Mes deux papas
Quand je suis rentré du foot…
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Quand je suis rentré du foot, ils dansaient tous les deux, comme les frangins qu’ils étaient et jamais je n’aurais pu imaginer que les choses allaient dégénérer si vite. Ils se trémoussaient sur Ya Mado qui avait cartonné quelques années avant. Les paroles de cette chanson étaient trop délirantes : elles parlaient d’une femme à qui on devait le respect comme l’indiquait le préfixe Ya mais force était de constater qu’elle avait des lourds arguments à faire valoir. « Tout ça, c’est à toi », répétait en lingala le chanteur Fabregas, le Métis noir (il s’appelle lui-même comme ça même s’il n’a rien d’un métis), et ce « tout » qu’il chante avec entrain ne fait pas référence à autre chose qu’aux fesses de la fille, à ladite Ya Mado, et pour donner une idée de l’ambiance du morceau, la chorégraphie de la chanson consistait à casser les hanches et à mettre ses fesses vers l’arrière, en rotation contrôlée. Papa et tonton Fulgence maîtrisaient parfaitement cette technique et Béatrice et son amie assises sur le canapé les regardaient en souriant comme des petites pestes. La musique était jouée sur l’ordi du salon relié en Bluetooth à deux enceintes portatives. Ils avaient mis la vidéo du morceau sur YouTube et ça devait être le compte de tonton Fulgence parce que ça a enchaîné tout de suite avec un vieux morceau de rumba. En matière de musique, il adorait les vieilleries. Ils ont arrêté de danser et sont allés rejoindre Béatrice et son amie. Chez nous, le salon est en quelque sorte « divisé » en deux parties bien distinctes. Quand on ouvre la porte de l’appartement, sur la droite c’est tout de suite le salon dont les portes sont toujours rabattues – sauf quand Béatrice fait de la friture. À gauche, c’est la salle à manger. J’ai pris une chaise de la table de la salle à manger et je suis venu m’asseoir près d’eux. Papa était à ma gauche dans le fauteuil en cuir que tonton Fulgence avait acheté à l’Emmaüs de Pantin. J’étais avec lui ce jour-là. À ma droite, y avait le canapé où était assise Véronique, l’amie de Béatrice. C’était la première fois que je la voyais. Elle était élégante. Très petite, menue, il se dégageait cependant d’elle une grande énergie. Elle regardait Béatrice puis nous regardait avec les yeux grands ouverts et un large sourire. On ne pouvait pas louper ses yeux bleus quand elle vous fixait en dodelinant de la tête, sans qu’on sache si elle bougeait sa tête en accord avec la musique ou si elle cherchait quoi dire et que ce léger mouvement de balancier allait l’aider à se lancer.
— Tu en as de la chance, ma Béa. Ces trois hommes rien que pour toi. T’as bien changé depuis le lycée.
Et elles ont commencé à rigoler aussi bêtement que les filles de ma classe sauf que là c’était Béatrice et une jeune avocate habillée en tailleur et en jupe qui parlait grave bien. Papa a repris une bière et il a proposé de resservir tout le monde. Moi j’ai pris un Coca. Les deux copines ont continué avec leur verre de vin et tonton Fulgence buvait un whisky. Comme ils écoutaient la musique, j’en ai profité l’air de rien pour allumer la télé, en m’assurant de mettre le volume sur mute et en changeant vite de chaîne parce que la télé se rallumait toujours sur TF1 et que papa est le plus grand fan du journal télévisé que je connaisse. On dirait que le con qui parle dans l’écran lui cause directement à lui et que papa est là pour le confondre. Et si le journaliste a le malheur de parler de l’Afrique, alors il devient carrément fou et s’énerve à cause de la mauvaise foi de la presse française et de la mauvaise foi du peuple français qui fait semblant de vraiment croire que la France risque la vie de ses soldats en Afrique pour l’intérêt des Africains. Le présentateur dans la télé : « La France accordera une aide de... » Papa : « Désinformation. Et combien la France va-t-elle récupérer derrière ? On dirait qu’ils ne voient qu’un côté des choses et qu’ils répètent sagement ce que dit l’Élysée. Les journalistes français me font rire. » Comme il était occupé à servir l’amie de Béatrice, j’ai zappé vite fait et j’ai mis le catch. Un des gars venait de soumettre son adversaire au sol et lui mettait les doigts dans les yeux.
