N'ayons pas peur du ciel

Emma Hooper · Chapitre 7 sur 31

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N'ayons pas peur du ciel

1 – Quiteria

1

Quiteria

 

Et donc nous avons couru. Encore. Mieux. J’étais en tête, Basil et Liberata suivaient, pour Vrai de Vrai cette fois, par les nuits, vers le nord, nous avons couru.

 

Et couru.

 

Et couru.

 

Et parfois, ensemble, toutes les trois, courant, nous évadant, riant, il arrivait à l’une d’entre nous de croiser le regard d’une autre, ou d’effleurer son bras ou ses mains, sans cesser d’avancer, en ne cessant jamais d’avancer, et on souriait et on se soulevait, et l’éclat de tout cela nous élevait, au-dessus du sol.

Puis, le matin, une fois le soleil à sa mi-hauteur, on s’arrêtait. On mangeait des grillons, des sauterelles, des asperges sauvages et de jeunes orpins et tout ce qu’on arrivait à trouver, ainsi que de petits morceaux soigneusement mesurés de figues, de dattes et de poisson séché qu’on avait apportés de la maison, et on buvait exactement assez d’eau et pas plus aux gourdes et aux vessies qu’on avait attachées près de nos corps.

C’est bien ? ai-je demandé à Basil. Est-ce que ce n’est pas bien ?

C’est bien, a-t-elle répondu, la gourde aux lèvres.

Est-ce que ce n’est pas bien ? ai-je demandé à Liberata.

Oui, Quiteria, a-t-elle répondu sur le ton du chuchotement. C’est bien. La sueur sur son front et son cou luisait, dorée, dans le soleil matinal.

 

Il y avait neuf cours d’eau sur la carte de Cyllius, tous accompagnés de la mention Probablement à sec. Des neuf, six étaient complètement taris et un autre n’était plus que de la vase humide, mais deux étaient en vie, bien vivants. Basil a dévalé la berge en courant et a plongé la tête sous l’eau. Puis Liberata. Et puis moi. De là, sous l’eau, je pouvais voir leurs cheveux se libérer et flotter, sauvages. Nous avons bu, et bu, et bu. Et puis nous avons tout rempli, tout lavé, puis bu, et bu, et bu encore, même si nous allions être prises de crampes, même si nous allions devoir nous arrêter sans cesse pour pisser, quand même nous avons bu, et bu.

 

Mais habituellement, on n’avait que l’eau que l’on transportait, ou ce qu’on arrivait à extraire des racines ou des feuilles, et on buvait juste assez, et on mangeait juste assez. Après, à l’aide de branches ou de pierres ou de nos doigts, on traçait la carte de Cyllius sur le sol, en utilisant un petit caillou pour marquer l’endroit où on pensait être, sans se regarder, sans regarder les cartes des autres. Si elles n’étaient pas toutes pareilles, toutes exactement pareilles, on les effaçait et on recommençait.

Le premier soir, Liberata avait uniquement dessiné l’endroit où on se trouvait et le reste du chemin à parcourir, jusqu’à la rivière.

Tu as oublié la maison du commandant, avait dit Basil. Et la route, et le sentier, et l’arbre qui a l’air d’une personne qui tend les bras et la pile de pierres qui sont presque toutes orange mais pas toutes. Et le village, tu as oublié le village.

Je n’ai pas oublié, avait chuchoté Liberata, je les ai omis parce qu’on les a dépassés. Nous n’avons plus besoin de ces morceaux-là.

Je pense qu’on en a besoin, avait dit Basil. Ils sont importants.

Non.

Oui.

Non.

Basil s’était tournée vers moi. C’est important, pas vrai ? avait-elle demandé C’est important, oui ? De continuer à se rappeler d’où on vient ? Comment revenir ? Elle tenait sa brindille à dessiner dans sa main comme un doigt supplémentaire.

Le caillou à dessiner de Liberata était par terre. Elle l’avait chassé d’un coup de pied. M’avait regardée.

C’est probablement important d’en savoir autant que possible, avais-je dit. Sur tout.

Tu vois ? avait dit Basil.

On ne peut pas tout savoir, avait marmonné Liberata. C’est impossible. Mais elle était allée chercher son caillou et avait dessiné le reste.

 

On effaçait les cartes avec nos pieds et nos mains et, pendant que le soleil continuait sa montée, on se mettait à l’abri, cachées sous des broussailles épaisses ou, après avoir vérifié qu’il ne s’y dissimulait ni serpents ni araignées, dans les flaques d’ombre entre les grandes pierres ou, dans le cas de Liberata, haut dans les branches emmêlées des arbustes et des arbres. Puis on dormait, ensemble et profondément, pendant la lumière la plus vive de la journée. On dormait jusqu’à ce que le soleil commence à redescendre ; puis on se levait, on chassait la sèche poussière qui s’était déposée sur nos yeux pendant le jour, on mangeait, on buvait juste assez puis on partait, on se remettait à courir.

 

C’était maintenant notre travail, notre tâche, notre tout. Nos jambes étaient fatiguées, nos jambes étaient fortes. Nous nous réveillions la nuit parce qu’elles donnaient des coups de pied, fébriles, prêtes, parce qu’elles savaient que l’heure était venue de se mettre en route. Elles avaient besoin de se mettre en route.

 

Nous avons couru, et couru, et couru, et, parfois, nous avons volé.

Nous avons mangé notre dernier morceau de poisson salé le dixième soir. On se disait que ce n’était pas grave parce qu’on avait assez de fruits secs, beaucoup encore, et qu’on pouvait le plus souvent attraper et trouver suffisamment d’autres choses à manger ; Basil avait même attrapé un serpent, une fois.

Mais Basil a eu une crampe à la jambe. Une crampe grave, alors on a dû arrêter et attendre et regarder pendant qu’elle haletait et se massait la jambe et haletait.

Puis j’en ai eu une aussi, au côté.

Puis Liberata, au ventre.

Puis les crampes de Basil se sont répandues à son côté aussi, et les miennes à mon ventre et celles de Liberata à ses jambes et à ses flancs.

Bientôt on s’arrêtait toutes les quelques heures pour haleter, masser, haleter. Puis toutes les quelques minutes. Puis tous les quelques pas.

Ça n’avait pas de sens. On avait tout ce qu’il nous fallait. Je m’en étais assurée, toujours, j’en étais sûre. Ça n’avait pas de sens, on était nourries et hydratées et fortes et ensemble. Mais, tout de même, on haletait, ralentissait, on faisait une pause.

On devrait peut-être arrêter ? haletait Basil, chuchotait Liberata.

Mais on ne pouvait pas arrêter. On avait suffisamment de nourriture et d’eau si on continuait à avancer. Seulement si on continuait à avancer. Non, j’ai dit. On n’est pas malades. Je ne suis pas malade, j’ai dit. Suivez-moi. Ça va passer, continuez à marcher, continuez à marcher. Ça va passer.

On a haleté pendant deux jours et deux nuits, dormant par à-coups entre les violents accès de panique de nos muscles. Haletant, on a continué à avancer, prudemment, délicatement, on a continué à avancer, continué à marcher, par les nuits, nous mettant en chemin, nous arrêtant, haletant, marchant.

Puis, la troisième nuit, quand le ciel était encore rouge du souvenir du jour, on est passées devant un petit bois malingre à proximité duquel étaient dispersées une poignée de lointaines maisonnettes, au creux d’une vallée, à notre droite. Des oliviers. Je pouvais sentir la douce rondeur du fruit dans ma bouche, goûter l’amertume de la peau, l’acidité des olives vertes, le goût de beurre des noires, le sel.

Le sel.

J’ai arrêté de marcher.

Basil s’est arrêtée aussi, m’a regardée. Elle se tenait le côté.

Le sel, j’ai dit. Idiote, idiote, idiote. Gamine idiote et dangereuse. Pas l’eau, pas la nourriture. Le sel.

 

Sous le couvert de l’obscurité, nous avons suivi la terre battue jusqu’aux cuves. Nous les avons ouvertes comme le ciel nocturne au-dessus de nos têtes ; nous avons porté la saumure à nos lèvres dans nos mains en coupe ; nous avons lâché nos armes et rempli nos poches de fruits doux-salés, nos tuniques détrempées empestant le jus ; nous avons senti nos crampes s’apaiser et relâcher leur emprise, une rancune oubliée.

 

Est-ce que c’était du vol ? a demandé Liberata, plus tard, après.

Bien sûr que c’était du vol, a répondu Basil. Les olives appartenaient à quelqu’un d’autre et nous les avons prises. C’est du vol. C’est ce que voler signifie.

Les étoiles étaient apparues, elles étaient énormes, elles étaient partout.

C’était du vol, j’ai dit. Mais ce n’était pas méchant. Ce n’était pas mal. On avait plus besoin des olives qu’eux, alors ça va.

Comment sais-tu ? a demandé Basil. Comment sais-tu qu’on en avait plus besoin ?

Et puis, de toute façon, ai-je poursuivi, on ne les a pas toutes prises. On en a laissé plein.

Parce qu’on ne pouvait pas en apporter plus, a dit Basil.

Oui, j’ai dit. Mais quand même.

Ainsi donc, on était des criminelles. Officiellement. On ne pouvait pas savoir s’il était illégal de se sauver de notre père et de ses plans de mariage, on ne pouvait pas savoir si l’on était déjà, dans les faits, des criminelles, mais maintenant qu’on avait volé, on était indiscutablement, forcément des criminelles. Ce n’était pas difficile. C’était aussi facile que de détacher la chair d’une olive, que de souffler la poussière sur une roche sèche.

 

On a continué à chaparder. On ne faisait de mal à rien ni à personne, pas encore à tout le moins, et on ne prenait pas davantage que ce que pouvaient donner les maisons, mais on volait, beaucoup. C’était facile ; c’était si facile.

