Mes deux papas

Eric Mukendi · Chapitre 22 sur 25

Pages du PDF

Mes deux papas

Pour aller à Bobigny,…

22

 

Pour aller à Bobigny, j’ai marché du collège jusqu’au pont de Bondy. Et le pont de Bondy, c’est tout un poème, on va pas se mentir. On voit toutes les formes de la misère et de la peine là-bas. Je pense que Victor Hugo, il pourrait écrire des pages et des pages sur le pont de Bondy. Dommage, j’suis pas Victor Hugo. Une fois là-bas, j’ai attendu le tramway qui est arrivé bondé, normal. Dans le tramway ça puait, normal. Un mec s’était pissé dessus et les voyageurs étaient encore plus confinés, les uns sur les autres, à cause du périmètre de sécurité qui s’était créé autour de lui. Les gens se regardaient avec embarras. Y avait une dame voilée en face de moi qui tenait sa fille d’une main et s’accrochait à la même barre que moi de l’autre. Je m’en souviens parce qu’elle a failli tomber quand le tramway s’est arrêté brusquement en cours de route et qu’après, elle n’arrêtait pas de secouer la tête et de souffler. On sentait qu’elle n’en pouvait plus ! Arrivé au niveau de la préfecture, j’ai vu papa qui me faisait des signes de l’autre côté de la route. Il a avancé vers moi et m’a pris dans ses bras mais je ne lui ai pas rendu son étreinte. Dans ma tête, j’étais plutôt genre : « Ouais, c’est ça ! Là tu me fais des câlins et si je déconne, c’est direct coups de ceinture. Vas-y, garde tes câlins, steuplé ! »

Nous sommes allés manger dans un kebab du centre commercial, en face de la préfecture. Franchement il faisait misquine le centre commercial, pas « mesquin » comme en français mais miskine en arabe, qui fait pitié. Puis nous avons pris le chemin de son nouveau logement. On a coupé par le parking de la préfecture puis on a traversé une route qu’on n’aurait pas dû traverser mais c’était un raccourci. Il y avait des poubelles brûlées et des voitures vandalisées sur le parking. On a avancé et croisé une bande de jeunes en survêtement qui entouraient l’un d’eux qu’était assis sur son scooter à l’arrêt. Ils riaient et parlaient fort. Je me suis dit que c’était ce genre de mecs que papa ne voulait pas que je devienne. Il les a regardés avec colère et a détourné vite son visage. Je crois qu’il commençait à comprendre que mieux valait éviter tout contact avec des hurluberlus de la sorte quand on s’installe dans leur voisinage.

On est entrés dans le troisième bâtiment et franchement, dans le hall, ça sentait mauvais. On a pris l’ascenseur et au lieu d’utiliser sa clef, il a sonné. C’est une vieille dame qui a ouvert. Une femme blanche, avec des cheveux blancs. Elle avait l’air assez vieille pour être à la retraite mais elle portait une tenue que je n’arrivais pas à identifier, comme celle des agents de la mairie ou des gens qui mettent des contraventions. On est entrés et papa m’a présenté :

— Gislaine, voilà mon fils, Boris. C’est un garçon très intelligent ; très bon écolier. Boris, voilà Gislaine, ma... colocataire.

— Bonjour Boris, a dit Gislaine en s’apprêtant pour sortir. Moi je dois aller au travail. Bon après-midi à vous deux.

Elle est partie et j’ai déposé mon sac dans l’entrée. Papa a pris mon manteau et l’a emmené dans une pièce, à droite ; puis je l’ai suivi dans la cuisine.

— Tu veux boire quelque chose ?

On venait de manger et j’avais envie de rien. Il a pris une bière et nous sommes allés dans le salon.

— Il est pas là, ton ami du Mali ?

— Non il travaille. Tu sais qu’il ne vend plus de tours Eiffel. Il a réussi à avoir des papiers et il travaille dans un restaurant où il fait la plonge...

— Et ici alors ?

— Bah ici, c’est chez Gislaine, elle a deux chambres de libres dans cet appartement et elle nous les loue... à quatre cent cinquante euros par mois chacun, voilà. Oumar m’en avait parlé le soir où nous étions sortis en boîte mais je n’étais pas pressé et puis il s’est passé...

— Mais Gislaine, elle est pas un peu vieille pour travailler ? Elle est dans la police ou quoi ?

— C’est à cause de la tenue qu’elle porte que tu dis ça ? Non, elle travaille au centre commercial. Elle surveille les caméras.

— Mais pourquoi elle est pas à la retraite ?

