatorze ans qui parle de partie à trois mais je connais internet, moi aussi. Le père à Idrissa, c’est genre, l’an 2002, quelle année faste, j’ai eu deux enfants avec deux femmes différentes. Mais bon... Idrissa, c’est mon pote, donc au collège, si quelqu’un dit un truc de travers et manque de respect, on le défonce, c’est tout. Au départ moi aussi j’avais qu’un papa, comme tout le monde. J’étais normal pour ainsi dire. Mais on était pauvres et ça, c’était le problème. On était à Kinshasa et maman est morte en donnant naissance à mon petit frère. Je me souviens pas bien de lui puisqu’il est mort deux ans après maman, j’étais encore tout petit. Je sais seulement qu’il était d’un noir très foncé et que l’arrière de son crâne était plat comme un écran plat et qu’il pleurait beaucoup et qu’il s’appelait Désiré. C’était mon petit frère et aujourd’hui encore, quand on me demande si j’ai un frère, je dis toujours oui puis je me rends compte que pour les gens, s’il est mort, ça compte pas, mais pour moi, Désiré, il est aussi présent que n’importe qui sur cette planète de merde. Déjà, je préviens, j’ai le droit de dire ce que je veux sur la planète, parce que j’ai assez vu et vécu de trucs compliqués dessus, donc la planète, elle peut pas m’en vouloir si je l’insulte, elle sait que je ne fais que lui rendre la monnaie de sa pièce et peut-être qu’un jour, quand je rentrerai à Kinshasa, que je roulerai en Mercedes et que je pourrai payer des bières à tous mes tontons et à toutes mes tantines, et des sodas pour les cousins et les cousines, avec de la chikwanga et de la viande de chèvre succulente sur laquelle chacun pourra mettre du piment à sa convenance, peut-être qu’alors, la planète et moi, on pourra faire la paix, et peut-être que j’arrêterai de dire que c’est une planète de merde même si je sais bien qu’elle le sera devenue pour quelqu’un d’autre, ailleurs, mais moi j’aurai passé mon tour et je ferai comme les gens qu’ont plein de pognon, je ferai comme si c’est pas mon problème parce que après tout, c’est comme ça que ça marche.
Après la mort de maman et de Désiré, on a vécu tous les deux avec papa pendant un an, et puis il s’est remarié mais la fille qu’il avait épousée, elle était pas sérieuse. C’était une aventurière et elle racontait des craques pas croyables. Elle tapait des mythos genre je vais passer deux jours chez ma mère ou chez ma grande sœur et après, papa apprenait qu’on l’avait vue en boîte, boire, danser et rigoler avec des Blancs qui bossaient pour des ONG et d’autres filles de la nuit, alors il l’a répudiée. C’est ce qu’il lui a dit en la chassant de la maison dans notre quartier de Massina : « Je te répudie, ndumba ! »
C’était un matin, elle revenait soi-disant de chez sa sœur mais papa était passé là-bas après son travail. Et sa sœur avait pas l’air trop au courant puisqu’elle a demandé à papa qu’elle lui passe le bonjour. Quand il l’a confondue, elle s’est mise à pleurer et tous les voisins du quartier se sont rameutés pour apprécier le spectacle. Mais en fin de compte, ça lui a plutôt bien réussi d’être répudiée parce qu’elle a fini par se marier avec un Suisse qui travaillait pour une ONG, c’est ce que papa a fini par apprendre et je crois que ça lui a vraiment mis un coup au moral de voir qu’en fin de compte, ça se résumait à une question de moyens, et lui avec son salaire de directeur d’école payé en francs congolais, il faisait pas le poids avec un expatrié, blanc de surcroît, qui touchait des francs suisses, et c’est vrai aussi qu’elle était jolie, Anuarité, la peau claire, les seins et les fesses comme il faut, je crois que papa ne l’a chassée que parce qu’il avait trop honte et que dans sa famille, une femme infidèle, c’est intolérable. C’est tonton Fulgence qui m’a expliqué : il y a des femmes du Congo, c’est pas la peine. Dans les tribus dont elles viennent, tromper son mari, ou plutôt avoir plusieurs maris, c’est presque normal. Elles ont vu leurs mères faire ça. Ce sont des