J’attendais que ma mère vienne, dans mes rêves, faire ou dire quelque chose, mais mon sommeil s’étirait clair et blanc comme un souffle, et elle ne venait jamais.

Alors on volait. On mangeait et buvait tout notre soûl. Quand on atteignait des gorges sèches et des ravins, on sautait par-dessus, on volait au-dessus.

 

Et nous ? a demandé Basil un soir, en courant. Elle pouvait courir en parlant mieux que Liberata ou moi ; elle ne semblait jamais le moindrement hors d’haleine.

Et nous ? ai-je répété, essoufflée.

Liberata n’a rien dit, elle ne disait jamais rien quand nous courions, mais elle a accéléré un peu pour nous rejoindre, pour écouter.

Est-ce qu’on a été volées ? a demandé Basil. Et, si oui, par qui ? À qui ? Est-ce que le village nous a volées au commandant, ou est-ce que le commandant nous a volées au village ?

J’ai réfléchi pendant quelques foulées, j’ai repris mon souffle. Je ne suis pas sûre qu’on puisse voler des gens, ai-je dit.

Bien sûr que oui, a dit Basil. Surtout des enfants, des bébés.

La terre était plus meuble ici, on pouvait sentir les plantes plus douces du nord qui commençaient à prendre racine sous le pied. Eh bien, ai-je dit. Les deux, alors, j’imagine.

Qui, alors, penses-tu, avait besoin de nous ? Le plus besoin de nous ?

Elle m’avait devancée, dépassée, avant que j’aie eu la chance de mettre de l’ordre dans mes idées et de reprendre mon souffle, avant que j’aie eu la chance de dire : Nous. Nous avons besoin de nous. Avant que j’aie eu la chance de dire : C’est pourquoi, Basil, nous nous sommes volées aux deux, au village et au commandant, et c’est pourquoi, même si nous sommes des criminelles, ce ne peut pas être mauvais, ce ne peut pas être mal.

Et Liberata traînait de la patte à mes côtés, plus lente, épuisée.

Tu t’en tires à merveille, lui ai-je dit. Tu es presque rendue ; on est presque rendues.

 

Ça fait combien de jours ? a demandé Liberata au lever du soleil, une fois que nous nous étions arrêtées et que nous nous apprêtions à dormir. Elle délaçait les courroies de ses sandales, autour, autour, autour de ses chevilles sales.

Depuis que nous sommes parties ? ai-je demandé. Je tapotais l’espace entre deux buissons épineux, pensant y faire mon lit. Ce serait bien, ombragé, caché, tant que je ne bougeais pas du tout dans mon sommeil.

Oui, a-t-elle dit.

Hum, ai-je fait.

Vingt-deux jours, a dit Basil, allongée entre des touffes d’herbes sèches, complètement dissimulée.

C’est ce que je pensais, a soufflé Liberata. Vingt-deux jours. Ça veut dire que le commandant va bientôt rentrer à la maison.

J’imagine, ai-je dit. Bientôt, ou assez bientôt.

Mais il va être en colère à son arrivée, a dit la voix de Basil dans l’herbe.

Pauvre Marina, a soufflé Liberata.

Je te parie qu’il va envoyer des chevaux, a dit Basil. À notre poursuite, je veux dire.

On doit être près de la caverne maintenant, ai-je dit. Presque rendues.

 

Je m’attendais à une fissure comme une lézarde dans un mur, haute et mince, le long de la surface du roc, mais l’entrée de la caverne n’avait pas du tout cette allure. Basse, elle s’ouvrait en un demi-cercle évidé à peine plus haut que le sol, comme si elle avait été creusée par un renard. De la même taille que si elle avait été creusée par un renard, minuscule. Si on détournait les yeux avant d’y reposer le regard, on la perdait contre la nuit et il fallait un bon moment avant de la retrouver.

Basil a donné un coup de pied sur l’ouverture, la couvrant presque en entier. Oh, a-t-elle dit. C’est petit.

Je me suis accroupie et j’y ai glissé la main. L’air était plus frais, déjà, avec seulement la main à l’intérieur. Un scorpion est sorti paresseusement. Nous allons te manger, je lui ai dit, mais il s’en fichait, il a simplement continué à marcher vers l’abri qu’offrait une autre fissure, plus petite.

On ne mange pas les scorpions, a dit Liberata. On ne peut pas.

Je sais, j’ai dit. C’était juste…

Alors on y est ? a demandé Basil. On y est vraiment ?

J’ai levé les yeux, j’ai parcouru la paroi du regard. Il y avait, à droite, la saillie qui ressemblait à deux mains suppliantes ; il y avait la colline, à gauche, couverte de fourmilières. On y est vraiment, j’ai dit.

As-tu peur ? a demandé Liberata.

Non, j’ai dit.

Mais personne n’a bougé.

D’accord, alors, a dit Basil. J’imagine que je vais y aller la première. Elle a pris les deux sacs qu’elle portait, olives et viande de cheval séchée, tous les deux volés, et les a jetés dans l’obscurité. Puis elle a dénoué les vessies d’eau d’autour de sa taille et les a aussi poussées à l’intérieur. Enfin, elle a pris le couteau à fruit qu’elle gardait attaché à sa cheville et l’a glissé entre ses dents. Elle s’est couchée sur le ventre, a incliné la tête pour pouvoir s’introduire dans l’ouverture et c’est comme ça, à même le sol, tel un animal, tel un insecte, qu’elle a rampé à l’intérieur du trou.

Liberata l’a suivie, imitant les gestes de Basil, jusqu’à ce que, comme ceux de Basil, sa tête, ses jambes puis ses pieds aient disparu dans l’obscurité.

J’étais debout toute seule, à regarder le trou, en m’interdisant de détourner les yeux, de perdre mon sang-froid. Je savais que mes sœurs étaient là, qu’il me suffisait de plonger dans la poussière pour les retrouver, mais si je me fiais à ce que je pouvais voir et entendre, elles avaient disparu. Elles n’étaient rien. Des criquets stridulaient. J’ai inspiré l’air du dehors à grandes goulées, une, deux, trois.

Je me suis accroupie. J’ai fermé les yeux.

Et je les ai suivies.

 

Il n’y avait rien.

 

Le noir est une couleur, mais il n’y avait pas de couleur, pas même du noir, il n’y avait rien. Il n’y avait rien, rien que moi. Le seul air était celui que je respirais, le seul mouvement, le mouvement que je faisais. Toute chose, tout, la totalité de l’univers se réduisait à moi. J’étais tout et donc je n’étais rien.

Et parce que mon air est le seul air qui soit, je respire de moins en moins profondément ; et parce que mes yeux ne servent à rien, je les garde fermés ; et parce que le mouvement est quasi impossible, simplement pousser mes affaires en avant d’un doigt, puis moi-même, juste un doigt, puis les affaires, puis moi, encore une fois, et encore, et encore, et encore, et encore, sans rien pour marquer, rien pour savoir que je bouge réellement, parce que j’avance de presque rien à travers rien, il me semble préférable, il me semble mieux d’arrêter, de rester là, de dormir, tandis que mon souffle se fait de moins en moins profond, jusqu’à ce qu’il s’épuise complètement, disparaisse, comme une vague disparaît sur le sable du rivage ; laisser le vide me prendre comme un parent.

 

Ma mère tient un bébé dans ses bras, moi, moi bébé, et le bébé, moi, dort, et ma mère le berce, me berce, sans sourire, mais pas fâchée non plus, simplement fatiguée, elle et le bébé sont tous les deux fatigués, très, très fatigués.

Je ne dors même pas, je dis. Pourquoi es-tu ici quand je ne dors même pas ?

Mais elle ne répond pas, ne me voit pas, parce que je ne peux pas être deux moi à la fois, je ne peux pas être le moi bébé et le moi moi et je suis entourée par du noir du noir du noir et du noir et rien, parce que je ne suis rien.

Chut, dit-elle sans ouvrir les yeux, en se berçant avec le bébé, ensemble, apaisés.

Mais… je dis.

Chut, dit-elle. Chut, chut, chut, là, là, là.

 

Je m’arrête. Je me suis arrêtée. J’ai écouté. Je l’ai écoutée. Je me suis arrêtée, et c’était la même chose, ce n’était rien ; je me suis arrêtée et j’ai écouté, simplement écouté. Rien. Ma mère. Rien.

 

J’ai écouté. Et j’ai écouté. Et puis, de l’autre côté de ma mère, de l’autre côté de moi-même, de l’autre côté du néant, aux confins de rien, il y avait quelque chose. Quelque chose d’autre. Il y avait le lent grattement de quelque chose qu’on tire, quelque chose qui n’est pas moi, à l’extérieur de moi. Là, un bruit régulier à travers le néant, j’entendais, bas mais constant, comme le son d’un pépin de citron qui germe, quand on tend l’oreille, quand on tend véritablement l’oreille, j’entendais Basil, et Liberata, leur mouvement, mes sœurs qui avançaient. Je me suis accrochée à ce bruit, à ce germe, et l’ai suivi. J’ai repoussé ma mère, moi-même, et j’ai suivi mes sœurs. J’ai continué à avancer. Pendant des heures et des heures et des heures et des heures et des heures. Pour toujours et à jamais, à jamais.

Dans le monde d’avant, un monde de lumière, de soleil et d’air, Cyllius avait dit avoir entendu d’un autre soldat, qui lui-même l’avait entendu d’un autre soldat, enfant celui-là, un enfant soldat venu d’ailleurs, un ailleurs avec des enfants soldats suffisamment petits pour s’y faufiler, que cette caverne continuait longtemps ainsi, étroite et longue, longtemps longtemps, un serpent de pierre, longtemps longtemps, serrée, étranglée, jusqu’à ce que, soudainement, elle se déroule, se déploie, s’ouvre à la manière d’un temple, un temple géant, inattendu, à couper le souffle, avec en son plafond un trou en forme de croissant de lune à travers lequel brillait le jour.

