Mes deux papas
Il y a autant de différences…
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Il y a autant de différences entre une journée pluvieuse et un jour ensoleillé, qu’entre le jour et la nuit. Le mercredi du rendez-vous avec Hortense, il faisait vraiment beau pour un jour de novembre mais dès le matin, à travers les fenêtres de la salle d’histoire-géographie, on pouvait comprendre que ce n’était pas des températures de saison et tout le monde en classe a vite enlevé son pull parce qu’en plus les chauffages, qu’ils avaient tardé à allumer alors qu’on se les gelait depuis quelque temps, marchaient à plein régime. La prof d’histoire nous parlait de la traite négrière dans les villes côtières françaises : Nantes, La Rochelle et Bordeaux, quand Amina, qui est un peu l’intello de la classe, a levé la main :
— Vas-y Amina, je t’écoute, a dit Mme Charignon.
— Bah... Madame... Je me demandais : pourquoi les esclaves ils ne se révoltaient pas et ne se battaient pas contre... les Blancs...
La gêne se propageait doucement dans la classe, comme un gaz insidieux, ou un virus dans l’air ; certains ont gloussé, d’autres ont fait « Waouh ! ». Et on a entendu dire : « C’est raciste comme question ! »
Amina s’est offusquée :
— Mais pas du tout. J’ai rien dit de raciste. C’est bien les Blancs qui ont « esclavagisé » les Noirs donc je dis blanc et je dis noir...
Mme Charignon a pris la défense d’Amina :
— Oui il n’y a absolument rien de raciste à dire ça si derrière on n’entend pas que « tous les Blancs » sont des racistes et des esclavagistes...
— Oui, et puis il y a la traite arabe aussi, j’ai dit pour ramener ma science.
— Qu’est-ce que tu racontes, toi ? a crié Amin. Les Arabes ont jamais fait ça...
— Du calme, a dit Mme Charignon. Un peu de calme. Tout ça est vrai. La traite a eu lieu dans ce sens-là aussi. Des marchands arabes qui allaient chercher des esclaves dans les profondeurs de l’Afrique. Mais les Africains... euh... les Noirs aussi se livraient à l’esclavage...
Et là je l’ai arrêté tout de suite parce qu’elle s’engageait sur un terrain glissant dont papa m’avait déjà parlé, un soir alors qu’on venait de voir Amistad de Steven Spielberg, à la télé, l’histoire d’une révolte d’esclaves sur la côte des États-Unis. Le film était suivi d’un débat et j’avais commencé à le regarder avec papa. Tonton Fulgence et Béatrice étaient sortis en amoureux donc on était que tous les deux et papa parlait librement, sans crainte de choquer ou de vexer Béatrice.
— C’est pas possible, s’énervait mon père. C’est toujours comme ça dans votre France là !!! Émission sur le racisme, que des Blancs à la télé pour parler. Pas un seul Noir sinon des imbéciles de célébrités sans idéologie ni réflexion. Émission sur l’esclavage, que des intellectuels blancs pour parler...
— Bah..., j’ai dit, s’ils maîtrisent leur sujet, papa. C’est pas une question de couleur.
— Ah, mon fils, a-t-il dit en faisant une moue qui laissait entrevoir que je risquais le reniement si je continuais sur ce terrain-là. Tu as raison dans l’idée. Si le monde était juste et droit, nous aurions la joie de vivre dans un monde où ce que tu dis est vrai. Mais malheureusement le monde n’est pas comme ça. Personne n’aime reconnaître et affronter ce que ses ancêtres ont fait de mal. Ils passent leur temps à célébrer leurs grands hommes. La plupart du temps, ceux-ci sont des racistes, des sanguinaires et des tortionnaires pour nos ancêtres. Leur de Gaule, un raciste. Seule la vie des Français blancs comptait pour lui alors que leur empire bringuebalant commençait à battre de l’aile. Leur Napoléon pareil : un esclavagiste notoire. Leur Colbert, pareil. Crois-tu qu’ils vont renoncer à honorer ses assassins pour faire plaisir aux Africains, tu rêves !
Il commençait à me fatiguer avec ces histoires alors je suis allé dans ma chambre. Quinze minutes après, il m’appelait :
— Bobo, viens voir !
Il y avait un historien à la télé, un mec avec une raie sur le côté et une veste en tweed qui parlait de mauvaise conscience européenne alors que les peuplades africaines, elles-mêmes, pratiquaient l’esclavage...
