Mes deux papas
C'est tonton Fulgence qui m'a forcé…
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C’est tonton Fulgence qui m’a forcé à rendre visite à papa. Le même jour, dans la soirée. Nous n’étions que tous les deux dans le salon alors que Béatrice faisait la cuisine quand il a pris son ton le plus solennel :
— Il faut que tu ailles rendre visite à ton père !
— Je veux...
— Ce n’est pas une suggestion, c’est un ordre ! Ce mercredi après l’école, tu iras voir ton père. Il faut bien que vous vous réconciliiez.
Rien ne m’enchantait moins que cette idée. Je ne lui avais tout simplement pas pardonné. Je n’avais pas encore fait le chemin jusque-là, et même si pour sa défense il ne savait pas tout ce qui m’était arrivé ce soir-là, je voulais qu’il comprenne que ce n’était pas une façon de faire que de sortir sa ceinture comme si on était dans un trou paumé près de Lubumbashi ou de Kisangani. C’était à mon tour de l’éduquer. Après tout c’était un blédard, il fallait bien qu’il s’adapte aussi ! Vous vous imaginez si je racontais ça à mes profs ou même à quelqu’un comme Hortense, à n’importe qui ? Tiens, même à vous ! Ça craint carrément que je vous raconte tout ça. Ils me diraient d’appeler l’assistante sociale, les gens, et après, ce qui arrive, c’est qu’on t’enlève de chez tes parents et là, t’es bien dans la merde. On en a connu des histoires comme ça au collège. Après tu te retrouves à vivre avec des familles d’accueil à la campagne, v’là la galère. Ce qui m’énervait le plus, c’est que dans la même journée, c’était la deuxième chose qu’on me demandait de faire que je voulais pas faire mais où je devais m’exécuter quand même. C’est quoi une vie où on passe son temps à faire des trucs qu’on veut pas, si c’est pas une vie de merde ?
Je suis allé dans ma chambre en attendant le dîner : Idrissa clignotait en vert sur MSN. J’ai pensé faire la paix avec lui à ce moment-là. J’ai commencé à écrire un message mais je l’ai effacé et puis Hortense m’a appelé sur FaceTime. Elle était avec son cousin, dans la cuisine, chez ses parents. Ils étaient en train de manger des frites et du poulet frit dans le grand seau de chez KFC. Ils avaient posé le téléphone sur la table, et le panier ainsi que leurs gobelets au premier plan avaient une drôle de courbure...
— Bon appétit, j’ai dit.
— Salut Boris..., a dit Édouard. Merci beaucoup pour ton aide...
— Bah me remercie pas. J’ai encore rien fait. Mais c’est quoi ton histoire là, c’est chelou un peu...
Hortense a disparu du champ de l’appareil et Édouard a tiré une longue gorgée sur sa paille.
— Oui, je te jure..., a-t-il dit avant de lâcher un gros rot.
Il a fait une grimace de gêne, a ouvert de grands yeux et ramené sa main libre devant sa bouche en avant. Il a encore roté, s’est excusé puis a repris :
— Laisse tomber, je me suis mis dans la merde tout seul, juste à cause de ma grande gueule. Bref. Je fais du basket à l’AS Levallois, mais c’est plus côté Neuilly que Levallois et dans mon club, y a des mecs qui depuis le début me font chier, dont le meneur est un mec qu’est dans mon lycée. Ils me cherchent des noises parce que j’ai des manières et que je joue pas les faux durs comme eux mais en vrai, sur le terrain, je suis meilleur qu’eux. Alors comme à l’entraînement, je les crosse quand je veux, y en a un ou deux qui m’ont pris en grippe et qui n’arrêtent pas de me faire chier, même devant le coach, mais lui cet enfoiré, il minimise, mais le vrai problème c’est qu’ils commencent aussi à me chercher des noises au lycée. Je peux pas en parler tout de suite à mes parents parce qu’avec mon père, c’est vite vu : il va appeler le maire, la police, les députés, bref tout faire jusqu’à racheter le club, tu vois le délire, et virer le coach, mais surtout, la boulette que j’ai faite, c’est que pour montrer que moi aussi je pouvais jouer les terreurs, je leur ai dit que j’avais des potes en banlieue, à Bondy, et que s’ils continuaient à me chercher, mes gars allaient venir et que ça serait chaud pour eux...
— Tu pensais à qui quand tu leur as dit ça...
— Bah je pensais à toi et à Idrissa...
— Mais tu nous connaissais même pas...
— Mais si... j’ai pensé aux trucs que m’avait racontés Hortense... comment vous aviez mis la pression à Bastien et aux garçons de sa classe au musée d’Orsay...
Hortense était revenue dans le cadre après s’être changée, elle était en mode décontracté, sweat-shirt et bas de jogging extra-large. Elle faisait des grimaces et des oreilles d’âne avec ses doigts derrière la tête d’Édouard.
— Hortense, c’est pour ça que t’avais invité Idrissa à ta soirée ?
Elle s’est arrêtée de faire l’idiote et son visage joyeux a pris subitement un air confus, puis elle a enchaîné avec un ton où l’on sentait poindre la colère :
— Non ! Je l’ai invité parce que c’est ton pote et que je voulais pas que tu te sentes trop seul en compagnie de mes amis, c’est tout. Et je l’ai déjà dit. Après oui, je parle de tout avec Édouard. C’est mon cousin, mon confident, donc oui, je lui avais parlé de vous. Tu y vois un problème ?
— Calme-toi Hortense... Arrête de faire la chaude parce qu’il y a ton cousin...
— Holà... holà... je vous laisse moi, a dit Édouard en prenant le panier KFC et sa boisson avant de disparaître.
Hortense a pris le téléphone et l’a rapproché de son visage, je ne voyais plus que ses lèvres gigantesques et ses dents, sa langue et le noir au fond de sa gorge. Elle a dit :
— Moi aussi, je te laisse. T’es chelou en ce moment.
Et elle m’a raccroché au nez.
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