Mes deux papas

Eric Mukendi · Chapitre 3 sur 25

Pages du PDF

Mes deux papas

Parfois la vie vous met des coups…

3

 

Parfois la vie vous met des coups d’accélérateur et on n’a pas vraiment le choix, faut suivre sinon tu t’essouffles et t’es hors jeu – dans tous les sens du terme. Bref, le lendemain de l’arrivée de papa, les choses se sont grave accélérées. Je veux dire toutes ces choses qui m’amènent à parler devant vous. La prof d’arts plastiques et la prof de français avaient organisé une sortie au musée d’Orsay et c’est là qu’on a rencontré Vanessa et Hortense, deux filles qu’on n’aurait jamais dû rencontrer parce qu’elles boxent pas dans la même catégorie que nous. Tout de suite, vous vous imaginez que c’est parce que elles, ce serait trop des bombes, et que nous, on serait trop vilains, mais c’est pas sur le plan physique que ça se joue. Je m’explique. Ces filles c’est des bourgeoises comme t’en trouves qu’en haut du panier et nous, bon... on n’est ni en haut du panier, ni au milieu, plutôt au fond, donc même beaux gosses comme mon pote et moi, on est hors jeu en vrai.

On en croise que rarement des filles comme Hortense et Vanessa et si nos chemins se rencontrent, normalement elles changent de trottoir direct et font semblant de ne pas nous voir... Rien que leur style... On n’en voit pas des comme ça à Bondy... Mais je vais trop vite.

Ce matin-là je me suis levé et j’ai fait gaffe à ne pas réveiller papa en commençant déjà par ne pas lui marcher dessus. J’ai pris mes habits et me suis habillé dans la salle de bains. Mais j’avais oublié ma trousse sur mon bureau et j’ai quand même dû y retourner et là j’ai vu qu’il avait quitté son matelas pour aller se blottir dans mon lit. Dehors, c’était déjà le mois d’octobre, il faisait super froid ce jour-là, mais Idrissa, pour se la jouer, il était en T-shirt alors il aurait pas dû s’étonner de se les geler comme c’est pas permis mais les gens n’acceptent pas toujours les conséquences de leurs actions, alors il se plaignait pas mal. Sur le quai de la gare de Bondy, le vent était glacial en plus, donc à l’insu des profs, on est redescendus dans le couloir qui mène sur les quais pour se mettre à l’abri mais du coup on a failli louper le RER. Quand le train est arrivé, on a surgi comme des fous et on a dû bousculer les travailleurs qui se précipitaient pour entrer dans le wagon alors que tous les autres élèves étaient déjà rentrés. Les profs ont pété les plombs : elles s’étaient déjà vues en train d’expliquer au principal qu’elles avaient perdu deux élèves. Après ça, elles nous ont surveillés comme le lait sur le feu durant tout le trajet, tu parles d’une galère !

Dès notre arrivée dans les vestiaires du musée on a remarqué une autre classe. Ça se voyait que c’était pas les mêmes que nous autres. Genre chez nous, t’as trois toubabs dans la classe, et c’est des Serbes ou des Roumains, alors qu’eux, c’étaient que des descendants des Arvernes ou de l’homme de Cro-Magnon mais avec des têtes de fayots, et puis les mecs, à part un ou deux qui baissaient pas les yeux quand on les testait, ils étaient tous du genre à se faire taxer leurs baskets ou leur pain au chocolat. Bref y avait pas trop de basanés chez eux alors que dans notre classe, même si la prof de français n’arrêtait pas de nous répéter qu’on était tous français aussi bien que les collégiens du centre de Paris, nous, on savait bien que Sheyma, Adil, Amine, Boudir supporteraient plus l’Algérie que l’équipe de France en cas de France-Algérie. Bref y a la terre entière chez nous. Pakis, Reubeus, Renois des Antilles, Renois d’Afrique, la terre entière. Dans cette autre classe on a vite repéré les filles, elles étaient pas en jogging comme chez nous, mais habillées comme à la télé. Il y en avait surtout deux qui traînaient en retrait et qui faisaient des stories sur Snapchat ou Instagram au lieu de mettre leur manteau dans le grand panier métallique, à roulettes, attribué à leur classe. L’une des deux était une petite Renoi à la peau claire (ou une métisse ?) et l’autre, une brune aux yeux verts... Je peux pas mentir : elles avaient du style. Idrissa et moi, on avait été les premiers de notre classe à déposer nos « effets personnels » dans le panier qu’une des dames du musée nous avait apporté. On jouait à se battre et on en profitait pour bousculer les gars de cette autre classe parce que leurs profs comme les nôtres étaient en train de vérifier que tous les élèves déposaient bien leurs affaires. À un moment, y en a un qu’a voulu faire le bonhomme :

— Ça va ! il a dit en poussant Idrissa d’un coup d’épaule.

Alors on a commencé à lui mettre la pression tranquille dans un coin... à le chahuter bien bien mais une des deux filles est venue le défendre et comme on la trouvait mignonne... bah ça nous a adoucis.