 

 

 Mais il avait tort. Elle ne s’ouvrait pas comme un temple. Un temple, ce n’est qu’une pièce, quatre murs, comme n’importe quoi. Cela ne s’ouvrait pas ainsi. Cela s’ouvrait comme une naissance. Comme un retour à la vie. La lune et la lueur des étoiles brillaient par le trou au-dessus de nos têtes comme une pluie.

Nous nous sommes arrêtées là pour manger, boire et nous reposer. Liberata a essayé d’atteindre cette ouverture, de se hisser pour avoir un aperçu de ce qui devait être la totalité du monde. Mais il était trop haut, beaucoup trop haut, même pour elle, et elle n’a pas réussi à s’en approcher.

 

Alors on a continué. On a quitté le temple, à nouveau près du sol, à nouveau dans l’obscurité et, tandis que le soleil commençait à se lever dehors, nous avons poursuivi notre chemin jusqu’à ce que, enfin, Basil aperçoive, et rapporte à Liberata, qui me l’a rapporté à moi, de façon presque certaine, un grain de lumière, devant nous. Je ne voyais pas, je ne voyais rien, mais je me suis accrochée à la promesse de ce grain et nous avancions un doigt à la fois tandis qu’il enflait jusqu’à être grand comme un citron, puis un agneau, et puis la liberté.

 

La course, les larcins, tout a été facile après cela, les jours passaient fluides et rapides, comme nous, presque là, presque là, libres et rapides et séparées par un immense mur de pierre de tous ceux qui prétendaient nous rattraper, s’emparer de nous comme si nous ne nous appartenions pas.

 

Puis, une nuit, alors que nous n’étions reparties que depuis quelques heures, deux ou trois peut-être, Liberata s’est arrêtée, un pied sur une racine de romarin, l’autre sur une pierre. Elle a repris son souffle. Nous avons attendu. Puis elle a dit :

Écoutez.

Basil et moi avons tendu l’oreille. L’odeur du romarin était pénétrante, partout.

Liberata a fermé les yeux, inspiré, puis expiré. La rivière, elle a dit. J’entends la rivière.

Puis elle s’est remise à courir et j’avais du mal à la suivre, même Basil peinait à la rattraper.

 

Nous avons atteint un boisé d’arbres au parfum de résine, et il était là. Il avait toujours été là. Nous avons senti la fraîcheur de la nouvelle brise soufflant sur l’eau, et nous l’avons regardée briller, couler. J’ai réussi, me suis-je laissée aller à penser. Nous trois en vie, saines et sauves ; nous trois à la rivière, j’ai réussi.

 

Quand Cyllius m’avait parlé de la rivière, j’avais dû forcer mon imagination pour me figurer quelque chose de plus grand que le ruisseau presque toujours à sec non loin du village, quelque chose de plus gros, de presque deux fois plus gros, deux fois plus profond, deux fois plus abondant.

Mais cette rivière, cette rivière entourée de toutes parts par le puissant parfum de verdure, ne ressemblait pas au ruisseau. Elle ne lui ressemblait pas du tout.

Enfants, au village, nous avions eu des tempêtes d’hiver, de temps en temps, rarement mais de temps en temps, quand, avec un changement d’air tel un dieu qui changerait d’avis, les nuages s’accumulaient et chassaient le soleil du ciel, le changeaient en eau, qui tombait drue sur tout, une lumière que l’on pouvait toucher, que l’on pouvait boire.

Mais à ce moment-là le dieu changeait d’idée à nouveau, la tempête prenait fin, le soleil revenait, et les flaques et les ruisseaux s’asséchaient de nouveau en quelques jours. La terre et le soleil buvaient l’humidité, désespérés, et il ne nous restait rien d’autre que ce qu’on avait réussi à emmagasiner dans les pots, les bassines et les bols qu’on s’était dépêchés de sortir quand les nuages s’étaient amoncelés dans le ciel, et avant longtemps, on n’avait même plus cela, le ciel, la terre, les pots, les bassines, les bols, les arbres, tout, sec à nouveau, pendant des semaines, des mois, des années, à guetter le ciel.

Cette rivière ressemblait davantage à l’un de ces orages qu’à n’importe quel cours d’eau. Sauf que cette eau, cette tempête, n’étaient pas dans le ciel, elles étaient ici, au sol, avec nous. Et il n’arrivait pas pour disparaître en une heure comme les orages, il coulait, coulait et coulait, toujours. Ce dieu ne changeait pas d’idée. Il était constant, il était vivant ; ce qui signifiait que nous étions vivantes aussi.

Oh, Cyllius, ai-je chuchoté trop bas pour que Basil l’entende, trop bas, même, pour Liberata. Merci. Merci merci merci.

 

J’ai trouvé un espace à trente pas de la berge, un espace où le sol était sec sous le pied et où les arbres étaient généreux au-dessus de nos têtes. J’en ai chassé les gravillons et les cailloux. Je l’ai dégagé en coupant des broussailles et me suis servie de ce que j’avais coupé pour bâtir un mur, camouflage et abri. J’ai dessiné des lignes et des frontières imaginaires, des endroits où nous pouvions être seules, des endroits où nous pouvions être ensemble. Les seules maisons qui soient réellement des maisons sont celles qu’on se construit soi-même. Personne ne peut vous mettre dans un lieu, vous dire que vous êtes chez vous et faire en sorte que ce soit vrai. J’ai fait cet endroit, ce camp. J’ai fait ma maison, enfin, enfin.

 

Les pins qui nous entouraient sur trois côtés avaient des branches fortes et denses comme des échelles, comme des couvertures. Liberata pouvait grimper et disparaître en un mouvement, un souffle.

C’est bien, oui ? j’ai demandé. C’est bien ici ?

C’est bien, a-t-elle répondu, et sa voix a rebondi vers le bas, amplifiée par la surface d’aiguilles, forte comme le jour, aussi forte que le reste des nôtres.

Nous avons appris à attraper et à manger du poisson cru, aussi abondant que l’eau dans la rivière. Et nous volions. Je volais. Il y avait un village à proximité, mais pas trop près, et une ville un peu plus loin, mais pas trop loin, et des fermes et des maisons constellaient les collines environnantes. Nous volions dans chacune d’entre elles en rotation, mais surtout à la ville, car la ville se blâme toujours elle-même pour ses problèmes.

 

Des citrons, a dit Basil, ce premier soir après que nous avons monté le camp. Avec Liberata, nous étions debout dans la rivière jusqu’aux genoux, nous habituant à son courant, la lutte, effrayante et merveilleuse.

On volait des citrons, a-t-elle dit. Depuis le début, depuis qu’on est minuscules. Pendant tout ce temps, on volait. C’est ce qu’on a fait pendant tout ce temps.

Exactement, j’ai dit. Ce qui signifie que ça ne peut pas être mal. Ça ne peut pas être mauvais, hein ?

Non, a-t-elle renchéri. Ça signifie que c’est naturel. Humain. Ça veut dire que ça peut être pardonné, que ce n’est pas trop grave, je pense.

Jusqu’à maintenant, a dit Liberata en écartant légèrement les jambes pour mieux résister au courant.

Pour toujours, je crois, a dit Basil. L’eau aspirait et tirait sa tunique, qui flottait autour d’elle. Liberata et moi avions laissé les nôtres sur la berge, au sec.

Toujours, a-t-elle dit, en levant les yeux vers le ciel qui s’éclaircissait peu à peu.

Dans la fraîcheur de la nuit profonde, je rentrais chez moi après être allée dévaliser une fabrique de garum à la périphérie de la ville. J’avais les poches pleines de sel, qui s’échappait par les coutures, quelques grains à la fois, quand j’oubliais de marcher d’un pas léger. Cette fabrique était constamment en fonction, jour et nuit, des gens empaquetaient les entrailles de poissons ; des gens étendaient du sel ; des gens filtraient la sauce orange doré, à la fois soleil et mer, pour des gens comme le commandant, comme Julia, comme Marina désormais ; des gens mettaient en pot le reste d’allec grumeleux pour les villages, pour tous les autres. Je volais du garum pour mes sœurs dès que je le pouvais, mais cette nuit-là je n’en avais pas pris, je ne l’avais pas fait, j’avais pris du sel, que du sel. Nous avions nos propres poissons à conserver. Liberata voulait essayer de fabriquer notre propre sauce. C’était facile de me faire passer pour l’une des ouvrières ; la puanteur était tellement atroce que tout le monde gardait la tête penchée, les yeux baissés, les mains occupées. Je suis entrée en douce, ressortie en douce. Je le faisais souvent. J’imagine que tous les travailleurs de cette fabrique volaient aussi, pour compenser le fait de vivre, jour et nuit, avec cette puanteur dans leur nez, leurs cheveux, sur leur peau.

Les poches pleines, à une lieue de là, je sentais encore l’odeur. J’étais en train de lever un pied prudemment, silencieusement, au-dessus des broussailles qui menaient aux arbres qui menaient à notre camp lorsque j’ai vu, là, sur le buisson, sur une petite fleur qui semblait blanche dans la nuit, mais qui était en réalité jaune dans la vérité du jour, et là, sur cette fleur, j’ai vu une abeille. Je me suis arrêtée. Je l’ai observée. Elle bougeait, elle n’était pas morte. Ce n’est rien de voir une abeille sur une fleur, jaune ou blanche, pendant la journée, bien sûr, mais les heures du jour étaient passées, et voir une abeille qui s’affairait au milieu de la nuit, c’était autre chose. C’était quelque chose, cela signifiait quelque chose. J’ai regardé aux alentours, d’autres fleurs, et oui, oui, oui, elles avaient toutes des abeilles posées sur elles, des abeilles qui remuaient, besognaient, bourdonnant-chuchotant, qui allaient d’une fleur nocturne à la suivante. Une abeille nocturne sur chaque fleur. Par centaines. Un peu de sel s’est échappé de ma poche et a atterri sur le dos d’une abeille, et il a brillé-étincelé comme une étoile tombée par terre. Des abeilles dans la nuit, en si grand nombre, vivantes, cela signifiait quelque chose. J’ai couru jusqu’au camp en semant du sel derrière moi, j’ai vidé ce qui restait dans l’un des bols en bois que Liberata avait sculptés, puis j’ai tourné les talons et je suis revenue sur mes pas en suivant ma propre piste étincelante de grains répandus.