matriarcats. Alors que chez nous, les Balubas, les hommes se font un honneur d’avoir plusieurs femmes alors que l’éducation des filles en fait des « victimes consentantes », comme dirait Béatrice. Elle a dit ça, un soir, alors que tonton Fulgence se plaignait que les Européennes, elles couchaient sur un coup de tête avec n’importe qui. « Il suffit qu’elles aient bu, elles font ça avec le premier venu. » Ensuite, il a enchaîné en buvant sa deuxième bière d’affilée : « C’est plus dur de les garder à la maison que de coucher avec elles. Tout le monde peut les avoir alors que les femmes de chez moi, dans l’éducation que ma mère a reçue, pour les avoir, il faut montrer patte blanche, faire ses preuves et donner la dot mais par contre, après, tu peux faire tout ce que tu veux, ta femme, personne peut la toucher parce que pour elle, ce serait un déshonneur d’aller avec quelqu’un d’autre. » Béatrice avait rigolé : « C’est une femme que tu veux ou bien une chèvre accrochée à son piquet ? » Même que ça l’avait grave énervé tonton Fulgence : « C’est de ma mère que tu parles ? » J’étais dans la cuisine, c’était pendant le journal télévisé et du coup, il a continué sur la supériorité morale des femmes de sa tribu, comme quoi au Congo, personne n’aimait les Lubas mais que les hommes des autres ethnies quand ils avaient une femme luba, c’était comme s’ils avaient réussi dans la vie alors qu’en France, on avait vraiment réussi si on avait une femme mannequin comme les footballeurs ou Nicolas Sarkozy.
Bref, moi j’avais cinq ans à ce moment-là – quand papa, il a chassé Anuarité – mais tout ça je l’avais remisé dans un coin bien caché de mon cerveau. Les rues de Kinshasa, la poussière et la chaleur, ainsi que les sachets qui volent au vent, tout ça était bien loin quand mon vrai papa, alias mon oncle, est reparu.
On était dans le salon, tous les trois assis autour de la petite table basse, devant le journal de vingt heures de TF1. C’était le dessert et je crois qu’il n’y a aucun moment où t’es plus loin des rues d’une capitale africaine que quand tu croques dans un Magnum à la vanille et ce même si tu te trouves dans une ville européenne de seconde zone comme Bondy.
On savourait notre dessert, en se regardant du coin de l’œil, avec tonton Fulgence. On savait très bien ce que signifiait ce regard. On était juste deux blédards qui sans rien dire faisaient référence à un autre espace-temps où ils n’auraient jamais mangé une glace aussi bonne. On savait tous les deux que ce petit plaisir n’était pas indispensable à la vie mais on n’avait aucune gêne à le prendre comme un bonus.
Béatrice se posait pas de questions non plus. Elle avait mangé sa glace en moins de deux, posé le bâtonnet sur la table basse. Elle était pépère, les pieds sur le canapé. Je la revois parfaitement en train de s’étirer le haut du corps. Faisant ça, elle a légèrement découvert son ventre bedonnant et quand elle a vu que j’avais vu, elle a rougi, puis a tiré sur son T-shirt pour cacher les bourrelets de son bide et c’est là que l’interphone a retenti.
On s’est regardés tous les trois et c’était à celui qui serait le plus surpris. Personne ne venait nous rendre visite sans prévenir, depuis que Béatrice avait fait une crise à tonton Fulgence parce que ses amis africains passaient le voir comme ils voulaient. Elle les avait convoqués ou plutôt, elle avait dit à tonton Fulgence de les inviter mais une fois qu’ils étaient tous assis dans le salon à boire des bières et sur le point de changer d’avis sur le sens de l’hospitalité des femmes blanches, elle leur avait fait une longue leçon afin qu’ils comprennent qu’en Europe, on ne pouvait pas se permettre de déranger les gens sans avoir été invité au préalable, tout du moins sans les avoir prévenus. Est-ce vraiment la peine de préciser que plus aucun ami de tonton Fulgence n’est venu nous voir ? Ils s’arrêtaient en bas, faisaient sonner son portable. Tonton Fulgence s’expliquait avec Béatrice avant de descendre.