— Vous vous êtes pas attaqués au bon, les gars. Y a plein de connards dans cette classe mais lui, il est cool, a dit la brune aux yeux verts.

En même temps sa pote métisse a pris le gars par la main pour le tirer d’embûche. On les a regardées avec l’air ahuri. Déjà qu’elles osent venir nous parler, ça nous surprenait et en plus, elles sous-entendaient que les mecs dans leur classe étaient des peigne-culs. Je savais plus trop quel coup jouer. Heureusement qu’Idrissa, lui, il perd jamais le nord.

— Alors lequel on peut défoncer, dis-nous, si on peut te rendre service en même temps...

Elles se sont mises à rigoler. C’est là que leur groupe a commencé à partir. J’ai eu comme un pincement au cœur en les regardant s’éloigner et puis notre intervenante est arrivée : une dame un peu forte, plus âgée que nos profs, et qui a commencé à nous parler des peintres impressionnistes. Elle m’a fait un peu pitié parce que c’était clair qu’au début, elle voulait bien faire, puis peu à peu quand elle a vu qu’on écoutait pas et que nos profs devaient tout le temps faire la police et nous reprendre, la déception a fini par se lire sur son visage et à partir de ce moment quand on l’écoutait pas, elle s’arrêtait et regardait nos profs qui étaient tout aussi gênées avec l’air de leur dire : « Faites quelque chose ! » C’était marrant quand même !

Alors qu’on la suivait tant bien que mal au milieu de la foule de touristes, on a croisé la classe des geois-bour et j’ai pris Idrissa par la main. Je me suis dirigé droit vers les deux filles de tout à l’heure.

— C’est quoi ton snap ? j’ai demandé à la brune.

— Votre classe s’en va, a dit sa pote.

— C’est pour ça qu’il faut pas que tu nous fasses perdre notre temps. C’est quoi ton snap ?

Du coin de l’œil, j’ai vu qu’Idrissa s’était approché de la copine qu’il commençait à négocier.

— Mais tu vas en faire quoi de mon snap ?

— Je vais venir t’agresser dans tes stories.

Elle a fait une tête bizarre, genre pas contente.

— Je rigole. C’est juste pour garder le contact. Tu m’as l’air cool comme nana. Je veux garder le contact...

— Non. Donne-moi ton numéro. Si j’ai envie, je t’appelle...

J’ai dû faire une tête de pauvre gars parce qu’elle a souri gentiment. Elle ne se sentait plus menacée. Je lui ai filé mon numéro et j’allais m’en aller quand elle m’a tapé sur l’épaule.

— Tu ne m’as pas dit ton prénom. Moi c’est Hortense.

— Ah. Moi c’est Boris.

On s’est quittés sur un sourire. Trente mètres plus loin, la prof de français a slalomé dans la foule vers nous, les yeux remplis de colère :

— Vraiment, c’est pas possible !!! Vous ne savez vraiment pas vous tenir. Pire que des bébés, faudrait vous tenir en laisse. Vous n’en avez pas marre de nous foutre la honte ? On travaille en classe, ça ne va pas. On vous fait sortir, ça ne va pas mais qu’est-ce qui peut bien vous intéresser à part le centre commercial ?

Idrissa et moi, on s’est mis à rigoler.

De retour à Bondy, ceux qui avaient rempli les formalités nécessaires pouvaient rentrer chez eux sans repasser par le collège. On s’est quand même excusés auprès des profs pour le souci qu’on leur avait causé. J’allais rentrer chez moi mais Idrissa m’a demandé de l’accompagner au Monoprix du centre-ville où sa mère l’avait commissionné pour des couches. On s’est dit qu’avec la monnaie, on allait s’acheter un paquet de gâteaux. Dans le rayon des biscuits, on a croisé papa mais j’ai pu reculer à temps et il ne m’a pas vu. J’ai continué à reculer doucement.

— C’est là, les gâteaux, a dit Idrissa.

J’étais déjà en retrait.

— Té-ma le blédard qu’est là, il a dit en rigolant.

C’est de mon père qu’il parlait. Papa était sorti en djellaba, parka et claquette. Il n’avait pas mis de crème sur ses pieds. J’ai tiré Idrissa par le bras et lui ai fait signe de se taire. J’avais honte d’avoir honte de mon père. On a attendu qu’il sorte du magasin avant d’aller à la caisse. J’ai ensuite accompagné Idrissa chez lui à Bondy Nord et sur le chemin, je lui ai tout raconté. L’arrivée de papa et comment tonton Fulgence n’était pas mon père mais mon oncle même si sur les papiers, c’est lui qu’était déclaré comme mon daron.

Il s’est senti honteux.

— Tu sais, tout à l’heure, je rigolais, il a dit en me regardant dans les yeux. Il fait pas si blédard que ça ton vieux. Et s’il a vécu au Maroc ou en Tunisie, pour lui c’est normal de mettre une djellaba. T’inquiète mon pote, je comprends. T’as deux papas, moi mon vieux a bien deux femmes ! T’inquiète. C’est les Africains, c’est comme ça. On fait jamais rien comme tout le monde.

OceanofPDF.com