Mes deux papas
Quand je suis sorti…
15
Quand je suis sorti pour retrouver Idrissa, papa n’était toujours pas rentré. J’ai seulement dit à Béatrice que j’allais à l’anniversaire d’une fille de ma classe, sous-entendu à Bondy. Tonton Fulgence était sorti jouer aux courses au bar près du Monoprix. J’avais donné rendez-vous à Idrissa devant le petit parc pas loin du parking de la mairie et quand je suis arrivé, il était en compagnie de deux grands de sa cité qui fumaient un joint assis sur un banc. Un des deux grands avait la réputation d’être un boss même s’il n’avait aucunement l’air menaçant comme ça, assis à côté d’un bac à sable et d’une balançoire. Je ne connaissais pas les détails mais tout le monde savait qu’il avait fait quelques trucs de fou et que le système carcéral n’avait plus aucun secret pour lui. L’autre gars c’était le grand frère de Chahinez, une fille de ma classe. Ils avaient au moins vingt ans de différence mais il vivait encore chez ses parents. Lui, je le connais depuis l’école primaire parce qu’il venait chercher sa sœur à la sortie de l’école. C’était pas vraiment mon genre de compagnie mais Idrissa n’était nullement impressionné et leur causait comme il parlait avec nous au collège. Il jouait avec le système d’ouverture et de fermeture de son couteau à cran d’arrêt devant eux qui lui faisaient signe de faire attention. À un moment celui que j’appellerai le « repris de justice » s’est levé :
— Fais attention, il a dit en écartant le bras d’Idrissa avec un geste de colère.
Mais Idrissa ça lui a fait ni chaud ni froid et il a recommencé. On est restés à parler cinq minutes avec eux et il a pas pu s’empêcher de se la raconter :
— Les anciens, vous voyez Boris comme ça, on dirait c’est un gars calme... On dirait il est timide pas vrai ? Mais le gars c’est un attaquant de pointe, je te raconte pas. Le frère est tout-terrain... il sait même te dribbler des meufs dans un musée... Si je te dis que ce soir, on va pour un plan... chez des bourgeoises du XVIII e...
— Non, c’est pas le XVIIIe e , j’ai dit, c’est le XVI...
Les autres ont commencé à rire sur leur banc :
— Idrissa... toujours la grande gueule, a dit celui qu’avait un casier judiciaire long comme le bras. Il veut faire l’intéressant même quand il maîtrise pas le dossier...
— Non ! Sérieux ? XVIe e e , XVIII , XXII, on s’en fout... le truc, c’est qu’on va dans une soirée chez des bourgeoises pétées de tunes et que lui a un plan avec la maîtresse de maison, et moi, j’ai un plan avec le gros lot, s’il vous plaît messieurs, une de ces petites métisses, Mélissa métisse d’Ibiza – il s’était mis à chanter –... tout ça parce que le petit Boris que vous avez devant vous a réussi à pécho le number d’une petite bourgeoise, comme ça, tout seul, dans une allée du musée d’Orsay remplie de monde s’il vous plaît, dans une action individuelle de génie, digne des plus grands : Ronaldo, Messi... non Boris, c’est mon gars sûr !
Les deux grands se sont mis alors à me regarder comme à la recherche de ce qui me valait tant d’éloges et moi, je me suis vite senti mal à l’aise d’être scruté ainsi parce qu’ils ne disaient rien. C’est Hamid, le grand frère de Chahinez, qui a fini par rompre le silence. Il m’a passé le joint, que j’ai décliné. Je l’ai filé à Idrissa qui en a tiré quelques lattes.
— Et toi, tu vas pour la première fois chez une meuf à Paname et c’est lui que tu choisis comme wingman ?
— C’est quoi un wingman ?
— Un partenaire, mon gars. Un soss. Un gars sûr. Un srab. Un associé ! C’est lui que tu choisis comme sparring partner ?
— Bah, elle l’a invité aussi, je lui ai dit, un peu gêné de me justifier. Elle m’a dit de ramener un pote pour que je sois pas seul au milieu de ses amis. Et comme il était là au musée quand elle m’a filé son snap... et qu’on avait rigolé tous ensemble, je pense que c’est cool.
— Mais oui quand on a chambré le petit blanc-bec là ! On y va, a dit Idrissa en refilant le joint au repris de justice. On va laisser les anciens galérer sur leur banc. La nouvelle génération arrive, et elle s’en bat les couilles. On va s’en mettre plein les fouilles, on vous met la douille !