— De quoi parle cette chanson, a demandé Véronique.
Papa et tonton Fulgence se sont regardés et tonton Fulgence a commencé :
— Ah... C’est comme toujours dans la rumba congolaise, ça parle d’amour... Ça parle toujours d’amour...
— Oui, a continué papa, ici c’est une femme qui raconte son histoire... Son mari est parti et l’a laissée seule avec les enfants à charge... Elle lui demande de revenir et d’assumer ses responsabilités parce que c’est lui le responsable, le chef de famille, et si lui ne tient pas la route, c’est toute la famille qui s’effondre...
Béatrice et son amie se sont regardées, interloquées.
— Mais pourtant la musique, elle paraît gaie et entraînante, a dit Béatrice...
— Alors que les paroles, voilà le supplice, a repris son amie. Patriarcat à tous les étages, et puis c’est pas la voix d’un homme qu’on entend ?
— Oh c’est Pépé Kallé, a dit tonton Fulgence en rigolant.
C’était une chanson entêtante dont le refrain disait : « Bonne année, bonne année, bonne année yeah yeah », et si je traduis bien la suite : « Certains sont dans la joie, d’autres dans la tristesse. » C’était la voix de baryton sensible et suave de Pépé Kallé : un monstre de la chanson congolaise qui a beaucoup sévi durant les années 1970 à 2000 et surtout l’un des « anciens » préférés de papa et de tonton Fulgence. Un ogre, un géant, un vrai Gargantua dans ses vidéos cheap qu’on peut trouver sur internet. Une sorte de Depardieu noir, au physique excessif. Et toute la magie de sa voix c’est qu’elle sonne comme une évidence. Il chante comme s’il vous parle, avec cette gravité qui impose le respect, il parle tout en bas de sa voix et on se sent agréablement enrobé dedans, comme dans du velours, les graves dans sa voix donnent chaud, comme si les basses propres à son timbre formaient une couette où l’on pouvait s’emmitoufler par les soirs froids de novembre, pour se mettre à l’abri, mais en même temps, dans la chanson qu’on écoutait, on sentait dans les nuances de son interprétation passer toute la détresse de cette femme qui devait bien parler toute seule parce qu’à qui peux-tu dire : « Moi mon mari a pris la poudre d’escampette, il m’a laissé toute la famille à charge... » ?
— Tu as raison ce n’est pas une femme qui chante, a continué papa. C’est Pépé Kallé. Paix à son âme. Les musiciens congolais faisaient beaucoup ça dans le temps des pères fondateurs de la rumba, comme les Kallé, les Rochereau, chanter du point de vue d’une femme...
— Est-ce parce que les femmes ne pouvaient pas chanter ?
— Je ne pense pas, a dit papa. Dans la musique traditionnelle, coutumière, les femmes ont toujours chanté et dansé. C’est plus qu’au départ les musiciens congolais – même si aujourd’hui ils sont plus respectés dans la société quand ils ont réussi et je dis bien quand ils ont réussi, parce qu’avant le succès ça ne reste que des voyous –, au départ, en tout cas, ce n’était vraiment que ça, succès ou pas, la musique, c’était un truc de voyous, de gens considérés comme moins sérieux. À cette époque, qui aurait laissé sa fille fréquenter un artiste de musique populaire ? Ce qui est certain c’est que les artistes congolais ont souvent recours à ce procédé narratif où c’est un homme qui chante mais c’est une femme qui parle... Fulgence... Tu penses qu’on peut trouver Lezi... de Franco ?
— Tu peux chercher, Ya Ya...