Quand j’ai atteint les abeilles, j’en ai choisi une et je l’ai observée. Je l’ai regardée se poser sur une fleur, chuchotant-bourdonnant, puis s’envoler et passer à la suivante. Je l’ai regardée répéter ce manège sept fois et puis, quand elle s’est élevée plus haut et s’est mise à voler plus loin, je l’ai suivie.

Elle volait vite, mais je courais vite, elle a volé plus vite, et j’ai couru plus vite. Nous avons couru et volé ensemble au-dessus des broussailles et des fleurs, de la poussière et des épines, jusqu’à ce que nous nous arrêtions.

Devant nous s’étendait un mur de pierres plein de petits trous en arche, chacun à peine assez grand pour accueillir une miche de pain ou un bébé. L’abeille s’est posée sur le rebord de l’un des trous, y est entrée et puis a pénétré dans un trou plus petit à l’intérieur, où elle est disparue. Dès qu’elle y est entrée, une autre abeille en est sortie et s’est envolée. Tout le long du mur, des abeilles entraient dans les trous et en sortaient. Tout le long du mur, à l’intérieur, les abeilles bourdonnaient, chantaient, fabriquaient de l’or, plus précieux que le garum, même, plus précieux que l’or, elles fabriquaient du miel.

Exactement au milieu du mur se trouvait une porte de taille humaine. J’ai poussé sur le bois tiède du battant, qui a cédé, facile, révélant une grande cour ouverte. D’un côté se trouvaient deux esclaves endormis, la tête posée sur leurs bras enflés de piqûres. De l’autre côté il y avait deux grandes cuves, des cuves de miel, avec un gros chien endormi au pied de chacune. Des abeilles marchaient sur leur dos et entre leurs oreilles. J’ai inspiré, expiré, l’air était capiteux, sucré. J’ai respiré et observé. Tout ce qui était grand dormait, immobile, alors que tout ce qui était petit était en vie, en mouvement. J’ai respiré et fait un pas à droite, vers les cuves et les chiens, et quand les animaux m’ont sentie, se sont réveillés et se sont dressés sur leurs pattes, c’était ensemble, exactement, comme une équipe, comme des soldats.

Je connais les chiens. J’ai eu affaire à des chiens plusieurs fois, au village. Comme nous toutes. Nous savons toutes comment ne pas nous laisser intimider, nous montrer fermes, les regarder dans les yeux et aboyer, fort, comment être dominantes. Comment, rapidement et efficacement, devenir maître.

Mais je ne pouvais pas aboyer à ce moment-là, sous peine de réveiller les esclaves. Et je ne pouvais pas courir, pas sans que les chiens partent à ma poursuite, se transformant en chasseurs.

J’aurais pu utiliser l’adresse. J’aurais pu me servir de l’épée que j’avais attachée au poignet, j’aurais pu la sortir suffisamment vite, viser et la lancer comme je m’étais exercée à le faire avec Cyllius, maintes fois, j’aurais pu blesser l’un des chiens et détourner l’attention de l’autre, viser et lancer comme avec Cyllius, comme avec le cardon, sauf que ces chiens n’étaient pas des plantes. Et ce n’étaient pas des gens non plus. C’étaient des chiens, simplement des chiens, qui n’avaient rien fait de mal, pas encore, peut-être jamais.

Alors je n’ai pas visé, je n’ai pas lancé. Plutôt, j’ai remonté ma manche, sorti mon épée et marché droit vers les chiens. Tendant la main lentement, doucement, au-dessus du grognement de celui à qui manquait une touffe de poils le long de la hanche gauche, tendant la main juste au-dessus de lui, j’ai utilisé la lame pour soulever le couvercle de la cuve. Puis j’ai plongé les mains, les deux, profondément dans le sirop lisse. Les chiens ont grogné, observé, mais n’ont pas bougé. Ils se permettaient d’espérer, ils se retenaient, au cas où. J’ai ressorti les mains et, laissant tomber le couteau collant, je leur ai donné ce qu’ils désiraient, tout ce qu’ils avaient toujours désiré. J’ai tendu les mains devant moi, une pour chaque chien, ils se sont approchés en silence, puis ont léché, léché, léché mes mains jusqu’à les nettoyer complètement tandis que des anneaux d’abeilles bourdonnantes dessinaient des cercles paresseux au-dessus de leur tête.

J’ai sorti de mes poches deux pots incrustés de restants de sel et les ai remplis sous le regard des chiens. J’ai refermé les pots et les ai remis dans mes poches sous le regard des chiens. J’ai tourné les talons, suis ressortie de la cour, j’ai repassé la porte, redescendu la colline, retraversé les arbres, et les chiens m’ont suivie. De retour au camp, dans les ténèbres épaisses qui précèdent le lever du jour, je me suis lavé les mains dans la rivière, j’ai déposé les pots de sel dans ce qui allait devenir l’ombre, plus tard, je suis passée devant Basil endormie pour me pelotonner sous l’abri qu’offrait la canopée basse d’un pin, mon lit, les chiens m’ont suivie et je les ai laissés faire. Nous avons dormi là, ensemble, et à notre réveil ils sont restés.

Une nuit, Basil, la plus rapide d’entre nous, est revenue du village au nord avec du feu, longeant la plage de sable-roches de la rivière en tenant la branche allumée devant elle pour éclairer son chemin et empêcher que les étincelles ne lui atteignent le visage. Les chiens se sont aplatis et sont revenus se cacher sous mon arbre.

 

Et personne ne t’a vue ? j’ai demandé. Tu brillais tout du long.

Non, a-t-elle répondu. Personne. Tout le monde dormait, comme toujours. Et même s’ils avaient vu, ç’aurait pu être des lucioles.

Ce seraient de grosses lucioles, a dit Liberata.

Tu es sûre ? j’ai demandé.

Oui, a-t-elle dit. Oui, oui.

 

Comme les vierges dans les villes, les vierges dont nous parlait notre Julia quand elle nous disait à quel point nous étions désordonnées et à quel point d’autres étaient nettes et propres, ou du moins pouvaient l’être, comme ces vierges, nous avons gardé notre feu en vie à partir de ce moment-là. Nous prenions soin du feu et des chiens, et le feu et les chiens prenaient soin de nous, et nous volions, et nous mangions et nous nous tenions debout dans la rivière en mouvement, et nous nous lavions, nous buvions et le temps se bousculait dans le courant qui coulait frais dans les fentes entre nos doigts que nous tenions par en bas, immobiles, en attendant les poissons, des poissons que nous n’avions plus besoin de manger crus, désormais.

Et j’attendais Cyllius. Il savait où j’étais et il allait venir, je le savais. Il s’en venait. Un mois, un an ou dix ans, un jour, il allait venir. Je prenais soin du feu, des chiens et de mes sœurs et j’attendais.

 

C’était l’automne et bientôt les nuits risquaient d’être plus froides. Nous discutions de la meilleure façon de voler des couvertures. C’était difficile, car nous profitions habituellement du sommeil des gens pour dérober des choses, mais les gens avaient tendance à dormir avec ou à proximité de leurs couvertures.

Des toisons, peut-être ? a suggéré Liberata. Il y a des métiers à tisser en ville et dans les grandes maisons, nous pourrions utiliser des toisons brutes, peut-être.

Basil a fait la grimace. Ça pue, a-t-elle dit.

Oui, mais probablement moins qu’une couverture de cheval ou de cochon, a dit Liberata.

Allons chercher les deux, ai-je tranché. Nous pourrions tout aussi bien…

Je me suis interrompue. Les chiens avaient cessé de se lécher mutuellement et regardaient dans la direction d’où venait le vent, alertes.

Nous pourrions tout aussi bien quoi ? a demandé Basil.

Chut, j’ai dit.

Chut, a répété Liberata. Puis, plus doucement : Quoi ?

Je ne sais pas, ai-je chuchoté en retour. Quelque chose. Entendez-vous quelque chose ?

Nous avons tendu l’oreille, essayant de saisir ce que sentaient les chiens.

Juste la rivière, a chuchoté Liberata.

Et le vent, a chuchoté Basil. Qui fait grincer l’arbre.

Et… a chuchoté Liberata.

C’est à ce moment que les chiens se sont mis à aboyer et que j’ai couru pour aller chercher les armes et puis, juste au moment où j’aidais Basil à dégager le couteau qu’elle portait à sa cheville, et qui était demeuré là, inutile, ignoré, pendant des mois, juste à ce moment-là, les lourdes branches que nous avions fichées autour du camp, notre mur protecteur, ont été écartées, poussées de côté, et quelqu’un est entré, sans plus de cérémonie. Une personne dont les longs cheveux étaient coiffés en une simple natte qui courait le long de son dos comme un sentier. Liberata a poussé un cri. J’ai bondi devant elle.

Pardon, a dit la personne.

Ce n’était pas Cyllius. Pas encore. C’était une étrangère. Une barbare.

Puis une autre personne, les yeux presque fermés, plissés comme si nous étions à des lieues d’elle, est apparue derrière la première et a dit :

Oui, désolé, désolé de vous interrompre, de vous avoir fait sursauter, vraiment désolé…

Désolé ? a dit Liberata en pointant la tête de derrière moi, son visage protégé par un bouclier qui ne laissait voir que ses yeux.