— Tu vois fiston, de quoi je parlais ? C’est exactement ça. Ces gens ne nous aiment pas et ne peuvent pas nous rendre justice parce que nous rendre justice, c’est reconnaître qu’ils nous ont volés, pillés, dégradés et trompés. Pour éviter ça, ils sont prêts à tout. Ils vont te dire que les Noirs pratiquaient l’esclavage entre eux. Ne leur laisse jamais te dire ça pour laver leur honneur. La tradition de l’esclavage chez nous n’a rien à voir avec ce qu’eux faisaient dans les îles ou leurs colonies. Chez nous l’esclave faisait partie de la domesticité et de la famille. Certes c’était un domestique mais on ne le faisait pas travailler comme un cheval de labour. On ne le fouettait pas pour un oui ou un non. On ne voyait pas en lui un animal à qui on pouvait couper les membres par plaisir sadique. On ne le déshumanisait pas pour se donner des droits sur lui. On savait qu’on avait affaire à un homme et que c’était par des circonstances de la vie que cette personne était devenue esclave et que soi-même, on pouvait par un coup du sort se retrouver déchu de ses droits d’homme libre. Les Romains ne faisaient pas autre chose pour leurs esclaves domestiques que ce que les Africains faisaient. Ils savaient que tout était une question de circonstances. Le grand auteur latin Térence, dont Molière s’est beaucoup inspiré, avait été un esclave. C’est bien qu’à l’époque, on ne voyait pas dans l’esclavage un juste ordre des choses raciales. Donc ne laisse jamais quelqu’un sortir cet argument pour te clouer la bouche et sauver leurs barbares d’ancêtres sauvages. Ou bien encore, ils vont te dire que les esclaves étaient bien traités et que les révoltes étaient rares. C’est faux. Les gens préféraient mourir qu’être rendus en esclavage. Ils sautaient par-dessus bord. Il y a eu des révoltes partout. La plus connue étant celle de Nat Turner en Virginie. Le marronnage dans les îles. Tu me comprends fiston ?
Dans le RER, je pensais à la tête de la prof quand j’ai laissé papa parler à travers moi, quand j’ai ouvert le robinet et que j’ai laissé sortir toute la colère et la frustration des réflexions sans conséquences qu’avait accumulées mon père. J’ai libéré le dragon pour lui clouer le bec sur un sujet qu’elle n’avait sûrement pas beaucoup traité dans son parcours d’historienne. Toute la classe s’est tournée vers moi. Quand on passe son temps à faire semblant de ne jamais rien prendre au sérieux, les gens n’imaginent pas qu’on puisse tenir un discours cohérent. Mais je n’avais pas le choix. Papa m’avait dit : on peut selon les circonstances se retrouver dans l’impossibilité d’empêcher que quelqu’un nous escroque ou nous mente. Tout ce qu’on peut faire c’est de bien lui montrer que nous ne sommes pas dupes. Il faut juste les empêcher de s’en tirer avec de belles justifications.
Idrissa et d’autres garçons ont commencé à applaudir. Y en a un qu’a crié : « Malcom X ! » et a levé le poing comme les Blacks Panthers. La prof a laissé passer la vague sans rien dire puis elle s’est reprise :
— On se calme. Nous savons tous que ce sont des sujets sensibles et on sait bien que la sensibilité et l’analyse historique ne font pas bon ménage...
— À qui le dites-vous ? a dit Idrissa en me regardant avec un ton moqueur.
*
On avait rendez-vous à République mais je savais pas où la trouver. Cette place donne sur tellement de rues. Je l’ai appelée et en fait, elle était dans un café-restaurant italien avec deux copines à elle. Elle m’a envoyé l’adresse et ça m’a pris quinze minutes à pied pour les rejoindre. Quinze minutes où je me suis senti pris au piège. Déjà, plaire à une fille c’est compliqué, mais essayer de plaire à trois... Et puis on les connaît, les filles, elles vont rigoler pour des trucs que tu comprends pas, en se lançant des regards entendus, elles vont parler d’autres garçons, en bien, pour voir comment tu réagis face à la pression de la concurrence, et surtout ça fait deux personnes en plus en train de te juger, et avec tout ça on dit pourtant qu’il faut rester naturel. Ce n’était qu’un moment de stress. Le café n’était pas loin d’Arts et Métiers et du Marais. Les gens n’étaient franchement pas les mêmes qu’à Bondy dans ce quartier et le café, c’était le genre d’endroits où j’aurais jamais osé entrer en temps normal. Il y avait comme un maître d’hôtel et tout faisait très classe. Je ne sais pas comment cela se fait mais quand t’as pas beaucoup d’argent, t’arrives très facilement à repérer les endroits qui sont pas pour toi. Comme si t’avais un détecteur de trucs pour riches. J’avais ce sentiment désagréable qu’on a quand on va rentrer quelque part et qu’on appréhende de ne pas être le bienvenu. Mais j’ai fait comme tous les timides, j’ai pris un visage fermé, genre j’en ai rien à foutre de ce que tu penses, je suis passé devant le maître d’hôtel et je les ai vues, elle et ses copines, leurs six yeux fixés sur moi comme un monstre mythologique. J’ai vu le doux visage d’Hortense prendre un air à la fois surpris et bienveillant, la fille à sa droite aussi m’a souri tandis que celle en face d’elles a eu un léger recul et fait une grimace que j’ai traduite comme de la surprise.
— Je croyais que tu habitais vers la tour Eiffel, j’ai dit en m’asseyant vis-à-vis d’Hortense après avoir salué de la main ses copines.
— Oui mais le mercredi, je déjeune avec ma grand-mère. Elle habite à deux pas d’ici. Et dans le quartier, j’ai rencontré Émilie et Daysy qui habitent ici.