Il avait rappé ses dernières phrases en tenant son cran d’arrêt refermé comme un micro.
— À plus tard les galériens, a-t-il dit en leur faisant des signes de la main, je vous envoie une vidéo si elle me suce la bite.
Il n’y avait rien qu’Idrissa aimait plus que la provocation gratuite et rire de ses propres blagues.
— Ouais ! Fais attention Boris, a crié Hamid alors qu’on sortait déjà du square. Ton sparring partner est borderline. Y a des milieux où ça passe pas.
Et ils ont commencé à rigoler entre eux.
— Pourquoi ils disent ça ?
— Qu’est-ce j’en sais, moi, a répondu Idrissa en rangeant son cran d’arrêt dans la poche de son pantalon. Parce qu’ils sont cons, peut-être ? Ou jaloux de la soirée qu’on va passer alors qu’eux, au mieux, ils vont finir au bois de Boubou ?
J’enviais souvent l’assurance de mon pote. Comment faisait-il pour savoir qu’il avait toujours raison, quoi qu’il dise ou quoi qu’il fasse ? Ce que je prenais pour de l’assurance n’était que de la bêtise mais comme toutes les leçons, on ne peut les apprendre qu’à ses dépens avant d’en faire un atout. J’allais au-devant de ma leçon, le cœur sur la main, la fleur au fusil, comme les gueules cassées de nos cours d’histoire. Sur le chemin de la gare, on parlait championnat et mercato d’hiver mais j’étais pas dedans. Je commençais à flipper parce que c’était super loin, chez Hortense, et qu’il fallait vraiment y aller. Ce n’était plus une vague suggestion qui flotte dans l’air. Il fallait vraiment le faire et prendre le RER avant deux changements de métro et je pensais à papa, aussi, qui n’était pas rentré, quand en face de nous, au loin, j’ai cru reconnaître sa silhouette. En avançant encore un peu, il n’y avait plus de doute possible. Qu’est-ce qu’il faisait là ? J’ai essayé de me composer un visage innocent.
— Bonjour tonton, j’ai crié en lui faisant un signe de la main, alors qu’il était encore bien loin.
Il ne savait pas qu’Idrissa savait et c’était plus simple de rester dans le personnage de toute façon. Sinon, on n’y arrive plus. On est tout le temps obligé de penser qui sait, qui ne sait pas. C’est relou.
— Bonjour fiston, a-t-il dit. Je rentre à la maison avec de bonnes espérances. J’ai dormi chez mon ami à Bobigny...
— Mais pourquoi tu viens de la gare alors ?
— Je suis passé chez le chinois près de la gare.
Il avait un sac en plastique rose dans la main. Il m’a montré les bananes plantains qu’il venait d’acheter, bien mûres, jaunes avec des taches noires par endroits.
— J’ai pu rencontrer le copain de Véronique, Vincent. C’est un avocat très brillant, un garçon qui n’a pas peur de tenter des choses nouvelles. Il pense que mon cas est intéressant et il pense que... Bon... ce n’est pas le moment, a-t-il dit en regardant Idrissa comme si ça le gênait de parler davantage devant lui.
Je n’ai pas bien compris ce qu’il me racontait mais on était à la bourre, notre train allait arriver dans les cinq minutes et je savais pas comment lui dire qu’on était pressés sans lui faire comprendre qu’on allait prendre le RER. Il a dû le sentir.
— ... Mais où vous allez comme ça, a-t-il fini par demander. Vous allez prendre le train ?
— Non, non. On va juste à la gare pour récupérer un ami d’Idrissa qui vient à l’anniversaire avec nous. C’est un gars de Champigny et comme il connaît pas très bien Bondy, on fait un petit détour pour le chercher.
— OK... très bien, amusez-vous bien. Ça fait du bien de s’amuser un petit peu. Tu seras rentré vers quelle heure ?
— Je sais pas, vingt-deux heures trente, vingt-trois heures ?
Dans ma tête, dans le conciliabule avec moi-même, j’avais convenu que ce serait minuit au pire. Ça nous laissait le temps de profiter de la soirée qu’on devrait forcément quitter plus tôt que tous les autres invités et ça ne représentait qu’une heure de retard sur l’horaire annoncé. À la congolaise, ça passe.