Oui, pardon, on sait que c’est plutôt impoli, a dit la première. De faire irruption comme ça, je veux dire.

Et effrayant. On reconnaît que ça peut être un peu effrayant aussi, a repris le deuxième.

Pendant qu’ils parlaient, une autre barbare, une troisième, vêtue d’une tunique dont tous les bords s’effilochaient et qui semblait avoir déjà été rouge mais qui était désormais de la couleur de la boue, s’est avancée pour rejoindre les deux premiers.

Pardon, a répété celle avec la tresse.

 Mais bon, a dit celui qui avait les yeux plissés. On n’y peut rien. C’est fait. Nous vous avons interrompues. C’est fait, maintenant.

Et on a besoin de votre aide, a dit celle à la tresse. S’il vous plaît. Nous ne voulions pas vous déranger, ne voulons pas vous déranger, mais nous avons besoin de votre aide, maintenant, à cette heure.

Ils ne portaient pas d’armes ni même, à ce que je pouvais voir, de protection. Rien sauf eux-mêmes. Ils ont regardé en direction des pierres et de la souche que nous utilisions en guise de chaises, nous avons suivi leur regard, et pendant un moment il ne s’est rien passé. Puis Basil a croisé l’une de ses jambes derrière l’autre de manière à cacher son couteau, a levé la paume de sa main et a dit :

Voulez-vous entrer ?

Ils sont entrés. Ils se sont assis. Ils avaient remarqué notre présence des mois plus tôt, nous a dit la première. Nous avons vu une boule de feu traverser la nuit, ont-ils raconté, et nous avons su qu’elle ne se transportait pas toute seule.

J’ai regardé Basil. Basil m’a regardée, puis a détourné les yeux.

Alors nous l’avons suivie, a dit le second en continuant de plisser les yeux. Et nous vous avons découvertes, et nous avons vu que vous n’aviez pas l’air de présenter une menace pour nous. Et vous avez continué à n’être pas une menace, à ne pas nous déranger, alors nous n’avons pas ressenti le besoin de vous déranger.

Jusqu’à aujourd’hui, a dit la longue tresse.

Jusqu’à aujourd’hui, a dit les yeux plissés.

Ils s’en sont tenus à cela. La troisième personne, qui jusqu’à maintenant était restée silencieuse, est restée silencieuse.

Ils nous regardaient. Nous les regardions. Du pied, Basil a poussé un vieux crâne de poisson sous un arbuste. La rivière continuait à couler.

Pourquoi ? ai-je fini par demander.

Ils avaient besoin de nous parce qu’il fallait qu’ils aillent quelque part faire quelque chose, tous, tous ensemble, quelque chose qui prendrait deux ou trois jours au moins, période pendant laquelle il leur faudrait quelqu’un pour entretenir leur feu, quelqu’un d’autre, l’une d’entre nous, espéraient-ils. Et puis ils allaient revenir et ils pourraient nous rendre le même service, s’occuper de notre feu, si jamais nous avions besoin de nous rendre quelque part toutes en même temps.

Mais, a chuchoté Liberata. Comment pouvons-nous être sûres que vous ne direz à personne où nous sommes ? En échange d’argent ou de quelque chose du genre ? Ou de nourriture ? a-t-elle ajouté. Ou d’autre chose ?

Quoi ? ont dit les barbares. Pardon ?

J’ai répété ce qu’avait dit Liberata, plus fort.

Oh, a dit la longue tresse. Eh bien, parce que, si on faisait cela, vous pourriez leur dire où nous sommes aussi.

Et ce serait mauvais ? a demandé Basil. Ce serait mauvais pour vous, que les gens sachent où vous êtes ?

Ce serait mauvais. Ce serait probablement la mort. Pour nous, je veux dire, a dit la tresse. La prison, à tout le moins, mais plus probablement la mort. Alors oui, assez mauvais.

Mais on ne sait pas où vous êtes, a chuchoté Liberata.

Quoi ? ont dit les barbares. Pardon ?

J’ai répété ce qu’avait dit Liberata.

Oh, a dit celui qui plissait les yeux. Nous vivons au-delà de ces arbres. Suivez le sentier de chèvres jusqu’en haut de la pente, prenez à gauche là où le sol se divise comme une fourche à trois dents, puis montez, montez, montez jusqu’à ce que vous atteigniez la paroi vérolée du haut de la montagne.

Liberata a porté une main à son visage.

Dans la pierre ? a demandé Basil. C’est là que vous êtes ?

Dans une petite caverne dans la pierre, oui.

Dans l’obscurité, j’ai songé. Dans l’atroce obscurité.

Nous avons à manger, a dit la natte. Nous avons plein de nourriture que vous pourriez manger quand vous serez là. Nous avons du poisson.

Le poisson, c’est bien, mais comment pouvons-nous être sûres qu’après nous avoir séparées, après nous avoir peut-être laissées manger un peu de poisson, vous n’allez pas simplement nous tuer et prendre nos affaires ? j’ai demandé.

Pendant un moment, tout le monde a regardé aux alentours. On a des affaires, j’ai ajouté. On a quelques affaires. Et notre campement est plutôt bien. Et puis on a des chiens.

Les chiens, constatant que personne ne se battait, avaient depuis longtemps perdu intérêt et s’étaient couchés, formant un amas de poils, pour se lécher mutuellement.

On ne fera pas ça, ont promis les barbares. Nous ne ferons rien pour vous blesser ou compromettre votre sécurité.

Comment pouvons-nous en être sûres ?

Nous ne le ferons pas.

Mais comment ?

Parce qu’on ne ferait pas cela. On ne pourrait pas.

Comment ?

Un moment a passé, un silence, la rivière. Puis :

Nous allons laisser quelque chose ici, avec vous, sous votre garde, a dit la barbare à la natte. Quelque chose de précieux.

Un bijou ? a soufflé Liberata. De l’or ?

Du miel ? ai-je demandé.

Non, a dit la barbare avec la tresse dans son dos, celle qui s’appelait Sarah. Un enfant.

Et la barbare silencieuse n’a rien dit, s’est contentée de hocher la tête.

 

Ils sont partis en disant qu’ils nous donneraient le temps d’y réfléchir et d’en discuter, et qu’ils reviendraient le lendemain. Ils ont dit que c’était bien d’enfin rencontrer les voisins.

 

Ouf, a dit Basil après leur départ. Ils nous ressemblaient beaucoup. Est-ce qu’ils ne nous ressemblaient pas beaucoup ?

Mais ils étaient plus sales, j’ai dit.

À peu près exactement aussi sales, a dit Basil.

 

L’enfant était assis d’un côté du feu, et j’étais assise de l’autre côté. Il était âgé de trois ans, nous avaient-ils dit. Assez vieux pour faire ce qu’on lui disait, et pour ne pas faire pipi sur nos affaires. Il me regardait, à travers le feu. Ça rend ta face folle, a-t-il dit. J’aime que ça rende les faces folles.

Basil et Liberata étaient parties au camp barbare pour prendre soin de leur feu. Est-ce que tu manges de la nourriture normale ? j’ai demandé au garçon.

Je mange de la nourriture normale, a-t-il répondu. J’adore la nourriture normale.

Je suis allée à la rivière, je nous ai pêché du poisson. Le garçon chantait quand je suis partie.

 

Force, louange et gloire,

Et toutes les bonnes choses

amen amen amen

Force, louange et gloire,

Et toutes les bonnes choses

amen amen amen

 

Il chantait cette chanson en boucle, tout en regardant le feu. Il était encore en train de chanter en boucle quand je suis revenue. Il a même réussi à continuer à fredonner en mangeant.

C’est bon ? ai-je demandé. C’est correct ? Je ne sais pas quel genre de nourriture vous mangez.

Juste de la nourriture normale, a-t-il dit. J’adore ça.

Il a bu de l’eau de la rivière à grandes goulées, en faisant des éclaboussures, manquant se noyer à chaque gorgée, il a fait pipi sur un petit buisson, puis s’est installé pour dormir sur la couverture de Basil, les chiens lovés autour de lui.

Au revoir, a-t-il dit deux jours plus tard quand Basil et Liberata sont revenues. Sarah aux cheveux tressés était revenue avec elles pour reprendre son fils et le ramener à leur camp.

Au revoir, Quiteria, a-t-il dit. C’étaient les plus beaux jours de toute ma vie.

 

Après son départ, c’était tranquille près du feu.

Celui qui plissait les yeux n’est pas revenu, a dit Basil. Les deux autres oui, et d’autres avec elles, de nouvelles personnes. Mais pas lui. Celui qui plissait les yeux n’est pas revenu. Elle a passé les doigts dans un tas d’aiguilles de pin séchées.

Leurs tuniques étaient tachées de boue, a chuchoté Liberata. Et de sang.

Qui étaient ces nouvelles personnes ? ai-je demandé. D’où venaient-elles ?

C’étaient des prisonniers, a dit Liberata. D’anciens prisonniers.

C’étaient juste des gens, a dit Basil. Sarah et Sufjian les ont sauvés.

Libérés, a dit Liberata.

Et alors, a dit Basil. Elle a lancé les aiguilles dans le feu, où elles ont sifflé, éclaté et fumé.

Et alors ?

Et alors, a repris Basil. Je leur ai dit que nous irions avec eux la prochaine fois. Je leur ai dit que nous les aiderions. La fumée des aiguilles montait en volutes devant son visage, mais elle n’a pas reculé, n’a pas bronché.

Es-tu en train de dire que tu as accepté d’aider des gens à s’enfuir de prison ? j’ai demandé. Comme des condamnés ? Des méchants ? Juste comme ça, parce que des étrangers te l’ont demandé ?