— Comment pourrais-je le savoir ? T’es un vrai petit Français, toi ! Tu crois qu’il y a une retraite au Congo, peut-être ? Et comment font les gens là-bas, alors ? Ils se débrouillent. Gislaine se débrouille. On n’a pas trop parlé de sa vie. Si j’ai compris, elle est veuve et ses enfants ont grandi à l’étranger avec la famille de leur père. Elle m’a dit : « Je ne les connais pas vraiment et je crois pas qu’ils aient particulièrement envie d’entendre parler de moi. » Est-ce que c’est ce que tu veux pour nous aussi ? Qu’on devienne des étrangers l’un pour l’autre ?

— Bah non papa...

— Alors pardonne-moi mon fils... j’ai bien compris... Nous ne sommes pas au Congo ici. Les gens sont plus fragiles. Ce qui fait des adultes respectueux de l’autorité et des autres en Afrique, en Europe ça fait des enfants battus qui développent des traumatismes. Il faut ensuite passer à la télé alors que ce sont déjà des papas et des mamans, pour pouvoir se lamenter sur leur sort : « Mon père me battait... c’est pour ça qu’aujourd’hui... j’ai décidé d’épouser mon chien... »

— Allez papa, arrête de te moquer. Tu sais pas ce qui m’est arrivé ! Tu sais pas pourquoi je suis rentré tard !

— Tu n’as qu’à me le dire, mon fils, et je saurai...

— Toi non plus... tu ne me dis pas tout. Vous non plus, vous ne dites pas tout ! Vous voulez que je sois transparent mais tonton Fulgence, il a menti à Béatrice alors que c’est sa femme. Tous les deux vous lui avez menti et vous m’avez forcé à mentir avec vous, alors que je voulais pas... Moi j’ai voulu dire... plusieurs fois. Et puis en Tunisie, c’est qui Izahora... C’est qui, papa ? À quel moment t’allais m’en parler ?

Il a pris sa bière sur la table basse, a bu une gorgée avant de se renfoncer dans le fauteuil et de reprendre, toujours avec calme :

— Ça fait combien de temps que tu es au courant ? Qui t’en a parlé ? Fulgence ?

— Mais non... tu sais bien que tonton Fulgence garde précieusement tous vos secrets...

— C’est vrai... j’ai rencontré une femme là-bas, dans ce village de Tunisie où j’ai donné des cours. On s’est mariés. Tu sais là-bas, quand tu es une femme, il faut être mariée, surtout si tu vis avec un Noir... Elle est tombée enceinte et nous avons eu une fille, Izahora...

Il s’est levé et a disparu dans le couloir pour revenir avec une pochette pleine de lettres et des photos qu’il m’a données à regarder.

— Tu vois comme elles sont belles ? Tu as une nouvelle maman et une petite sœur, mon fils. Le problème c’est que la petite est asthmatique et à tout moment Zaïra m’appelle pour que j’envoie de l’argent parce que Izahora fait une crise...

— Et comment tu comptes faire alors... tu vas les laisser seules comme tu m’as laissé pendant sept ans... ?

— Non ! Justement mon Bobo. C’est là que j’ai besoin de toi. J’en ai déjà parlé avec ton oncle. Lui est d’accord. Béatrice ne sait pas encore mais je voulais t’en parler d’abord. Quand je suis resté avec l’amie de Béatrice, la nuit du vendredi au samedi, quand ton oncle est parti, nous avons pris le taxi et rejoint Vincent, le petit copain de Véronique, dans un bar de leur quartier, le XI e arrondissement. Les patrons du bar avaient baissé le rideau mais c’était encore ouvert pour les habitués. Vincent, c’est un bon gars, très intelligent et cultivé, mais surtout il est vraiment humain, quoi. On sent que quand il te regarde, il parle d’abord à un être humain. Il veut bien être mon avocat et je crois qu’il est un peu un oiseau rare dans ce métier car il est idéaliste...

— C’est quoi un idéaliste ?

— C’est quelqu’un qui se bat d’abord pour des idées.

— Et c’est bien, ça ?

— Oui c’est généralement considéré comme une bonne chose si l’on part du principe que la plupart des gens se battent pour l’argent et le pouvoir.

— Mais l’argent et le pouvoir ne sont-ils pas des idées aussi ? Tu m’as dit que tout était idée, même les objets.

