Mes deux papas

Eric Mukendi · Chapitre 23 sur 25

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Mes deux papas

Le lendemain, on a séché…

23

 

Le lendemain, on a séché la dernière heure de cours pour choper le train de 16 heures. Le train était bondé mais on a réussi à avoir deux places face à face. Cela dit on a presque pas discuté et chacun est resté tranquillement scotché sur son téléphone. Arrivés à gare du Nord, on a pris le métro jusqu’à République, puis la ligne 3 jusqu’à Levallois. Hortense nous attendait à la sortie du métro, et on est allés se poser dans un McDo pas loin de la mairie. On en avait au moins pour une heure et demie avant la fin de l’entraînement, donc rien ne pressait.

— Alors c’est quoi le plan, a demandé Idrissa en croquant dans son cheeseburger.

— Bah, moi je vous répète ce que m’a dit Édouard. Devant le gymnase, y a des rangements pour les vélos et les scooters. Après l’entraînement, les gars traînent toujours devant. C’est assez simple. On se poste devant l’entrée du gymnase et on attend qu’Édouard sorte. La bande de connards sera déjà sortie. Ils seront en train de fumer une cigarette et de s’encrasser les poumons alors qu’on recommande de ne pas fumer toute l’heure qui suit une activité physique intense mais c’est des cons, que voulez-vous ? Édouard va se débrouiller pour sortir après les autres et là, vous allez l’accueillir par des accolades à la cool...

On n’a pas pu s’empêcher de rigoler, avec Idrissa.

— Bah c’est l’idée d’Édouard. Il veut juste que ça ait l’air cool et naturel...

— Ouais, a dit Idrissa en essuyant la sauce à la commissure de ses lèvres avec une serviette en papier.

— Donc vous lui faites une accolade...

— Arrête avec tes accolades, l’a coupée Idrissa, on le shake ou on lui fait un hug...

— Vous lui faites comme tu dis, et on parle tranquille comme ça quelques instants et à un moment, tu dis fort, en mode vraiment vénère : « Ils sont pas là, les gars qui t’embrouillent ? », et normalement Édouard, lui, il va faire style il calme le jeu et toi, t’auras qu’à leur mettre un peu la pression genre : « Si vous faites encore chier mon pote, je vous défonce... »

— Tu veux pas me l’écrire carrément, a dit Idrissa en riant. J’ai l’impression d’être un acteur qui doit mémoriser son texte. Est-ce que j’ai le droit d’inventer un peu quand même, d’improviser ou bien... Et Boris, il fait quoi d’ailleurs ?

Moi, j’étais dans mes pensées et surtout j’étais pressé que cette histoire soit finie et qu’on passe à autre chose. De toute façon, ce n’était pas de mes talents de petite frappe qu’on avait besoin.

— Bah Boris, a dit Hortense en passant sa main tendrement sur ma joue, il est là en soutien... au cas où...

Enfin on a quitté le McDo et c’était pas plus mal parce que comme Idrissa était avec nous, c’était pas commode de se laisser aller à un peu d’intimité (on pouvait pas faire comme avec le reste des gens et tout simplement l’ignorer). On a dû passer par le centre-ville et on a croisé un de ces monde ! Et je ne pouvais m’empêcher de penser à quel point les gens qui se baladaient et faisaient leurs courses dans ces rues étaient différents de ceux que j’avais croisés la veille à Bobigny. C’était comme si ces gens, ceux de Levallois et ceux de Bobigny, vivaient dans le même monde mais pas sur la même planète ! Ce que quinze kilomètres pouvaient changer ! À Levallois, ils étaient sur la planète Premium avec en option des rues propres et sans voiture vandalisée, une ville nickel où les poubelles étaient ramassées et où tout fonctionne bien. À Bobigny, on sentait qu’aux gens, on leur avait dit : « Soyez déjà contents de ce que vous avez », et que les gens avaient dit : « D’accord. » C’était comme si au fond d’eux ils savaient qu’ils ne devaient pas trop la ramener. Qu’est-ce qui faisait que certains arrivaient dans le quartier où papa avait emménagé et disaient : « Jamais je n’habiterai ici », et qu’est-ce qui faisait que d’autres y déposaient leurs affaires ? La réponse n’était pas si compliquée. Il suffisait de regarder papa et ses colocataires. Ni Oumar ni Gislaine n’avaient vraiment le choix.

Quand on est arrivés devant le gymnase, personne n’était encore sorti. On a vite repéré le hangar à vélos et les scooters à côté et on s’est posés à côté d’une rambarde, à droite du parking à vélos, en attendant que les gars de l’équipe de basket sortent. Un groupe est sorti (que des blancs-becs) qui s’est vite disloqué. Trois gars sont restés à discuter en se dirigeant vers les scooters alors que les deux autres sont partis à pied en direction du centre-ville.