C’est moi qui suis allé à l’interphone.
— C’est qui, j’ai demandé.
Et là, j’ai eu l’impression d’entendre un fantôme. C’était la voix de mon père que je n’avais pas entendu depuis plus de sept ans et dont on était sans nouvelles depuis un peu plus de deux ans. Mais j’ai commencé à paniquer en pensant que Béatrice ignorait complètement que tonton Fulgence était pas mon vrai père et j’ai couru dans le salon où je me mis à baragouiner quelques mots en lingala pour lui faire comprendre que mon père, qu’on croyait mort au Maghreb, était en bas de chez nous. Béatrice a tout de suite crié alors que tonton Fulgence se levait avec un mélange de frayeur et de stupeur dans le regard :
— Qu’est-ce qu’il y a, Fulgence ? Pourquoi tu lui as parlé en lingala, toi ? C’est qui ? Encore cet alcoolique de Benito qui vient te chercher pour que vous vous saouliez ?
— Reste avec ta mère, m’a dit mon oncle.
Et nous avons entendu la porte claquer puis nous avons perdu le bruit de son pas dans l’escalier.
Ils sont remontés ensemble vingt minutes plus tard et j’ai vu mon père, amaigri mais vêtu plus que correctement avec une fausse chemise Versace, un jean et des baskets montantes Adidas. Ses cheveux étaient coupés proprement et très court avec deux raies sur le côté gauche. Il avait bien dix ou quinze kilos de moins que la dernière fois que je l’avais vu quand il m’avait accompagné à l’aéroport de Kinshasa pour mon vol vers Paris, en fait Roissy, mais ça, je pouvais pas le savoir et ça n’a pas d’importance. Je me suis levé et suis resté sur place au lieu d’avancer vers lui. Tonton Fulgence tenait l’unique bagage de papa, un gros sac Tati, rempli à craquer. Il l’a déposé dans l’entrée, et il a fait les présentations :
— Béatrice, je te présente mon grand frère Daniel.
Et comme il n’y avait aucune réaction de notre part, il a repris :
— C’est mon frère propre, même père même mère. Entre lui et moi, il n’y a que notre sœur Antoinette qui vit avec son mari chirurgien au Cap, en Afrique du Sud.
Papa s’est avancé vers Béatrice, qui s’est levée, et ils se sont embrassés. Puis il s’est penché vers moi et m’a serré dans ses bras mais je ne sentais rien. C’était comme s’il y avait autant de couches de non-dits et de malentendus entre nous que le nombre de jours où l’on ne s’était pas vus, sans compter avec cela le nombre de jours où j’avais cru qu’il était mort, ni toutes ces larmes que j’avais versées à rester sans nouvelles de lui et ce deuil que j’avais fait, peu à peu, alors il me serrait fort mais de mon côté, il n’y avait aucun sentiment. Heureusement tonton Fulgence m’a demandé de servir à boire à tonton Daniel, j’ai dit oui papa, puis il a pris Béatrice par la main et ils sont allés discuter dans leur chambre.
J’ai ramené à boire une Heineken et de l’eau avec un verre pour papa, comme ça il avait le choix, puis je me suis installé devant la télé et j’ai mis le catch. J’savais pas quoi lui dire. Il a décapsulé la bouteille de bière, s’est servi et a bu une longue gorgée puis s’est passé les mains sur son jean au niveau de ses cuisses et s’est tourné vers moi.
— C’est tout l’effet que ça te fait de voir ton père ?
Je l’ai regardé et j’ai levé les épaules. Je ne voyais pas quoi dire.
— Qu’est-ce qu’il y a, il a repris. T’es pas content de me voir ?
— Si...
— T’as rien d’autre à me dire ?
— Non, pas pour l’instant.
Et là, il a posé sa main sur ma tête puis m’a ramené vers lui. J’avais la tête qui passait entre son biceps et son avant-bras et il a déposé un baiser sur le haut de mon crâne.
— Pardonne-moi fiston. J’espère que tu me pardonneras. Je n’ai jamais voulu t’abandonner...
