Mes deux papas

Eric Mukendi · Chapitre 17 sur 25

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Mes deux papas

On était début décembre.…

17

 

 

On était début décembre. La nuit était froide. Il pleuvait des gouttelettes minuscules et je courais contre le vent mais bizarrement le temps, qui n’était pas clément du tout, ne me préoccupait presque pas. J’avais surtout le soulagement d’être loin de cette soirée où seule Hortense me manquait, et surtout, plus je courais plus la colère que je ressentais contre Idrissa diminuait, et au bout d’un moment j’en suis enfin arrivé à cet état où l’on ne pense plus à rien, je ne faisais que courir dans les lumières de la ville que les gouttes de pluie réfléchissaient partout en halos fantomatiques, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, je courais en m’appliquant de mon mieux pour éviter les passants, les vélos et pour tirer parti du moindre ralentissement des voitures, pour me faufiler entre elles sans arrêter ma course. Une fois sur l’esplanade du Trocadéro, je me suis remis à marcher pour regarder la tour Eiffel au loin et c’est là que je me suis rendu compte que le temps filait et qu’il fallait que je songe à rentrer. C’était Idrissa qui avait les tickets de métro et je devais avoir trois euros sur mois. J’avais déjà épuisé tout mon argent de poche. La solution pour éviter d’avoir une amende qu’il faudrait justifier à la maison (« Qu’est-ce que tu faisais à Paris à vingt-trois heures passées ? »), c’était d’aller jusqu’à gare du Nord à pied puis de prendre le RER E jusqu’à Bondy. Mais je n’avais plus beaucoup de data sur le forfait internet de mon téléphone et si j’utilisais une application de géolocalisation pour me guider, j’aurais tout épuisé bien avant d’arriver à destination. Deuxième problème, je ne pensais pas que Paris était si grand. Je croyais que la gare du Nord était genre à trente, quarante minutes à pied. Pour moi ça pouvait pas être plus long que d’aller de Bondy au centre commercial de Rosny-sous-Bois et ce trajet-là, on l’a fait tellement de fois avec les copains que ça me faisait pas peur.

Je cherchais sur les panneaux l’indication gare du Nord mais j’avais beau tourner et tourner, je trouvais pas, alors j’ai voulu demander à quelqu’un mais même en disant bien « Excusez-moi, s’il vous plaît ! », les trois premières personnes à qui j’ai parlé ne se sont pas même arrêtées. Je ne sais pas s’ils m’ont pris pour un mendiant ou un truc comme ça mais finalement, un vieux monsieur qui venait de se garer et qui sortait de sa grosse voiture a été plus sympa :

— Bah c’est pas la porte à côté, non plus... Pourquoi vous ne prenez pas le métro ?

— Je dois y aller à pied.

— Comment ça vous devez y aller à pied, c’est une sorte de rite de passage de chez vous ? a-t-il dit en ricanant.

— Hein ???

— Je ne peux pas vous indiquer le chemin entier parce que c’est trop long, vous allez sûrement vous perdre une centaine de fois. Pourquoi vous n’utilisez pas votre téléphone ?

— Je n’ai pas de connexion à internet.

— Allez montez je vous y amène.

— Quoi ?

— Je vous dis de monter. Je vous amène à la gare du Nord, vous ne voyez pas que vous grelottez ?

Il était bizarre, lui. J’essayais d’étudier son visage mais en même temps, on sait tous que les serial killers sont toujours des gens dont les voisins disent le plus grand bien, donc même s’il avait plutôt l’air gentil, en vrai, ça voulait rien dire. Ce monsieur devait à peu près avoir le même âge que notre professeur de mathématiques, au collège, M. Potier, qui allait bientôt être à la retraite, mais je pense que mon prof est un peu plus jeune quand même. Au niveau du style par contre, ils avaient rien à voir. Mon prof de math s’en fout complètement des sapes et du style. La sape et lui ça fait trois. Il a vraiment la dégaine des profs qui n’en ont rien à faire des vêtements. Le monsieur qui me proposait de me déposer à la gare du Nord, à part les couleurs de ses vêtements qui étaient pas trop voyantes, il aurait pu être congolais parce que ça se voyait qu’il faisait attention à comment il s’habillait. Il avait un long manteau en cuir marron comme les mecs dans Highlander, sous lequel il portait un costume trois pièces et des santiags. Une écharpe en tissu fin, comme de la soie, faisait plusieurs fois le tour de son cou. Ses cheveux blancs et bouclés lui tombaient sur les épaules. Il avait les yeux bleu-gris et un regard insistant. Comme je le regardais, il me regardait aussi mais je ne savais pas ce qu’il pensait.