Des prisonniers, a chuchoté Liberata. Pas des méchants.

Si l’on se fie à la parole de quelques barbares, j’ai dit. Tu les as crus sur parole, c’est tout ? Les barbares tachés de sang ?

Ce sont des gens, rien d’autre, a dit Basil. Des voisins.

On ne sait rien d’eux, Basil, j’ai dit. Ils pourraient être n’importe quoi. N’importe qui. Tu leur fais confiance alors que tu ne sais rien d’eux ? Réfléchis, Basil. Réfléchis. S’ils veulent aider les condamnés et les criminels, c’est parce qu’ils sont eux-mêmes des condamnés. Des criminels. Penses-y, Basil.

Non, Quiteria, toi penses-y. Nous avons volé des citrons, tu te rappelles ? Nous volons du sel, nous volons de la viande, nous volons des couvertures. Du miel, du garum, des olives, des figues, du feu. Nous courons, nous volons, Quiteria. C’est nous, les méchants.

Elle s’est interrompue. A repris son souffle, fermé les yeux.

Autant qu’eux, en tout cas, a-t-elle repris sur un ton plus doux. Probablement plus.

Liberata s’est approchée d’elle. Non, a-t-elle murmuré. À Basil, pas à moi.

S’il faut choisir un parti, Quiteria, a conclu Basil en prenant la main de Liberata, je vois assez clairement de quel côté nous sommes déjà, de quel côté tu es déjà. Et oui, de toute façon, oui.

Oui ?

Oui, je ferais confiance à mes voisins. Oui.

 

C’est donc ce que nous avons fait. Ce que j’ai fait.

 

La fois d’après, ça a été la prison de la ville. La grande ville, la grande prison. Sarah et les autres avaient attendu, pour faire celle-là, de pouvoir compter sur plus de bras, plus d’aide — nous. Il nous faudrait marcher pendant la nuit jusqu’au matin, jusqu’à ce que la terre se change en sentier qui se changerait en chemin et que les broussailles cèdent la place à des gens qui céderaient la place à des foules.

Vous êtes sûres ? a chuchoté Liberata.

Oui, on est sûres, a dit Basil, en croisant mon regard.

Oui, j’ai dit.

Liberata est restée à notre camp pour s’occuper du feu et celle qui ne parlait pas est restée à l’autre camp pour s’occuper de leur feu et de leur enfant, pendant que Basil, la barbare à la natte et moi marchions vers la ville en suivant un méandre de la rivière tandis que le bourdonnement des insectes de la nuit cédait la place au bourdonnement des insectes du jour.

Je m’appelle Sarah, a dit la barbare.

Et moi Quiteria, j’ai dit.

Es-tu sûre de vouloir refaire cela, si vite ? a demandé Basil.

Ce n’est pas tant que je veux, mais il le faut, a dit Sarah.

Et tu n’as pas peur ? j’ai demandé. Après la dernière fois, après…

Non, a dit Sarah. Je n’ai pas peur. Je ne veux pas mourir, mais ça ne me fait pas peur. Parce que ce n’est pas vraiment mourir, n’est-ce pas ? Plus maintenant. C’est simplement finir dans un lieu et commencer dans un autre. Et cette fois-là, quand on commence, c’est pour toujours, cette fois c’est commencer pour ne jamais prendre fin, c’est infini.

Comme une rivière ? j’ai demandé.

Exactement, a dit Sarah.

Basil a hoché la tête.

Donc tu ne devrais pas avoir peur toi non plus, a dit Sarah. Personne ne devrait avoir peur.

Je n’ai pas peur, j’ai dit. Bien sûr que non. J’avais attaché mon bouclier dans mon dos, sous ma tunique, à l’aide de corde de boyau. Je sentais la poignée tiède et familière d’une épée dans ma manche, la lame plate contre l’intérieur de mon poignet. J’ai hâte, j’ai dit.

Nous avons franchi les portes de la ville parmi la foule bigarrée, puis nous nous sommes dirigées vers le centre en suivant le flot naturel de gens, de chèvres, de chariots et de mouches, et personne n’a le moindrement fait attention à nous, personne.

Il y avait eu des histoires d’évasions de prison, bien sûr, histoires qui s’étaient répandues par les collines et avaient descendu la rivière, s’étaient enroulées et entortillées autour des tourbillons des villages et des villes ; des histoires qui s’étaient répandues, certainement aussi loin que cette ville. Mais ces histoires étaient peuplées de monstres, de barbares géants avec des muscles, des armes et des chiens, parfois des lions. Elles n’étaient pas peuplées de fillettes maigrichonnes et de femmes lasses, entre deux âges. Jamais, même pas des années plus tard, même pas des dizaines, des centaines d’évasions plus tard. Alors ces gens, ces gardiens, ne nous prêtaient jamais le moindrement attention non plus.

La prison était un genre de trou dans le sol, où les prisonniers étaient relégués dans une sorte de fosse aux murs trop hauts et trop lisses pour qu’ils puissent les escalader, aménagement peu cher et généralement efficace, si vous aviez l’espace et les esclaves qu’il fallait pour le creuser. Il y avait deux soldats, deux gardiens. Ils ressemblaient à Cyllius, mais ils n’étaient pas Cyllius. L’un se tenait devant la porte, qu’il surveillait. Il avait les cheveux aussi pâles que le gazon blanchi par le soleil, des cheveux venus de loin. L’autre était à l’intérieur, où il surveillait les prisonniers, s’assurant qu’ils n’essayaient pas de grimper aux parois, ce qu’ils ne pouvaient réussir de toute façon, et faisant descendre de l’eau dans des récipients ou de la nourriture dans des sacs si des amis ou des membres de leur famille leur en avaient apporté, ce qui arrivait rarement. Ce soldat, celui à l’intérieur, maigre dans son uniforme, avait encore la minceur délicate d’un jeune garçon, jambes et bras élancés ; il avait les cheveux foncés et courts, des cheveux comme ceux de nos frères et sœurs adoptifs, comme tous les enfants du village. Les deux hommes se penchaient le premier vers l’intérieur et le second vers l’extérieur, respectivement, l’un vers l’autre, en chuchotant. Ils chassaient les mouches de leurs longues mains ouvertes. Ils ne faisaient pas attention à nous. Ils chuchotaient, ils battaient l’air, ils riaient. Ils étaient jeunes et ils étaient beaux. Pas Cyllius, me suis-je dit, et j’ai serré la poignée de mon épée.

Nous sommes entrées. Simplement entrées. Vous êtes des amies des bizarres ? a demandé le soldat à l’extérieur, qui s’était redressé quand il avait fini par nous voir, et s’était avancé, s’éloignant de la porte.

Ouais, a répondu Sarah.

Vous venez avec de la nourriture ou de l’eau, ou juste des prières ?

Juste des prières, a dit Sarah.

Ah, comme tout le monde, a-t-il dit. Tant pis pour eux.

Dix minutes, a dit le soldat à l’intérieur en se penchant dehors. Maximum. Vos chants me cassent les oreilles.

Je les aime bien, a dit le soldat de la porte. Mais oui, quand même, dix minutes. Maximum.

Ils se sont écartés et nous sommes entrées, pas plus compliqué que cela. Ce ne serait pas toujours si facile, mais souvent. Cette partie, du moins. Ne pas attaquer avant d’être absolument obligée de le faire, je le savais. Avant d’attaquer, on n’est qu’une personne comme une autre ; une fois qu’on a tiré son épée, on est un problème. Une fois qu’on a tiré son épée, ils tirent leur épée. Le garçon-garde mince nous a observées, Basil et moi, tandis que nous marchions vers la fosse. Il essayait sans doute de déterminer si nous étions pareilles, si nous étions jumelles ou non. Il n’avait pas l’air inquiet. Il nous a regardées pendant un moment, puis il s’est repenché vers l’extérieur, vers la porte, vers l’autre soldat. Il n’a pas remarqué Sarah qui était entrée de l’autre côté, derrière lui ; il était rare, il est rare, que les gens remarquent des femmes comme elle. Elle a sorti son bâton de l’une de ses manches et une corde de l’autre, d’un léger mouvement du poignet, maintes fois répété, fluide. Puis, en un instant, en un souffle, elle a chuchoté : Allez, a lancé une extrémité de la corde à Basil et abattu son bâton avec force sur la nuque du soldat.

Celui-ci n’a pas crié ; il n’a rien dit, il a simplement pris une inspiration soudaine et puis il s’est effondré dans les bras de Sarah, qui attendait. Elle l’a allongé doucement sur le sol en terre et j’ai pensé à son enfant, au camp, qu’on allongeait à l’heure de dormir. Le soldat n’avait pas émis un son, mais le craquement du bois contre son crâne avait suffi à attirer l’attention du gardien de la porte, qui s’est penché plus loin à l’intérieur, et ma poitrine s’est serrée. Pas Cyllius. Comme Cyllius, mais pas Cyllius. J’ai fait un geste du poignet et, épée tirée, me suis ruée sur lui, moitié tombant et moitié courant.

Je l’avais jeté au sol, sous moi, avant qu’il ait eu le temps de cligner des yeux.

Basil et Sarah ont hissé les prisonniers à l’aide de la corde et je l’ai maintenu là, mon épée sur sa gorge, bouclier lourd et dur contre son torse, nos deux cœurs qui battaient fort, la chamade, vite. Il s’est débattu et j’ai appuyé l’épée un peu plus, vers le bas, et il a souri.

Une fois les prisonniers hors du trou, quand Basil et Sarah ont été sorties en courant avec eux et ont eu fini de se fondre dans la foule, j’ai compté jusqu’à trente, puis je me suis penchée au-dessus de ma propre épée et j’ai embrassé le soldat.