Il a repris son chemin et nous avons continué vers la gare en pressant le pas.
— Tu me fais peur Boris ! Comment tu sais bien inventer des mythos... « Le pote d’Idrissa », comme par hasard, et je suis sûr que t’avais déjà le prénom s’il l’avait demandé... Champigny et tout le tralala en cinq secondes.
— Qu’est-ce tu voulais que je lui dise ?
— Rien mais c’est vrai que tu sais bien inventer des disquettes, vite fait quoi...
On a fait un bout de chemin sans rien dire puis il a repris :
— Ton père au bled, il était dans l’armée ou quoi ?
— Non, je crois pas. Pourquoi ?
— Parce qu’il a toujours l’air de donner des ordres quand il parle.
— Ah ça, je pense que c’est parce qu’il était directeur d’école là-bas. Tu sais tout le monde l’écoutait...
— S’il savait comment ça se passe ici il ferait une crise cardiaque. Tu te rappelles quand Mouloud a dit « va te faire enculer ! » au principal ?
— Et que l’autre a dit : « Le règlement intérieur réprouve ce genre de comportements... » Après tout le monde se marrait ! Et lui, il nous regardait genre : « Pourquoi vous rigolez, vous ? » Comme si un élève qui dit à un adulte « va te faire enculer » en a encore quelque chose à faire du règlement intérieur !
*
Dans le premier métro, on s’est assis l’un à côté de l’autre. On a commencé à improviser un jeu stupide. La règle était simple : on balançait une note dès qu’une fille faisait quelque chose. Le métro s’arrêtait, une dame rentrait, et l’on criait une note. C’était marrant parce que c’était pas la même note et surtout les gens avaient tous un regard de surprise et d’incompréhension. On restait calmes puis une dame toussait et on criait notre note mais le plus drôle, c’est quand une nana s’est levée pour se placer devant les portes alors que le métro ralentissait et qu’on a crié tous les deux « 4 », avant de bien rigoler mais la fille, une Asiatique avec une frange et des lunettes, s’est tournée vers nous.
— Qu’est-ce qu’il y a, a-t-elle osé malgré la distance qui nous séparait d’elle.
— Bah, y a rien mademoiselle, a dit Idrissa en prenant une voix d’enfant sage. Nous passons une excellente journée, et vous ?
Elle est sortie après nous avoir lancé un regard noir et on a repris nos conneries. On faisait des commentaires forts en disant le maximum de gros mots pour mettre les gens mal à l’aise. On attirait les regards en les fixant et en leur faisant des grimaces subites. Mais autant faire des guili-guili à un paraplégique. Ils étaient pas trop réactifs, les gens. Certains faisaient un petit sourire, genre je rentre dans votre délire les gars, mais le plus souvent, ils restaient impassibles, genre je t’ai pas vu, ou ils secouaient la tête pour montrer leur désapprobation face à ce comportement immature. Et puis il y en avait d’autres, ils étaient carrément en phase terminale de leur vie de robot. Ils avaient l’air d’être là sans être là et en fin de compte, à part nous, on entendait quasiment personne. Au bout de je sais pas combien de stations, on est descendus pour prendre une deuxième ligne de métro et après quelques stations, c’était plus du tout les mêmes gens qu’il y avait dans la rame avec nous et ça nous a bien calmés. Les gens se tenaient plus droits. Ils nous regardaient de haut. Les femmes étaient plus « soignées », plus sophistiquées aussi mais plus sévères dans l’ensemble, on sentait tous les deux qu’il y avait plus de froideur ici et que notre petit numéro de tout à l’heure, on n’aurait jamais osé le faire là et d’ailleurs même quand une bande de jeunes est entrée, on a voulu recommencer mais on voyait bien qu’ils faisaient tout pour éviter toute connexion avec nous. C’était un groupe de deux nanas et un mec. Idrissa a commencé à faire des signaux à une des filles mais ils ont fini par se lever pour aller s’asseoir plus loin. C’était froid. On était soit trop visibles, soit invisibles. Ça m’a filé un mauvais pressentiment. Si on ne rencontrait que des gens comme ça à cette soirée ? J’ai voulu dire à Idrissa qu’on rentre mais il était déjà trop chaud. Il venait de me raconter un rêve éveillé où lui et la métisse (c’est comme ça qu’il appelait Vanessa) sortaient ensemble et se mariaient et qu’après, il allait travailler dans la boîte de son père parce que je ne sais comment, ni pourquoi, il avait imaginé que le père de sa future « promise » était chef d’entreprise, alors je n’avais plus vraiment le choix, j’allais pas lui refuser l’opportunité de réaliser son rêve et même si j’avais voulu changer d’avis, il aurait tellement insisté et je savais avec certitude que je n’avais pas toute l’énergie nécessaire pour le convaincre de rentrer et tenir bon. Je pense aussi qu’il avait honte de devoir faire un compte rendu négatif aux grands devant qui il venait de se la raconter.