Elle sentait aussi bon qu’un mélange de fleurs multicolores dans un bouquet. Elle soutenait mon regard sans gêne aucune. On était sans doute différents mais j’étais sûr que je pouvais au moins être son ami. Et c’est ça qui m’a libéré. Avec nos amis, on part du principe qu’ils nous ont choisis donc on a la certitude que même si on se comporte stupidement, ils savent qu’on vaut mieux que ça.
La voisine d’Hortense s’appelait Émilie. La fille à côté de laquelle je venais de m’asseoir, c’était Daysy. J’allais les revoir même si à ce moment-là, je ne pouvais pas le savoir. Elles buvaient un thé alors qu’Hortense avait commandé de l’eau gazeuse. J’ai pris un Coca. Elles étaient à fond dans une discussion sur la série Game of Thrones.
— J’adore Jon Snow. Rien que pour la réplique : « You know nothing Jon Snow. »
C’était Daysy qui parlait.
— Oh il est trop chou lui, a poursuivi Émilie. Ma mère dit que c’est les hommes qui ne comprennent rien, de manière générale, aux femmes.
— Ah ouais, a fait Hortense en se tournant vers moi. Mais on a un homme ici. T’en penses quoi Boris ?
— Moi je pense qu’on parle tous une langue différente. Alors c’est pas facile de se comprendre.
— Oh. Un philosophe de banlieue, a dit Daysy, l’air moqueur, en retirant le sachet de thé de la théière.
Les deux autres ont rigolé et je ne savais pas trop quoi dire. Alors j’ai changé de sujet.
— Au fait, comment va ta copine la tisse-mé ?
Elle ne comprenait pas.
— Ta copine, la métisse qui était avec toi au musée.
— Ah oui. Vanessa. Bah écoute, elle va bien. Et ton pote à toi, qu’est marrant et tout...
— Idrissa ?
— Oui. Trop cool ce mec.
Daysy et Émilie se sont levées après avoir bu leur thé presque d’un trait.
— Nous, on est un peu fauchées – c’est Daysy qui parlait. Bon. On a un peu abusé des sorties aussi, c’est vrai, mais du coup, on ne va pas rester plus, on rentre.
Elles ont tapé la bise à Hortense et m’ont fait un signe de la main. Je me suis dit qu’il fallait vraiment être riche pour s’en tirer avec ce genre de phrases. Un pauvre n’oserait jamais dire un truc pareil. Déjà parce qu’un pauvre est toujours fauché. Je pensais à ça quand Hortense m’a dit :
— Viens, on y va.
J’ai fait signe au serveur, j’ai payé mon Coca et nous sommes sortis. On a marché à travers le Marais jusqu’à l’Hôtel de Ville puis sur les quais. On s’est posés sur un banc comme plein d’autres gens. C’était un drôle de jour de novembre. Beau comme un jour d’été. J’étais avec la plus jolie fille du monde. J’avais l’impression d’être chanceux qu’elle me laisse poser mes yeux sur elle et qu’elle soutienne mon regard. Mais je gardais mes distances. Sur ce banc, quand nos genoux se frôlaient, je laissais doucement dériver le mien loin d’elle, quand nos coudes se rencontraient de même. Elle m’a parlé de sa famille. Et je ne sais pas pourquoi mais j’ai pensé tout de suite à prendre la fuite et à ne jamais me retourner. Je lui ai donné la version officielle de ma famille. Tonton Fulgence était mon père. Béatrice m’avait adopté. Ça avait vraiment l’air de l’intéresser mon histoire. Un marchand de glaces est passé et je suis allé nous en chercher qu’on a mangées en regardant passer les bateaux remplis de touristes.
— C’est drôle, j’ai fini par lâcher. Je dois habiter à une demi-heure d’ici et moi et mes srab, on vient jamais voir ce que des touristes du monde entier font des milliers de kilomètres pour découvrir. C’est bizarre, non ?
— C’est quoi un srab ?
— C’est un « pote » en arabe.
— OK. Tu parles arabe aussi ?
Elle disait ça comme si elle se moquait de moi, avec un ton taquin, comme dirait ma prof d’histoire.
— D’accord, a-t-elle repris, vous ne venez pas par ici. J’entends bien. Mais peut-être aussi qu’il faut une raison pour venir ?
— Tu veux bien être ma raison de venir sur Paris ?
— Est-ce que tu seras la raison pour laquelle j’irai à Bondy ?
— Bah pourquoi tu viendrais à Bondy ?
— Ton oncle est bien venu à Bondy ?
— Oui mais lui il a que nous comme famille. Moi j’ai pas vraiment envie que tu viennes par là-bas à vrai dire. Tu te sentiras mal à l’aise. Les gens sont pas comme ici avec des bonnes manières. Chez moi, c’est souvent celui qui parle le plus fort qui l’emporte.
— Oui mais des fois les bonnes manières c’est naze : c’est hypocrisie, mensonge et compagnie...
— Dans ce cas-là, il faut être intelligent. Je préfère vivre dans un monde où l’intelligence prime, je suis mieux armé...
— L’intelligence prime toujours, a-t-elle dit.
Et elle m’a embrassé.
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