— Oh le digne fils de son père, a-t-il dit en souriant. On pourrait dire ça mais trêve de philosophie, mon fils. Quand j’ai raconté à Vincent mon histoire, sans omettre que tu étais mon fils mais que Fulgence t’avait déclaré comme le sien, et que Fulgence était devenu français par son mariage avec Béatrice, que tu étais devenu français aussi parce que Béatrice t’avait adopté de manière plénière, il n’a pas voulu entendre parler du plan préconisé par le pasteur et les amis de Fulgence. Toi-même, regarde mon fils : je t’ai toi, j’ai laissé une femme et une fille de trois ans en Tunisie, ma petite Izahora que j’aime tout autant que je t’aime, Boris, et je vais devoir trouver une femme ici que je dois enceinter pour qu’elle me donne un enfant afin que je puisse rester en France où moi, professeur et directeur d’école, je suis déjà déclassé comme agent de rayon au Monoprix, où je travaille avec les papiers d’un autre... Vraiment est-ce que ça en vaut la peine, mon fils ? N’est-ce pas rajouter du désordre au désordre ? Et des problèmes aux problèmes ?

Il me regardait avec beaucoup de gravité et c’est vrai aussi que la situation n’était pas reluisante. Mais qu’est-ce que j’y pouvais, moi ?

— Vincent a eu une idée qui selon lui est plus risquée mais si ça marche, on gagne sur tous les plans...

— Tu gagnes sur tous les plans papa. Parce que je vois pas ce que tonton Fulgence, Béatrice et moi, on pourrait y gagner.

— Mais si, vous y gagnez aussi. Toi d’avoir ton père près de toi avec sa nouvelle famille. Fulgence y gagne un frère et Béatrice, un beau-frère et une belle-sœur. Si le plan de Vincent fonctionne, on peut obtenir tout ça mais il nous faut ton accord parce que tu seras la pièce maîtresse et tu auras sûrement à témoigner à plusieurs reprises devant tout un tas de monde...

— Papa, de quoi tu parles ?

— Le plan de Vincent se déploie sur deux niveaux : juridique, sociétal et moral. Dans quel pays veulent vivre les Français ? Ce sont ses mots et il croit, et l’association avec laquelle il travaille en faveur des sans-papiers le soutient là-dessus, que notre cas peut faire parler et forcer les gens à sortir de leur retranchement sur le thème de l’immigration. C’est plus simple qu’il n’y paraît. Selon lui, nous devons faire, toi et moi, un test ADN qui confirme que je suis ton père et de là, je dois demander que notre filiation soit rétablie... De là, tu es reconnu comme mon fils et il y aura quatre possibilités : la première, tu es français donc on m’accorde la nationalité, mais cela n’arrivera pas. L’option la plus probable, c’est que tu perdes la nationalité que tu as obtenue par Fulgence et dans ce cas, si l’on m’expulse, ils devront t’expulser aussi mais ça, ça ne pourra pas arriver. On alertera les médias et l’opinion publique et de là, on en vient à la troisième possibilité : ils ne peuvent pas te renvoyer au Congo mais ils ne pourront pas nous séparer non plus car comment le pays des droits de l’homme pourrait-il séparer un fils de son père ? Et si tout ça était un échec, il resterait la quatrième possibilité, à savoir, tu as été adopté de manière plénière par Béatrice, qui est la plus française des Françaises, descendante en ligne directe de Vercingétorix, et par là, tu es français et si j’ai bien compris ce serait compliqué de te faire perdre ta nationalité de ce côté-là, et là aussi, si toi tu restes, bah moi aussi... Alors, encore une fois, ça ne va pas être facile. Il va falloir que tu parles beaucoup, à beaucoup de gens. Je sais que tu en es capable. Peut-être qu’à un moment la presse s’emparera de l’affaire – c’est le but à vrai dire – mais rien de tout ça ne peut se faire sans ta volonté.

*

Il m’a dit que je pouvais réfléchir. Je n’étais pas obligé de décider tout de suite. Sur le chemin du retour, je me sentais bizarre. J’en étais à m’interroger sur le sens de tout ça. T’imagines, il parle de nous dans les journaux ? Après, tout le monde à l’école saurait. Tout le monde saurait que ma vie était compliquée. Tout le monde saurait que je sais garder un secret. Et tonton Fulgence, n’aurait-il pas des problèmes d’avoir menti à la France et à Béatrice ? Et papa, est-ce qu’il pensait à nous ou seulement à son intérêt ? C’était pas un bon trajet, ni de belles pensées, et pour me changer les idées, j’ai pris mon téléphone. Il y avait un message d’Hortense en attente : « C’est toujours bon, pour demain ? »

OceanofPDF.com