*
L’ascenseur nous a déposés au troisième étage mais surprise, une fois à l’arrêt, il ne s’ouvrait pas sur le palier mais directement dans un appartement, tout en zigzag, dont la profondeur et la richesse des détails étaient assez troublantes pour mon pote et moi. Tout au fond, peut-être à quatre-vingts mètres, une grande baie vitrée avec terrasse donnait sur la tour Eiffel illuminée au loin.
— Waouh, téma-moi ça, m’a chuchoté Idrissa dans l’oreille. Il fait tout l’étage leur appart.
— C’est bien ça mon pote, ai-je répondu le plus doucement possible, tout en cherchant Hortense du regard parmi tous les Blancs qu’il y avait.
Je faisais tout ça bien sûr en ayant l’air à l’aise et sympathique parce qu’on sait par principe que ces gens-là ont peur de nous.
Il y avait trois groupes : un groupe de trois filles à gauche dans la cuisine, un autre où ça jouait aux cartes autour d’une table dans l’espace qui devait représenter la salle à manger et tout au fond dans une grande salle de séjour, un autre groupe qui matait des vidéos musicales.
On est d’abord restés dans l’entrée comme deux idiots. Je cherchais Hortense désespérément quand un garçon s’est levé de la table où ça jouait aux cartes et s’est approché de nous.
— C’est le mec qu’on avait bousculé au musée, m’a chuchoté Idrissa.
Il en avait une de ces mémoires, lui. Je ne l’avais pas reconnu pour ma part mais oui, c’était bien le blondinet, aux yeux bleus, qu’on avait chahuté un peu plus que les autres quand il avait essayé de jouer les rebelles et qu’Hortense et Vanessa étaient venues protéger. La dernière fois ça se passait en terrain neutre mais là, on jouait à l’extérieur alors que lui était à domicile. On était dans son quartier avec ses potes. On allait voir comment il allait la jouer.
— Oh mes charmants amis du musée d’Orsay... Comment allez-vous ?
Et il nous a tendu le poing à tour de rôle pour un salut poing contre poing.
— C’est cool que vous soyez venus. D’habitude, c’est toujours les mêmes têtes qu’on voit. Allez, donnez-moi vos manteaux.
Il a pris nos manteaux et les a déposés tant bien que mal sur un fauteuil à droite de l’entrée, près d’un piano à queue, puis on l’a suivi dans la cuisine où les trois filles qui discutaient là (parmi elles, il y avait les deux filles qui étaient avec Hortense dans ce café italien où je l’avais rejointe la première fois, vers République) n’ont pas prêté la moindre attention à nous et ont poursuivi leur conversation alors qu’on se faufilait entre elles derrière Bastien – c’était son prénom.
— Vous voulez boire quoi, a-t-il demandé après avoir ouvert le frigo. Après tout, vous êtes des grands garçons, je vous laisse vous servir.
J’ai pris un Coca et Idrissa un Orangina.
— Il y a de l’alcool aussi, si vous voulez.
— Peut-être après, quand la soirée aura démarré, a dit Idrissa alors qu’il ne buvait pas.
J’ai demandé :
— Elle est où Hortense ?
— Je pense qu’elle est dans sa chambre, a répondu Bastien.
— Et sa pote, la métisse ? a demandé Idrissa.
— Vanessa ? Je pense qu’elles sont ensemble dans la chambre d’Hortense. Elles vont arriver. Si vous voulez, je peux vous présenter les autres, en attendant.
Et il nous a fait faire le tour des gens qui étaient là et en gros, à part Édouard qui était le cousin d’Hortense et dont je vais être amené à reparler et les deux meufs qui habitaient vers le Marais, ils étaient tous soit dans la même classe soit dans le même collège, soit du quartier. Bref, ils se connaissaient tous très bien et ont tous été sympathiques et cordiaux une fois qu’on nous a présentés, même les deux filles qui avaient semblé ne pas me reconnaître quand nous étions en train de nous servir à boire dans la cuisine.