— De quoi as-tu peur ? C’est donc comme ça ce pays maintenant ? Un vieil homme ne peut plus aider un gamin sans qu’il y ait suspicion. De quoi ? Je vais pas te manger. Monte dans cette voiture et tu arriveras plus vite chez toi et tes parents s’inquiéteront moins longtemps.

Ça m’arrangeait grave, en vrai, donc j’ai fini par accepter.

— D’accord, j’ai dit, avant de faire le tour de la voiture.

Yves, c’est le prénom qu’il m’a donné, conduisait une Porche Cayenne. C’était vraiment une journée placée sous le signe du grand luxe. C’était la première fois que je rentrais dans une voiture de ce standing et je pensais déjà à quand je raconterais cette partie de la soirée aux copains. Comme je n’avais plus peur d’épuiser mon forfait internet, j’ai mis le GPS de mon téléphone en direction de gare du Nord. C’était une affaire de quelques minutes et ça ne pouvait pas me consommer trop de data. J’ai voulu poser mon téléphone sur le tableau de bord mais Yves m’a dit que je ferais mieux de garder le peu de forfait qu’il me restait et qu’il connaissait le chemin par cœur, j’ai pas fermé l’application pour autant. J’ai seulement baissé le volume de mon téléphone, comme ça je pouvais quand même voir si on avançait dans la bonne direction.

— Tu es en classe de... mon petit... ?

— Boris.

— Tu es en quelle classe Boris ?

En même temps qu’il me parlait, il fouillait dans la poche intérieure de sa veste, sous son manteau en cuir, glissant son bras droit sous la ceinture de sécurité et trifouillant là-dedans. Il a fini par sortir des billets qu’il a gardés pliés dans sa main. Je me suis dit qu’il allait peut-être s’acheter un truc sur la route ou mettre de l’essence à une station-service.

— Troisième. Je suis en troisième.

— Et qu’est-ce que tu aimes à l’école Boris...

Il me saoulait avec ses questions, aussi. En plus on allait jamais se revoir...

— Je sais pas ! Selon mes amis, je me pose trop de questions, donc je dirais ça, comme l’école est quand même supposée nous apporter des réponses... Sinon, ce qui me passionne aussi c’est la cosmologie... la science qui étudie l’Univers et sa formation...

J’avais mis grave du temps à répondre. Mais c’est vrai que j’adorais toutes les émissions qui parlent de la formation de l’Univers, du Big Bang, de l’espace-temps d’Einstein et de Stephen Hawking. Pour moi, je voyais toutes ces théories comme l’explication scientifique du monde et de la création et ce qu’on lisait dans la Bible n’était à mes yeux que la traduction métaphorique et symbolique des mêmes phénomènes mais, en vrai, je voulais pas en parler avec lui.

— Si tu n’as pas envie de parler, dis-le-moi.

Comme si j’avais le choix. Je ne voulais pas vraiment parler. J’avais plus envie de profiter de la vue de Paris, de nuit, en voiture.

— Si si... On est dans quel quartier là ?

— Tu veux que je fasse le guide pour toi pendant que nous roulons ?

— Oui, c’est une bonne idée.

Et il a passé le reste du trajet à parler de lui et de sa relation aux endroits par lesquels nous passions.

— Là nous aurions pu prendre par les quais de Seine... avant ce n’était pas comme ça... quand j’avais ton âge... C’est là où j’ai eu mon premier baiser...