J’ai appuyé de tout mon poids sur le bouclier, sur sa poitrine, pour lui couper le souffle, de sorte qu’il a hoqueté sous la pression, et j’ai couru et me suis enfuie, dans la mêlée de gens, chariots, bruit, chaleur.

Basil, Sarah et les prisonniers couraient dans un sens et je courais dans l’autre sens. De nouveau, mon cœur battait, battait, battait.

 

Est-ce qu’il est mort ? a demandé Liberata, à notre retour au camp. Le premier soldat, le garçon ? Est-ce qu’il est mort quand elle l’a frappé ?

Je ne sais pas, j’ai dit. On est parties avant qu’il se réveille, ou pas.

Sur le côté, face à la rivière, Basil, Sarah et les prisonniers libérés se tenaient les mains et chuchotaient chants et prières.

 

Les prisonniers ont bu, bu, bu et bu à la rivière, puis ils ont lavé leur corps et leurs vêtements, puis ils se sont servis de nos couteaux et de nos épées pour se couper les cheveux, pour devenir d’autres personnes, et puis ils sont partis. J’ai cru qu’ils allaient peut-être rester, qu’ils allaient peut-être se joindre à nous, mais ils ont dit : Merci, ont murmuré une courte prière avec Basil, et ils sont partis.

Ils ont leur vie, leurs proches à retrouver, a dit Basil.

Mais c’est sûrement trop dangereux, de retourner là-bas ? Sûrement ça ne vaut pas la peine ?

Ça vaut toujours la peine, a dit Basil. Pour beaucoup de gens, ça vaut toujours la peine.

 

On a recommencé. Encore et encore. Les chrétiens étaient sauvés, les chrétiens partaient. Les soldats s’effondraient, les soldats souriaient ; j’appuyais mon épée sur leur cou et mon bouclier sur leur poitrine, et les soldats me rendaient presque toujours mon baiser. Ceux qu’on avait leurrés, battus, étaient remplacés, et on répétait le manège avec de nouveaux garçons, avec de nouveaux hommes.

Les choses ont continué de la sorte pendant des jours, des semaines, des mois, coulant comme notre rivière, comme nous, encore et encore et encore, à la fois mouvement et attente, mouvement et attente, attente, attente, attente.

 

Un matin, après une expédition, Sarah et moi avons laissé les prisonniers libérés se laver dans la rivière avec Basil et nous avons marché jusqu’au camp barbare. J’avais besoin de certaines des herbes qu’ils gardaient pour guérir et faire dormir. Mon poignet droit élançait, brisé, enflé plus gros que ma main ; une fleur de sang sombre imbibait le voile de Sarah à l’arrière de sa tête. Nous avons marché en silence pendant quelque temps, et le chant des oiseaux matinaux emplissait l’espace entre nous. Puis, quand nous avons été à mi-chemin entre son camp et le nôtre, elle a dit : Quiteria, est-ce que je peux te demander quelque chose ?

Les oiseaux se sont tus, pas tant par peur de sa voix que pour s’y ajuster.

Oui, j’ai dit. Bien sûr.

Elle a cessé de marcher et s’est retournée pour me faire face, quoique pas complètement, car le soleil se levait derrière moi, et était trop brillant.

Est-ce que tu… voles ? Avec Basil, quand vous courez ? J’ai vu cela, parfois. Je crois l’avoir vu, vous avoir vues.

Ma main gauche tenait mon poignet blessé et je pouvais sentir mon cœur battre sous la peau, régulier, tiède. Oui, j’ai dit. On vole. D’une certaine façon. Un tout petit peu. Des fois, juste des fois. Et Liberata aussi.

Elle a respiré, inspiré, expiré, et a détourné les yeux de moi, détourné les yeux du soleil. Alors pourquoi, a-t-elle demandé, vous donner cette peine ? Pourquoi vous battre ? Pourquoi même courir ? Pourquoi est-ce que vous ne vous envolez pas simplement avec les prisonniers, en évitant la bagarre, les blessures, les dommages ?

Ce n’est pas comme ça, j’ai dit. Non. On ne peut pas. On ne pourrait pas. Ça ne marcherait pas comme ça. Ça ne marche pas comme ça.

Pourquoi pas ? La tache sur son voile avait séché, elle était brun noir, et, je le savais, elle ne s’effacerait jamais, pas même avec des heures et des heures de trempage dans la rivière, des heures de frottage.

Ça ne marche pas comme ça, c’est tout, j’ai dit. On ne peut pas forcer cela à arriver, le contrôler. On ne peut pas.

C’est un peu inutile, alors, hein ?

Oui. J’imagine, j’imagine que oui.

 

Et puis, un jour, Sarah a reçu un coup d’épée en plein visage. Nous étions tous tailladés ou contusionnés, tous un peu brisés, la plupart du temps. Une fois, Basil a eu un œil au beurre noir et les deux poignets foulés en même temps. Un jour, j’ai eu la cheville fracassée par le bord peu tranchant d’une épée, et des cicatrices semblables aux rayures des poissons de rivière striaient ma joue, mon dos, mes jambes et mes mains. Mais ce coup, cette coupure, a éteint l’un des yeux de Sarah pour toujours. Jusque-là, aucun d’entre nous n’avait jamais connu cela, rien qui ressemble tout à fait à cela.

Si tu fermes l’autre, le bon, est-ce que le noir a l’air pareil, égal dans les deux ? j’ai demandé.

Non, a-t-elle répondu. Pas du tout. Le potentiel de lumière, ça n’a rien à voir avec l’absence de lumière.

À cause de cela, cette balafre, cet œil, son fils, qui avait grandi mais était encore enfant, lui a demandé d’arrêter, maintenant, s’il te plaît, d’arrêter et de le ramener à la maison. Et, même s’il était trop jeune pour se rappeler une autre maison, même si elle avait déjà affirmé n’avoir jamais peur, elle a dit : Oui. Elle a dit : D’accord. Elle a dit au revoir, et elle est partie avec lui. L’autre, la silencieuse qu’on ne voyait jamais, était partie aussi à ce moment-là, perdue.

Elle avait promis qu’elle resterait pour se battre jusqu’à la fin, j’ai dit à Basil après son départ. J’étais en train de gratter les bouts de chair les plus récalcitrants sur une peau de lapin. Quand j’arrivais à suffisamment bien les nettoyer, ce que je réussissais rarement, Liberata en faisait des jouets pour les chiens ou des mitaines pour nous, même s’il ne faisait jamais assez froid pour qu’on ait besoin de mitaines. Sarah avait dit qu’elle n’avait pas peur, qu’elle n’avait jamais peur.

On peut ne pas avoir peur pour soi-même et avoir quand même peur pour les autres, a dit Basil. Elle était en train de découper de la viande de lapin en petits morceaux, qu’elle enfilait sur un bâton noirci et aiguisé.

Pas si elle croyait, croyait réellement ce qu’elle disait, j’ai dit. En une vie après la vie, et que cette vie-là, ce lieu, est mieux, sans danger, éternel. J’ai gratté trop fort et percé un petit trou dans le cuir. J’ai essayé de le refermer et la déchirure s’est élargie. Si elle croyait cela, j’ai dit, si elle croyait réellement cela, alors elle n’aurait pas eu peur du tout, jamais, ni pour elle ni pour son enfant.

Mais elle a eu peur, a dit Basil. Parce qu’elle est simplement une personne. Une mère.

Une déception, j’ai dit.

Bien sûr, a dit Basil. Parfois, bien sûr.

Nous sommes restées. Et nous avons continué à libérer les prisonniers, à nous battre, mon sang affluait et mon cœur battait la chamade, encore, encore, chaque fois, chaque fois, et les prisonniers répétaient merci et merci et merci et disaient des prières près de l’eau et ils partaient, et avec les chiens et mes sœurs et la rivière j’étais heureuse, même si, certaines nuits, les rares fois où nous dormions la nuit, quand Basil et Liberata et même les chiens dormaient, et qu’il n’y avait que moi et l’obscurité, quand même la rivière était noire, certaines nuits il m’arrivait d’oublier et je commençais à étendre une main, je commençais seulement, jamais plus loin que cela, vers rien, vers l’endroit où le lit de Marina était, aurait été, même si, derrière tout cela, toujours, derrière les prisonniers libérés les batailles la rivière, j’attendais, j’attendais encore, j’attendais toujours, même si parfois, souvent, j’oubliais qui j’attendais.

 

Et puis, un matin après que nous les avons eu libérés avec seulement un orteil cassé pour l’un, quelques cheveux arrachés pour un autre et une cheville lacérée pour un troisième, des prisonniers nous ont dit qu’ils nous connaissaient, qu’ils connaissaient notre visage. Ils ont dit qu’ils nous avaient déjà vues, avaient déjà vu notre visage à Carthage. Que notre sœur-perdue-depuis-longtemps, Vitoria, était là, et qu’elle était désormais l’une des leurs. Ils lui donnaient un autre nom et disaient que ses vêtements étaient plus propres, qu’elle était un peu plus grande que nous, peut-être, mais c’était elle, c’était son visage, notre visage.

Et elle a des ennuis, ont-ils dit en détachant le poisson de l’arête avec leurs dents.

Tout le monde en parle, ont-ils dit.

C’est une très grande nouvelle, ont-ils dit.

Eh bien, pas elle exactement, mais des gens qui sont liés à elle, ont-ils dit. Ce n’est pas elle qui est le sujet de la grande nouvelle, mais elle est liée à la grande nouvelle, tout au moins.

Et la grande nouvelle, c’est des ennuis ? j’ai demandé.

Oui, ont-ils répondu, les doigts dégoulinant d’huile de poisson chaude.

Mais c’est encore une enfant, voulais-je dire. Mais elle n’est même pas encore adulte.

Oh, a murmuré Liberata.

Il faut qu’on y aille, a dit Basil.