— On s’est déjà vus, je leur ai dit. Pas loin du Marais.
Et subitement, leur mémoire est revenue :
— Mais oui, le philosophe... tout le monde ne parle pas la même langue...
Et là du coup, elles étaient toutes gentilles et souriantes. Quelles connasses, je me suis dit.
Après avoir fait le tour des invités, on a d’abord suivi Bastien avec qui le contact était plus naturel et plus simple et on s’est posés avec le groupe qui jouait aux cartes. Idrissa était entré dans le jeu mais moi, j’étais à côté d’eux, nullement impliqué, et je scrollais sur mon téléphone quand Vanessa et Hortense sont arrivées, déguisées en personnages de manga à couettes et à jupe à carreaux rouges et noirs, toutes les deux avec une chemise blanche nouée au-dessus de la taille, révélant leur nombril. Idrissa était mort de rire ; plus que les autres mais lui c’était un fan de manga et ils ont commencé à en parler tous et moi, j’étais out, hors jeu, je m’en foutais des mangas, je savais pas quoi dire. J’en suis venu à me demander si Hortense m’avait vu ou pas mais elle a fini par laisser Vanessa et Idrissa qui parlaient tous les deux pour me rejoindre.
— Monseigneur du bois de Bondy a daigné venir jusqu’au XVIe arrondissement. Mais qu’est-ce qui vous conduit si loin de vos terres ?
— Je ne sais pas, ai-je dit en passant mon bras autour de sa taille pour la ramener vers moi. En vrai, c’est un secret. Je peux te le dire mais il faut que tu promettes de ne le répéter à personne même sous la torture. Je viens préparer un exposé sur les ghettos de riches. Ces pauvres gens obligés de vivre dans un monde parallèle, coupés de la réalité quotidienne de la majorité des Français.
Elle a pris un air offusqué.
— C’est comme ça que tu me vois, a-t-elle dit en déviant sa bouche du bisou que j’y dirigeais et qui s’est échoué sur sa joue.
Un moment, j’ai vraiment cru qu’elle faisait la gueule, mais c’était seulement pour me faire marcher. Elle m’a attrapé par la main et je me suis laissé guider. Elle a ouvert une porte en passant à droite du salon, puis je l’ai suivie dans un couloir, jusqu’à sa chambre, qui devait faire deux fois la taille de la mienne. Je voyais enfin l’endroit d’où elle m’envoyait ses selfies avec la tour Eiffel en arrière-plan. On est restés là à parler, à s’embrasser et à rigoler pendant plus d’une heure. Toutes mes craintes et appréhensions avaient disparu. Je savourais d’avoir une nana ou plutôt d’être avec une nana, de vivre cette connexion particulière avec quelqu’un devant qui on se doit d’être le meilleur de soi-même mais aussi quelqu’un qui est supposé s’intéresser à nous, malgré nos défauts et nos imperfections. Je ne voyais aucun défaut à Hortense mais je voyais pour sûr qu’elle était droite, qu’elle pensait ce qu’elle disait, qu’elle disait ce qu’elle pensait, qu’elle s’en moquait de ce que les gens disaient et qu’elle me faisait rire tout le temps. Si je disais une bêtise, elle en disait une plus grosse, plus drôle encore. On était jamais sérieux tous les deux.
— Vas-y, dis-moi un truc bizarre mais que t’aimes bien, je lui ai demandé.
— Les escargots...
— Oui mais ça c’est pas la honte !
— Tu veux que je dise un truc que j’aime bien mais dont je devrais avoir honte, c’est bien ça ?
Elle était allongée sur son lit, les deux mains sous sa tête et moi, collée contre elle, je lui caressais les cheveux après avoir défait ses couettes.
— Oui c’est bien ça Hortense, un truc chelou mais que t’aimes bien.
— Bah franchement, je crois que le mieux c’est que tu commences Boris...
— OK, je vais commencer. Un truc chelou que j’aime bien c’est l’odeur du pipi...
Et elle a commencé à rigoler sans pouvoir s’arrêter.
— Attends... laisse-moi terminer...
— Non Boris ! Un aveu qui commence par j’aime bien l’odeur du pipi ne peut pas bien se terminer...