Au Congo, les rapports entre les gens sont très codifiés. Si les rapports avaient été stricts entre papa et tonton Fulgence ou si on avait été au pays, tonton Fulgence aurait appelé mon père Ya Daniel et dans ce cas précis, ce titre aurait servi à marquer la déférence et le respect envers un aîné, mais comme d’habitude tonton Fulgence appelait papa par son prénom, ce Ya Ya qui ne pouvait se traduire en l’occurrence que comme « grand frère » était forcément ironique et si on poussait un peu, on aurait tout aussi bien pu y entendre, vu le regard appuyé qui soutenait cette réponse : « Je suis chez moi, cher grand frère, et si jamais tu veux écouter Minuit Eleki Lezi par Franco, tu peux aussi bien lever tes fesses de mon fauteuil que j’ai acheté chez Emmaüs et aller tout seul faire ta recherche sur l’ordinateur. »
Des deux frères, papa était l’intellectuel, celui qui était allé à l’université, et chez les Congolais, les diplômes sont bien plus que des diplômes, ce sont surtout des titres qui te donnent d’emblée le droit de mépriser quiconque n’en a pas. Il n’y a pas de monsieur et madame au Congo, rien que des citoyens et des citoyennes, mais tous les grands sont des papas et des mamans, ou des Ya Ya en puissance. On ne dira jamais monsieur Lumbayi. Ce sera papa Lumbayi. Si papa Lumbayi est ingénieur ce sera monsieur l’ingénieur. Partout où ce monsieur ira, il sera monsieur l’ingénieur et tout ce qu’il fera sera considéré comme fait avec une parfaite ingénierie. Pareil s’il est architecte. Ou avocat. Monsieur l’avocat. Monsieur l’architecte. Au Congo on appelait papa monsieur le directeur. Ou monsieur le professeur. Les enfants du quartier l’appelaient Papa directeur et si papa est diplômé en philosophie de l’université de Luluabourg, tonton Fulgence, lui, n’a pas fait d’études et quand ils avaient mon âge, il était considéré comme le débrouillard un peu voyou de la famille, je crois que c’est des trucs qu’ils ont pas réglés... Et ce soir-là, ça se voyait que pour discuter avec quelqu’un comme l’amie de Béatrice, Daniel était plus à l’aise que Fulgence. Peut-être que toute cette tension, c’est moi qui l’invente après coup, parce que papa s’est levé sans aucun signe de vexation et tout en chantant les paroles de la chanson, il est allé droit vers l’ordi pour effectuer sa recherche :
— Lezi, zala nanu sérieux... ce qui peut se traduire comme une exhortation – il continuait son explication. C’est donc un homme qui chante mais c’est une femme qui parle. En l’occurrence, elle s’adresse à lui. Il s’appelle Lezi. Quel drôle de prénom, hein ? Et elle lui dit : « Lezi sois donc un peu sérieux. » Et qu’est-ce qu’elle lui reproche ? Vous allez l’entendre.
Et la musique retentit. Une guitare seule qui fait des arabesques puis le groupe suit et le chanteur entre :
Lezi... mama
na lali ka na canapé makanisi
Minuit e ko beta
Minuit e ko beta
Ngonga ya bolingo e leki
E komi ngonga ya ba ndoto Lezi...
Papa s’arrêtait, écoutait la chanson et traduisait sous le regard amusé de l’amie de Béatrice. Il racontait l’histoire d’une femme. Seule chez elle, la nuit, allongée sur son canapé, qui attend son mari... qui ne rentre pas. L’heure passe. Elle a lu des romans, s’est occupée comme elle pouvait mais elle s’ennuie. « Minuit sonne ! L’heure des amours est passée. C’est désormais l’heure des songes. » Plus loin, elle se fait des reproches : « Tout ça, c’est de ma faute. On m’a mal fabriquée, quand j’aime beaucoup un homme, je n’arrive pas à me fâcher contre lui ni à faire sortir la colère... » Avant de reprendre sa complainte : « J’ai fermé le portail, j’ai éteint la lumière, minuit est passé... » On ne savait dire si l’amie de Béatrice était ennuyée et qu’elle écoutait par politesse ou si elle était vraiment intéressée.