Et là, c’était plus fort que moi, j’ai commencé à pleurer. Je ne savais pas dix secondes avant que j’avais autant de larmes en moi, ni de motifs pour pleurer, mais bon, je pleurais.
— Pourquoi t’as plus donné de nouvelles ? Ça fait deux ans qu’on est sans nouvelles... depuis que t’as quitté Bamako pour aller en Algérie... On a cru...
— Allez fiston, arrête de pleurer... je suis là maintenant et ce que j’ai vécu pour arriver là, je te le raconterai... quand tu seras un peu plus grand.
Au même moment, Béatrice et tonton Fulgence sont revenus.
— Oh mais qu’est-ce qui lui arrive à mon Bobo ?
C’est comme ça que Béatrice me surnomme.
— C’est rien, a dit tonton Fulgence. Je crois qu’il est juste un peu ému de retrouver son tonton Daniel. Tu sais quand je suis arrivé en Europe, il m’a fallu deux ans pour faire venir Boris et durant ce temps, il a vécu chez Daniel. C’est normal qu’il soit content de le revoir... surtout qu’on est restés sans nouvelles depuis quelque temps.
Béatrice est venue s’asseoir à côté de moi. Elle a pris un mouchoir et elle s’est mise à essuyer mes larmes. Elle m’a donné un autre mouchoir pour que je nettoie la morve de mon nez et pendant que je faisais ça, elle en a profité pour changer de chaîne et remettre TF1 où il y avait son feuilleton de l’été dans un camping. Tonton Fulgence s’est assis dans un fauteuil à côté de son frère.
— Bon... tu peux rester avec nous autant de temps qu’il te faudra pour voler de tes propres ailes.
Béatrice a détourné son regard pour fixer tonton Fulgence.
— Tu pourras dormir dans le salon, ou dans la chambre de Boris. Il y a un matelas qu’on pourra mettre par terre si ça te va.
Papa lui a répondu en lingala que ça ne lui posait pas de problème. Béatrice a encore regardé tonton Fulgence.
— Mon frère, ma femme ici est un peu paranoïaque, elle croit que si on parle lingala, ce n’est pas par confort ou par plaisir de parler notre langue mais c’est qu’on essaie de lui cacher des choses...
— N’importe quoi, a dit Béatrice en rougissant, z’avez qu’à parler votre langue de sauvages, moi, je vais me coucher.
Elle m’a fait un bisou sur le front puis elle a déposé ses lèvres sur celles de tonton Fulgence. Elle a fait un signe de la main à mon père et nous a laissés. Comme papa avait faim, tonton Fulgence est allé dans la cuisine où il lui a préparé du foufou avec de la semoule, avec deux steaks hachés surgelés qu’il a cuits plus qu’à point, et il a réchauffé un reste de pondu qu’il avait lui-même préparé et comme il avait un peu honte de se décarcasser ainsi aux fourneaux, il a dit à papa :
— C’est comme ça l’Europe. Même les hommes font la cuisine. De toute façon, si je veux manger des trucs du pays, je suis bien obligé de les faire moi-même. Parce qu’avec Béatrice, c’est souvent vegan, parfois pizza, plein de légumes dont je ne retiens pas les noms, les œufs et les pâtes. Qu’est-ce que je déteste ces putains de pâtes, je crois que je suis décidément anti-pâtique !
Et il s’est mis à rigoler alors que cette blague, il l’a fait à chaque fois qu’on lui propose des spaghettis.
*
Finalement papa a dormi sur un matelas au pied de mon lit. On a dû déplacer un peu mon bureau mais de toute façon on avait pris le matelas sur un lit de camp qui était dans la cave, donc c’est pas comme s’il prenait trop de place. Il s’est endormi tout de suite. Il respirait fort et j’ai eu du mal à m’endormir. Dans la nuit, je me suis réveillé. J’avais envie de faire pipi. Et là, je l’ai entendu parler : « Izahora, il disait, je t’attends Izahora... »
Et puis il a ri. Qui pouvait bien être cette Izahora ? J’ai tout de suite pensé à une femme. J’imaginais une très jolie femme. Puis je me suis rendormi.
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