— J’aime bien l’odeur du pipi quand j’ai mangé des asperges !
— Quoi ?
— Je te jure, j’ai remarqué que quand Béatrice... quand ma belle-mère... elle prépare des asperges, si je vais pisser, je sais pas, une heure après, deux heures après, bah la pisse, elle sent pas mauvais, c’est comme si elle est aromatisée ou parfumée et franchement, cette odeur qu’elle a, j’aime bien... et maintenant quand je mange des asperges, je suis trop content d’aller pisser.
— Ah trop drôle... je vais faire un effort et en manger à titre d’expérience.
— Quoi, t’aimes pas les... ?
On parlait comme ça de tout et de rien jusqu’à ce que les autres ne viennent nous débusquer en frappant à la porte :
— Les amoureux ! Les amoureux !
Vraiment la jalousie, c’est quelque chose. On les a retrouvés tous réunis dans le salon. Il y avait dans l’air un mélange d’odeurs bizarres : ça sentait les bonbons d’un côté, la charcuterie et le fromage de l’autre et par la baie vitrée, ouverte sur la terrasse, malgré l’hiver, une odeur d’herbe flottait dans l’air. C’était la grande sœur d’Hortense et ses copains qui fumaient. Ils étaient arrivés alors que nous étions dans la chambre mais elle n’a pas pris la peine de se présenter même si j’étais main dans la main avec sa sœur et que je la grillais parfois quand elle me fixait de loin avec un regard indifférent. Les amis d’Hortense avaient commencé une partie de console, ce jeu où tu as la manette en main et tu danses contre un autre joueur. Celui qui réalise le plus de figures sur une chanson l’emporte. Le cousin d’Hortense n’arrêtait pas de gagner. Il était marrant ce mec. Hortense m’avait beaucoup parlé de lui et encore plus, quand elle avait su que j’aimais le basket. Selon ses dires, Edouard était vachement fort. Il jouait à un super bon niveau à Levallois. Mais à le voir, qui dansait sur du Britney Spears de façon complètement efféminée, j’avais du mal à l’imaginer faisant la loi sur les parquets mais en même temps, c’était cool parce que personne ne le taillait alors qu’il dansait comme une pédale, et personne n’y voyait même une blague à faire. C’est pas chez nous que ce serait arrivé. Avec Idrissa, on se regardait alors qu’il bougeait son boule de manière exagérée et tous les deux, on se comprenait sans rien dire, et on riait pour se foutre de sa gueule mais comme tout le monde parlait ou riait dans son coin, ça ne portait pas à conséquence. Personne ne s’en est rendu compte et personne n’était vexé. Franchement, il y avait une bonne ambiance, tout le monde rigolait et mon seul souci était de ne pas se laisser emporter dans le délire et trop traîner parce que contrairement à eux tous, on avait une sacrée trotte pour rentrer. J’étais affalé dans le canapé avec ce genre d’idées en tête, avec Hortense à côté de moi, à boire du Coca et à manger des bonbons. Il était vingt et une heures passées. On avait encore un peu de temps si on voulait être à Bondy pour minuit. J’étais bien.
C’est là, qu’Idrissa est venu me parler à l’oreille :
— Il faut trop que je le filme lui, a-t-il dit en pointant discrètement Édouard du doigt, pour régaler les gars du quartier.
Alors je le vois qui court vers l’entrée de l’appartement. Je l’avais oublié mais il revient quelques instants plus tard et il me fait signe de venir. Je l’ai suivi, sur la terrasse où les potes de la sœur d’Hortense, des grands de terminale, étaient assis sur des chaises longues, emmitouflés dans leur gros manteau et doudoune, toujours en train de fumer.
— On a un souci, mon pote, m’a dit Idrissa, visiblement énervé.
— Y a quoi ? On passe une bonne soirée, non ? Ça avance avec Vanessa ou bien ?
— Laisse tomber ça frère (elle lui avait mis un stop). Ils veulent nous faire, les richards, mais ça va pas se passer comme ça.
— De quoi tu parles ?
— Ils m’ont chourave mon téléphone.
J’étais pété de rire.
— Arrête tes conneries, tu crois qu’ils ont besoin de voler des téléphones eux ?
— Eh mec, c’est le dernier iPhone que j’ai... même si c’est des geois-bour, j’ai pas vu l’un d’eux avec un téléphone aussi haut de gamme alors me raconte pas de salades...