C’était souvent drôle ce qu’il racontait et je commençais à croire que j’avais eu de la chance de tomber sur lui. J’aurais pu être sous la pluie à faire un trajet que Google Maps annonçait en une heure et demie à pied. Sur mon téléphone, on allait dans la bonne direction et l’application prévoyait qu’il nous restait moins de sept minutes. J’avais des messages en attente d’Hortense, d’Idrissa, de papa et de tonton Fulgence. Yves avait complètement oublié son rôle de guide de Paris by night pour raconter sa vie. Il avait été marié, divorcé et il avait deux enfants et quatre petits-enfants. Par moments il rigolait tout seul et moi je dodelinais de la tête en ouvrant de grands yeux pour lui donner le change. On est arrivés à la gare du Nord mais au lieu de stationner brièvement devant la gare, il s’est engagé dans le tunnel souterrain d’un parking.

— C’était pas la peine, j’aurais pu descendre là, lui ai-je dit.

— Mais ne t’inquiète pas, a-t-il dit en m’effleurant la cuisse avec la main où il gardait ses billets et la retirant très vite. Je veux seulement m’assurer que tu prends bien ton train.

Je ne voyais pas d’où lui venait ce besoin de m’accompagner jusqu’au quai mais j’allais pas sauter de la voiture non plus alors que jusque-là, il ne m’avait pas menti. Il a tourné genre trois fois au même niveau et a trouvé une place dans un recoin. J’ai tout de suite voulu ouvrir la portière mais tout était verrouillé de l’intérieur. Et comme j’essayais d’actionner l’ouverture, j’ai senti sa main sur ma cuisse, mais cette fois, elle est restée. Il me tâtait la cuisse et je sentais ses gros doigts sur moi. On entendait le crissement des billets qui se froissaient. J’ai senti mon dos se glacer et son souffle plus pressant. J’ai respiré un grand coup et j’ai tourné mon visage dans sa direction. Il m’a paru énorme d’un coup. Il venait de défaire sa ceinture de sécurité et approchait son buste de moi en cherchant mon regard. Son visage n’avait plus du tout la même expression. Ses yeux grands ouverts voulaient m’engloutir. Il se penchait vers moi tout en défaisant sa braguette avec sa main gauche...

— Arrêtez, j’ai dit.

— Tiens, a-t-il fait en agitant l’argent devant mon visage. Touche-moi là (il me montrait son sexe qu’il avait fini par sortir de son pantalon et qu’il secouait dans sa main gauche) et tout cet argent sera pour toi. Tu n’as qu’à me toucher... doucement...

Comme il se rapprochait, je m’enfonçais de plus en plus dans mon siège en me collant contre la fenêtre, et la douleur que je m’étais faite à la fesse en tombant sur le cran d’arrêt d’Idrissa a été ma planche de salut. J’ai glissé la main dans la poche arrière de mon jean et attrapé le cran d’arrêt d’Idrissa dont j’ai fait sortir la lame d’un mouvement rapide du poignet. Son visage a changé une troisième fois mais cette fois-ci son expression était parfaitement lisible : c’était de la peur et rien d’autre.

— Touche-moi encore et je te coupe la bite, je lui ai dit. Ouvre cette portière !

Je suis sortis en poussant tellement fort la portière que je crois bien avoir rayé la voiture d’à côté, mais c’est à cause du bruit que cela a fait quand elle a rencontré l’autre bagnole que je dis ça, parce que pour le reste, je n’ai fait que courir, mais cette fois-ci je pleurais toutes les larmes de mon corps. Je me sentais comme quelqu’un qui vient d’échapper au plus grand des dangers, comme si j’étais passé à un cheveu de ne plus jamais être tout à fait moi-même.

Arrivé sur le quai du RER E, au loin, j’ai vu des parents d’un de mes camarades de classe, d’origine sénégalaise. Ils étaient bien une dizaine en tenue d’apparat qui devaient revenir d’une fête. Je me suis caché parce que j’étais encore en larmes. Ce trajet a été ponctué par des arrêts plus ou moins longs mais sans explication. Une fois sortis de Paris, on a cru qu’on allait retrouver un rythme normal mais on a dû s’arrêter encore vingt minutes à Noisy-le-Sec. Jamais je n’étais rentré aussi tard. Je m’attendais à ce que ça chauffe à la maison parce que papa était beaucoup moins conciliant que tonton Fulgence mais jamais je ne me serais attendu aux conséquences qui allaient découler de cette soirée épouvantable.

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