Ceux qui sont restés nous mataient en cachette et je me suis dit qu’ils devaient se demander ce que cette fille « bien comme il faut » fabriquait avec deux types qu’avaient pas « la couleur locale ». On les toisait aussi, ces cons. Mais eux, tu voyais qu’ils avaient carrément les moyens de leur arrogance : ils ne portaient que de la marque et pas des petites ! L’un d’entre eux avait des baskets Gucci aux pieds. J’imaginais la tête de papa si ce jour où j’avais voulu qu’il m’achète des Jordan je lui avais demandé des baskets Gucci. Je crois qu’il aurait fait un arrêt cardiaque ou qu’il aurait demandé à retourner en Afrique. « S’il faut payer des chaussures aussi chères pour montrer à son fils qu’on l’aime dans votre France là, moi je préfère rentrer chez moi. »

On entendait très bien leur conversation. Ils parlaient du championnat de basket américain en tirant sur leurs cigarettes qu’ils tenaient comme si c’étaient des joints et je me suis dit qu’à part le fait qu’on devait leur être hostiles – c’était le travail, lol, rien de personnel –, dans un autre contexte on aurait pu sympathiser avec eux. C’était pas comme si Idrissa et les gars de chez nous ne savaient pas ce que c’était que de prendre quelqu’un en grippe et de le taquiner lourdement.

On commençait à trouver le temps long quand même et je me suis approché d’Hortense. J’ai pris discrètement sa main dans la mienne, qu’elle a serrée un moment avant de la relâcher doucement. Je n’ai pas eu le temps de mal le prendre parce qu’Édouard est finalement sorti, en doudoune, jogging et claquettes-chaussettes aux pieds.

— Regardez qui vient là, a crié subitement Idrissa. Mon pote Édouard. Le seul Blanc qui sache sauter. Wassup Bro’ ? Ça fait un bail.

Édouard s’est arrêté net. Comme s’il était lui-même surpris du caractère trop chaleureux de cet accueil et qu’il n’en attendait pas tant.

— Wesh, les frangins, c’est comment ? Bien ou bien ? a-t-il fini par dire le plus naturellement possible. (Peut-être qu’il parlait vraiment comme ça avec ses potes du XVI e et de Neuilly ?)

On a avancé tous les trois vers lui et il nous a pris dans ses bras comme les Noirs américains le font dans les films, pas une accolade où l’on passe ses bras autour du cou mais où on se serre la main et on se tape épaule opposée contre épaule opposée tandis que l’autre main tape dans le dos de la personne qu’on salue. On n’entendait plus les trois garçons derrière nous.

— Ça fait plaisir de vous voir les gars ! On va se boire un verre pour fêter ça, il a proposé en faisant un signe de la tête qui indiquait le chemin.

— Attends, Ed ! Tu m’as pas dit qu’il y a des gars dans ton équipe qui te cherchaient ?

Et sans attendre la réponse, Idrissa s’est tourné vers les trois gars, puis, en s’avançant vers eux, il a dit avec un ton qui se voulait plus calme mais qui n’en était pas moins inquiétant :

— Dites-moi, les gars, c’est pas vous qui faites chier mon pote Édouard, par hasard, à l’appeler « la tafiole » ? C’est facile quand on est trois contre un...

Les trois types restèrent silencieux, à se regarder en faisant rouler leurs pupilles dans leurs yeux ou en détournant le regard dans le vide.

— Vu vos gueules, on dirait bien que c’est vous, a dit Idrissa en s’arrêtant à un mètre d’eux.

— Oui mais..., a commencé un des garçons qui était moins grand que les autres. Il se la raconte aussi ton pote. Il peut pas faire une passe sans avoir dribblé mille fois et quand il fait une passe, le plus souvent, c’est pas parce que t’es démarqué mais parce qu’il est bloqué et d’autres fois, t’es dans une position de jeu favorable, il continue à dribbler comme un con. C’est un meneur mais on dirait qu’il sait pas mettre en place un système de jeu...

On avait affaire à un vrai technicien du sport. Et le gars était presque de la même taille qu’Édouard. Une pensée s’est glissée subrepticement dans mon esprit : est-ce que tout ça, toute cette expédition punitive pour défendre un gentil garçon qui se faisait malmener par des congénères, n’était pas en réalité une histoire de compétition pour le poste de meneur titulaire au sein de l’équipe A ? Édouard jouait meneur. Le gars qui venait de parler avait bien l’air d’être un meneur lui aussi.