Il était déjà remonté et je savais tout ce qu’Idrissa pouvait faire lorsqu’il était en colère. J’ai repensé à l’avertissement d’Hamid : « Ton sparring partner est borderline. » Alors, pour le calmer, je lui ai dit que j’allais l’aider à le chercher. On a commencé par fouiller le fauteuil près du piano, à l’entrée de l’appartement. On a enlevé tous les manteaux du fauteuil, un par un, et on a passé la main dans les coins et recoins du fauteuil pour voir s’il n’avait pas glissé. On a regardé sous le fauteuil. J’ai regardé dans mon manteau. On fouillait mais on ne trouvait rien. Hortense, qui allait à la cuisine, est aussi venue nous apporter son aide.
— Vous avez essayé de le faire sonner ? C’est quoi ton numéro ?
Elle a composé le numéro d’Idrissa sur son clavier mais elle est tombée sur le répondeur.
— Tu vois, a dit alors Idrissa, sans cacher son agacement.
Il me fixait droit dans les yeux et son regard était devenu mauvais. Il a avancé à grands pas vers le salon où il a bousculé ceux qui dansaient et débranché l’alimentation de la télé, de la console et de la musique. Tout le monde était choqué.
— Bon alors écoutez-moi bien maintenant bande de fils de pute, vous savez pas qui je suis, vous savez pas qui on est. Depuis tout à l’heure, avec mon gars, on fait les gars bien élevés, normal, mais vous voulez nous prendre pour des cons ? Vous voulez me prendre pour un con. Je suis arrivé ici avec un téléphone...
Vanessa s’est approchée de lui pour essayer de le calmer mais il l’a repoussée de la main.
— Vas-y casse-toi... je suis arrivé avec le dernier iPhone, y a pas moyen que je reparte sans.
Et il a sorti son couteau à cran d’arrêt, et dans le même geste, avec un mouvement sec du poignet, il en a libéré la lame qui s’est mise à étinceler sous les lustres du salon.
Tout le monde est resté immobile, comme subjugué. Il fallait bien que je fasse quelque chose parce qu’après tout, c’était mon pote qui foutait la merde. J’ai couru vers lui et je lui ai arraché le couteau des mains pour faire retomber la pression.
— S’il vous plaît, tout le monde, je suis désolé, j’ai dit en reprenant mon souffle. Je suis sûr que le téléphone est là, si on se met tous à le chercher, je suis sûr qu’on va le trouver.
Et rebelote mais cette fois-ci tout le monde s’y est mis sauf Idrissa qui boudait sur le canapé. Vanessa a recommencé à fouiller dans les manteaux et elle l’a trouvé dans la poche intérieure du manteau d’Idrissa.
— Il est pas con, lui, s’est-elle mise à crier. Il fait chier tout le monde, et son téléphone est dans son putain de manteau, quel tocard !!!
— C’est qui que tu traites de tocard ?
Idrissa accourait vers elle.
— Bah toi, ouais...
J’ai fait signe à Hortense d’aller retenir Vanessa tandis que je m’occupais de calmer Idrissa.
— Comme par hasard mon téléphone est éteint ! Comme par hasard on le retrouve dans mon manteau... il était allumé quand je suis arrivé...
— Il a pu s’éteindre, criait Vanessa de plus belle.
Hortense avait de plus en plus de mal à la contenir.
— Tu vois, a repris Vanessa avec une voix étranglée par la colère et l’émotion. Tu vois pourquoi j’ai parfois honte qu’on m’associe avec des mecs pareils ? Tu vois ? Même si on les reçoit bien, faut toujours qu’ils se comportent comme des sauvages...
Bah là c’est carrément devenu ingérable. Idrissa l’a attrapée par les cheveux et il avait commencé à tirer sur ses mèches mais heureusement Bastien est venu m’aider et l’a forcé à lâcher prise puis tout le monde a dû s’interposer pour maintenir une distance de sécurité entre eux. Des chaises ont été renversées ainsi qu’un vase mais rien n’a été cassé. Le calme n’est revenu que quand Hortense a emmené Vanessa dans sa chambre alors j’en ai profité pour prendre mon manteau, je l’ai mis, j’ai pris Idrissa par la main et on est sortis sans dire au revoir à personne. J’étais rempli de honte. J’avais tellement honte !
OceanofPDF.com