Mes deux papas
« Ça va M. le banlieusard ? »…
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« Ça va M. le banlieusard ? » J’étais au lit, accroché à mon fil d’actualité sur Instagram. Papa dormait déjà quand j’ai reçu ce message d’Hortense. « Ça va M. le banlieusard ? » J’ai eu d’abord envie de l’insulter parce que « banlieusard », je savais que c’était pas un compliment, surtout venant de la bouche de quelqu’un du centre de Paris, mais j’ai pensé à ce qu’Idrissa aurait fait dans ce cas-là. Il se serait pas énervé mon pote. Bien au contraire. Il aurait essayé de jouer au plus malin.
« Ça va tranquille, j’ai répondu. On a juste brûlé deux voitures et séquestrer deux petits bourgeois de l’école privée. Un samedi au calme, tu vois. Et toi ? »
Elle m’a d’abord renvoyé deux émojis mort de rire.
« Comment tu joues les gangsters ! Moi ? Je suis allée chez la coiffeuse comme t’as vu. Ça m’a pris trois heures. Cette galère ! Mais j’adoooore le résultat !!! Et puis je suis allée à la Comédie-Française avec ma grand-mère et mon cousin Édouard.
— Tu vis avec ta grand-mère ?
— Bah non, pourquoi ?
— J’sais pas.
— Et toi, t’as fait quoi en vrai ?
— Je t’ai dit... brûlé deux voitures...
— Les plus courtes sont les meilleures !
— Comment ?
— Les blagues les plus courtes sont les meilleures...
— OK. J’ai un oncle qui vient d’arriver du bled alors avec mon père on l’a emmené visiter la tour Eiffel...
— Ah ouais...
— Ouais mon oncle, c’est un vrai touriste. Il était trop content de voir Paris. »
C’est là qu’elle m’a envoyé une photo de la tour Eiffel, illuminée et vue de pas si loin, par l’encadrement d’une fenêtre. « Ça veut dire que t’étais pas loin de chez moi », disait la légende de la photo.
Je me souviens que j’ai eu envie de couper court à la conversation. J’ai eu envie de la traiter de bourgeoise de merde. J’ai eu envie de la détester. Ça me mettait grave mal à l’aise de comprendre qu’on n’était pas du même monde.
« Quel dommage, j’ai dit. Tu aurais pu nous inviter à boire le thé.
— C’est cela, ouiii », elle a répondu avec des émojis mort de rire.
Mais en vrai ça ne m’amusait plus. J’ai mis mon téléphone sous mon oreiller. Trois minutes après je l’ai senti remuer.
« T’es encore là, demandait-elle.
— Oui oui je vais pas tarder à me coucher...
— Ah OK. Bonne nuit alors.
— Oui. Merci. Toi aussi. Et sinon, elle te va grave bien, ta nouvelle couleur.
— Je sais » (émoji mort de rire).
*
Je me suis réveillé en pleine nuit ; poussé hors du lit par une envie pressante de pisser. J’étais bien dans les vapes quand même. Je n’ai repris vraiment conscience que quand j’ai posé franchement mon pied sur le lit de papa et que je n’ai senti que l’affaissement du matelas.
Où était-il ?
J’ai marché sans faire de bruit ni allumer les lumières. J’étais habitué à m’infiltrer en douce dans le salon pour regarder les matches de basket américain sans réveiller Béatrice et tonton Fulgence, tard la nuit. La porte de la salle de séjour était entrouverte mais une lumière un peu vive et grise en sortait. J’ai passé mon visage dans l’entrebâillement et j’ai vu papa en marcel et caleçon, debout face à la fenêtre et parlant au téléphone. La lumière venait de l’abat-jour posé sur le meuble de la télé.
« Je t’ai dit d’attendre un peu, disait papa avec une voix légèrement agacée. Je vais voir ce que je peux faire... Arrête de pleurer s’il te plaît. Comment tu veux que je trouve du courage si tu pleures... »
Et là, il s’est mis à parler en arabe. Ça m’a désarçonné de l’entendre parler dans cette langue. Vraiment les adultes, c’est des mystères, je me suis dit. J’ai attendu un peu qu’il revienne se coucher pour lui demander combien de temps il lui avait fallu pour apprendre cette langue mais je me suis endormi avant son retour.
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