Au basket, le numéro 1, point guard en anglais, ou meneur en français, a presque le même rôle que le numéro dix au foot. C’est lui qui organise le jeu offensif et qui est supposé mettre en place le plan conçu par le coach. Il est de fait le joueur qui aura le plus le ballon en main. C’est un poste clef. Il faut avoir une super maîtrise du dribble, être un vrai virtuose du maniement de la balle, avoir une excellente vision du jeu, aimer faire briller ses partenaires, et comme généralement le meneur (sauf exception) est petit de taille, bah il faut savoir shooter ou jouer en pénétration avec explosivité et inventivité. Cette histoire de compétition qui tourne mal faisait sens parce que Levallois est un club prestigieux dans le basket français, et que jouer dans l’équipe A, ça revenait en quelque sorte à être le capitaine de l’équipe de foot dans les films ou les séries sur les adolescents américains et du coup, ça se comprenait qu’Édouard soit prêt à lâcher deux cents euros pour intimider son adversaire principal. J’aurais aimé dire à Idrissa de calmer le jeu et de réfléchir à l’option où on était manipulés par Édouard alors que le mec à abattre ne serait pas forcément le salaud annoncé. Mais les choses prirent un cours irréversible quand Idrissa a poussé le gars des deux mains.

Il serait tombé sur les fesses si ses deux amis ne l’avaient pas retenu.

— C’est toi qui fais chier Édouard, a répété Idrissa avec colère.

L’un des gars s’est mis à rire.

— Waouh, le bouffon !

Il riait en fixant Édouard.

— Il a ramené ses gorilles pour le défendre, a-t-il poursuivi.

Pour ma part, j’avais compris l’expression « ses gorilles » comme « ses gardes du corps » mais Idrissa l’a prise autrement.

— Quoi ? Tu me traites de macaque, il a crié en se tournant vers celui qui fixait Édouard.

Le gars est devenu tout rouge et a ouvert de grands yeux. On ne voyait plus que la peur dans son regard. Il était comme tétanisé et n’a même pas cherché à éviter le coup quand Idrissa lui a mis une claque du plat de la main. On a entendu le son résonner bien après l’impact. Le gars criait de douleur en se tenant la joue. Il faisait des petits sauts ridicules comme on fait des mouvements incontrôlés de la langue quand on vient de se la brûler en mangeant un truc trop chaud, en imaginant que toute cette agitation va faire baisser l’intensité de la douleur ou nous la faire oublier. Idrissa est resté comme ça, immobile, à le regarder de haut, mais celui qui était en compétition pour le poste de meneur avec Édouard en a profité pour le frapper dans le dos. J’ai à peine eu le temps de dire « Attention ! » qu’Idrissa l’avait saisi par le bras, et s’accroupissant légèrement sur ses jambes et portant le poids de son adversaire contre sa hanche, il l’avait fait tourner en l’air et laissé retomber comme un sac de ciment sur le sol. Les pauvres gars n’avaient aucune chance. À quinze ans Idrissa mesurait presque un mètre quatre-vingt-cinq et faisait près de quatre-vingt-dix kilos. En sixième et en cinquième, il avait été judoka dans la classe aménagée pour les sportifs et les maîtrisiens de Radio France du collège.

Ouais c’est pas des conneries, dans mon collège, à Bondy, il y a dans chaque niveau une classe qu’on appelle « la maîtrise » et où les élèves n’ont cours que le matin, et l’après-midi, ils font des activités extrascolaires encadrées par des professionnels. Il y en a qui chantent dans la chorale de Radio France, la maîtrise proprement dite, et des fois on peut même les voir à la télé pour le 14-Juillet et tout. Y en a d’autres, ils font de l’escrime et d’autres du judo, Idrissa était dans cette classe quand il est arrivé au collège, pour le judo mais après, comme ses notes et son attitude ça suivait pas, il est arrivé dans ma classe en quatrième mais on était déjà potes avant. Bref, ces trois gars, ils avaient aucune chance comme je disais. La bagarre n’avait duré que quelques secondes mais j’ai vu la scène comme au ralenti et depuis j’ai l’impression que je l’ai revue mille fois dans ma tête. Le type au sol s’est mis à gueuler, les deux autres ont bien reculé de trois mètres et c’est à ce moment que l’entraîneur et son assistant, deux géants, sont sortis du gymnase avec d’autres adhérents du club qui ont tous poussé des grands cris de panique.

— Du calme ! Qu’est-ce qui se passe ici, a hurlé l’entraîneur, un grand roux, avec des cheveux blancs sur le côté et plein de taches de rousseur sur le visage.

Il a laissé tomber les deux sacs remplis de ballons qu’il avait dans les mains et a couru vers Idrissa avant de le toiser avec un regard dur :

— Tu veux pas essayer avec moi, hein ? a-t-il crié en s’interposant entre le mec au sol et Idrissa.

Idrissa a fait quelques pas en arrière.

— Avec quelqu’un de plus grand que toi, ce sera peut-être différent, a continué l’entraîneur.

— Vas-y me parle pas, toi, a dit Idrissa en reculant encore.

— Ça va Jules ? a demandé le coach en se baissant vers le gars qui était toujours par terre et en lui tendant la main pour l’aider à se relever.

— Non j’ai mal. Je crois que c’est cassé.

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