— Oh merci Daniel, a-t-elle dit quand papa s’est arrêté de traduire au bout de deux minutes le morceau qui en dure bien sept. Merci pour ce petit cours de lingala. C’est vraiment intéressant. Ça fait voyager... cette musique et toutes les histoires derrière.
Dans la télé, le catch venait de finir. Une émission sur les camions aux États-Unis a commencé alors j’ai mis la chaîne Trace Africa. C’était une vidéo de Davido, j’ai mis le volume et là, Béatrice et son amie se sont levées et ont commencé à danser et à rigoler. Béatrice faisait semblant de twerker devant tonton Fulgence qui lui était trop gêné et alors la copine de Béatrice s’est mise à twerker aussi devant papa et puis elles se sont regardées et sont tombées dans les bras l’une de l’autre en rigolant comme deux petites filles vicieuses.
— Bon, a dit tonton Fulgence en se levant d’un bond et en les toisant un peu. Et si on mangeait maintenant ? J’ai peur que si on continue à boire, vous allez commencer à vous déshabiller carrément... Et puis nous sortons avec Daniel.
— D’ailleurs, a dit Véronique, si vous pouviez me déposer à n’importe quelle porte... Après, je prendrai le métro...
— Bien sûr Véronique, a répondu papa comme si c’est lui qui conduisait. Aucun problème.
Après le repas, je suis allé dans ma chambre, écouter ma musique et glander sur Instagram et Snapchat. J’ai entendu quand ils sont partis. Papa était entré plusieurs fois dans ma chambre quand il se préparait. La dernière fois il m’a demandé comment il était. J’ai rigolé et je lui ai dit :
— T’es BG, papa.
— BG, c’est quoi encore ça ?
Moi dans ma tête j’étais mort, genre c’est vraiment un blédard.
— BG, c’est beau gosse, papa.
— Ça je sais ça. C’est pas ça que je te demande. C’est ma tenue. La tenue, ça va ? Le pantalon, ça va ? Les chaussures, ça va ? Tu as vu les chaussettes ?
— Ah papa c’est plus drôle. Oui tout va très bien.
Et c’est vrai que je me disais que j’aurais de la chance plus tard si je pouvais dégager la même chose qu’il dégageait ce soir-là. Un homme sûr de lui mais sans prétention. Et sa tenue était sobre en plus. Pas comme on a l’habitude d’imaginer les Congolais habillés avec des habits d’avant-garde et des couleurs pas possibles.
— Bonne nuit fiston, a-t-il dit avant de partir. Nous, on va faire la fête na kati ya Panama.
Ils ont dit au revoir. La porte a claqué. Leurs pas et leurs voix se sont perdus dans l’escalier. Béatrice a tourné la clef à deux tours dans la serrure puis elle est venue frapper à ma porte.
— Coucou. Bobo, viens on se regarde une série...
— Oh Béatrice... je sais pas...
— On a de la glace aussi...
Elle savait me prendre par les sentiments. On s’est mis sous le grand plaid et on a regardé des anciens épisodes de Sex in the City. Et à chaque fois qu’un des personnages féminins rencontrait un nouveau mec, Béatrice me disait :
— Ne deviens pas comme ça... plus tard... mon Bobo... Ne deviens pas comme ça. Une femme n’est pas un objet.
À un moment j’ai essayé :
— Béatrice...
— Oui...
— Euh... Le caramel beurre salé... C’est mieux que la glace caramel vanille, tu trouves pas ?
— Euh... je sais pas.
Je n’y suis pas arrivé et je me dis que si j’avais eu le courage de lui dire, les choses auraient pu mieux tourner mais ça sert à rien de penser comme ça. Je sais. Je me suis endormi devant la télé et c’est elle qui m’a réveillé un peu après minuit et raccompagné jusqu’à mon lit.
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