 

C’est ainsi que Basil et Liberata sont parties vers Carthage pour aller la chercher, pour aller chercher et trouver notre sœur maintenant adulte, mystérieusement adulte, peut-être la sauver, et la ramener. Je leur ai donné une épée. L’une des épées les plus longues, les plus redoutables que j’avais dérobée à un soldat tombé dans les pommes.

Ne te bats pas sans nous, a soufflé Liberata. Ne va pas aux prisons toute seule.

Ça va aller, j’ai dit. Je suis capable de me battre seule.

Tu es sûre ? a demandé Basil.

Oui, j’ai dit.

Tu auras les prisonniers, a dit Basil. Demande à quelques-uns des prisonniers de t’aider. De rester pour se battre avec toi.

Ils partent toujours, j’ai dit. Ils vont toujours partir.

Peut-être. Peut-être qu’ils vont finir par partir, mais tout de même, avant de s’en aller, ils peuvent rester un moment, ils pourraient rester ici, avec toi.

Je ne les forcerai pas.

Bien sûr, a dit Basil, bien sûr que non. Mais tout de même. On est bien, ici. Il y a de l’eau. Il y a à manger. C’est un bon endroit pour eux.

Tu crois que c’est bien ?

Bien sûr, a-t-elle dit.

Bien sûr, a murmuré Liberata, son écho. Elles étaient toutes les deux aussi minces, aussi décharnées que les chiens.

Revenez vite, j’ai dit.

Promis, a dit Basil.

Promis, a chuchoté Liberata.

Et elles sont parties.

 

Cette nuit-là, les ténèbres m’ont enveloppée, aussi lourdes que de l’eau, et ma mère était là, couchée à côté de moi. Elle était couverte d’enfants endormis étendus et blottis contre elle, jusque dans ses moindres replis. Tu n’as pas froid ? a-t-elle demandé, et j’avais du mal à l’entendre parce qu’elle avait une jambe de bébé en travers de la bouche. Tu dois être gelée.

Non, j’ai dit. Ça va.

Glacée, a-t-elle dit. Frigorifiée. Sa voix était assourdie et chaude.

Ça ira, j’ai dit, et j’ai tiré un chien à moi, entre nous, j’ai enfoncé mon front dans sa fourrure. Ça va, j’ai dit.

Dessine-le, alors. Toi, fais-le, j’avais dit.

 

C’était avant que nous quittions la maison du commandant, dans la cour de pierres derrière le camp de l’armée, quand Cyllius me faisait dessiner le chemin menant à la rivière, encore, encore et encore, dans la terre sèche et poussiéreuse. J’avais oublié un petit bosquet de pins parasols juste au nord-est de la piste, un détail infime, et il effaçait tout, encore, et me faisait recommencer depuis le début, encore une fois.

Dessine-le, alors, avais-je dit. Fais-le sans erreur, absolument parfait, chaque fois. Essaie.

À quatre pattes sur le sol, il effaçait les lignes dans la poussière. Il s’était arrêté et m’avait regardée. Non, Quiteria, avait-il dit. Il s’était levé et s’était frotté les mains, faisant tomber une pluie sèche de poussière et de minuscules gravillons. Justement, avait-il dit. C’est là, tout est là, dans ma tête, déjà.

La poussière sous ses ongles était de la même couleur que la poussière sous les miens.

Je n’ai pas besoin de dessiner ta carte, avait-il dit, parce que je la connais déjà, Quiteria. Dans ses moindres détails. Par cœur. Le chemin que vous allez prendre, là où vous serez, tout est là, avait-il dit. Par cœur. Et je n’oublierai jamais. Jamais. Jamais, jamais, jamais.

Mon premier matin seule au camp, je me suis aventurée dans les sous-bois plus épais où tout était vert et moelleux jusqu’à ce que, sur le côté sombre d’un arbre tombé, je trouve deux petits champignons bruns tachetés. Je les ai cueillis et les ai rapportés au camp. Là, en faisant attention de ne pas me toucher le visage, je les ai émiettés et mélangés à ce qui me restait de miel, dans le plus petit de mes pots, jusqu’à ce qu’ils soient invisibles, disparus. Puis je me suis lavé les mains dans la rivière, j’ai alimenté le feu dans le four en terre, avec juste assez de pierres, suffisamment pour empêcher qu’il s’éteigne, pas trop pour ne pas l’étouffer, et j’ai marché seule pendant deux heures jusqu’à l’une des plus petites villes voisines.

Il était encore tôt, mais les rues fourmillaient de monde. Les rues fourmillaient toujours de monde. Il régnait une chaleur de corps avant la chaleur du soleil. J’ai cheminé, ignorée de tous, jusqu’à une petite prison, en réalité une cellule pour les prisonniers en attente des geôles plus grandes, où je savais qu’il n’y aurait qu’un garde, où il n’y en avait habituellement qu’un, en tout cas.

Il était nouveau mais vieux. Peut-être était-ce le père ou le grand-père du soldat qui aurait dû être de garde mais qui ne s’était pas levé à l’heure. L’armure mordait dans la chair grasse du haut de ses bras et de son ventre. Il avait l’air malheureux avant de m’apercevoir, inquiet après m’avoir remarquée.

Oh, a-t-il dit. Non. Non, non, tu vois, je ne suis pas censé laisser entrer qui que ce soit, pas de visiteurs. Tu pourras lui rendre visite plus tard, dans quelques jours, quand il y aura de la place dans la prison principale de la ville et qu’ils le transféreront là-bas. Tu vas devoir attendre jusque-là. Il le faut.

J’ai fait un geste désinvolte de la main et j’ai senti mon épée tirer sous ma manche. Oh, non, j’ai dit. Je ne suis pas ici pour une visite. Lui rendre visite ? Non, je ne penserais pas. Pas question. Je suis ici pour vous rendre visite à vous, j’ai dit. Bien sûr.

Oh, a dit le vieux soldat. Oh ? Il s’est redressé en même temps qu’il m’examinait un peu plus attentivement ; ma tunique déchirée et tachée, mon visage légèrement tuméfié, battu, les cheveux en bataille mais, tout de même, une fille. Quelque chose.

Je n’ai rien de spécial, j’ai dit. Ce que je veux dire, c’est que je suis juste une paysanne des fermes, alors je sais que ça ne vaut pas grand-chose, mais je voulais quand même venir vous voir. Pour vous remercier.

Me remercier ?

De ce que vous faites. De nous garder tous en sécurité. De me garder en sécurité. J’ai touché mon visage là où une épée l’avait atteint quelques semaines plus tôt.

Il a fait un pas en arrière, puis en avant. Ce sont eux ? a-t-il demandé. Ce sont les chrétiens qui… ?

Oui, ai-je dit. J’ai baissé les yeux.

Et… a-t-il commencé. Il a de nouveau avancé, un tout petit peu. Je pouvais l’atteindre. J’aurais pu faire glisser l’épée dans ma main, facile, et l’atteindre, facile. Mais je ne l’ai pas fait. J’ai plutôt inspiré profondément, j’ai haussé les épaules et puis les ai laissées retomber.

Alors, ai-je repris, de toute façon, c’est pour ça que je voulais passer. Pour vous remercier et, oh. J’ai fouillé dans ma poche et j’en ai sorti le pot, le miel. Pour vous donner ceci, j’ai dit. Pour dire merci.

Pour moi ? a-t-il demandé

Ouais, j’ai répondu. Bien sûr.

C’est du miel, j’ai dit, même s’il avait déjà ôté le bouchon, pouvait déjà voir, déjà sentir par lui-même.

Il a levé les yeux du pot pour me regarder avant de les baisser à nouveau. Oh ! a-t-il dit. Je n’ai jamais… Je veux dire, ils ne nous donnent jamais… Oh, merci. Merci. Puis il s’est rattrapé. Oh, a-t-il dit, encore. Voudrais-tu ? Je veux dire, on pourrait, tous les deux…

C’est pour vous, j’ai dit. Il vient des abeilles de mon père. Juste pour vous. Mais je peux revenir, peut-être, dans une heure environ, chercher le pot. Si ça ne vous dérange pas.

Ça ne me dérange pas, a-t-il dit. Ça me ferait plaisir. Ça me ferait très plaisir, au contraire. Il a souri, enfin, pour la première fois. Comment t’appelles-tu ? a-t-il demandé. Qui est ton mari ?

Je m’appelle Julia, j’ai dit. Et je n’ai pas de mari.

 

J’ai marché dans la ville, je n’étais personne, j’étais tout le monde. Les pavés chauds et durs me faisaient mal aux pieds. La rivière, me suis-je promis. Quand ce serait fini, je pourrais rester debout aussi longtemps que je le voudrais dans la rivière. J’ai regardé des femmes sur des litières portées par des esclaves entrer dans les bains, j’ai regardé des femmes sur des litières portées par des esclaves sortir des bains. La rivière, me suis-je promis. J’ai regardé deux esclaves attendre que leur charge ait disparu, se soit évanouie dans la vapeur, avant de s’asseoir pour aussitôt commencer à comparer les entailles et les ecchymoses sur leurs mains et leurs épaules dans une langue que je ne comprenais pas. J’ai regardé une enfant couverte de bijoux de fiançailles qui s’efforçait en vain de rattraper deux autres enfants entre des colonnes blanches, droites et immobiles comme des arbres morts. J’ai regardé, attendu et marché et puis, quand le soleil a été assez haut dans le ciel pour que les gens commencent à dévier de leur chemin à la recherche d’ombre, je suis revenue à la prison, au gardien trop gentil. Il était assis, appuyé contre le mur de l’édifice. Il souriait et pleurait en même temps.

Bonjour, j’ai dit. Vous devriez peut-être vous mettre debout ?

Il a levé les yeux vers moi, puis a continué à lever le regard, de plus en plus haut, le cou étiré comme une tortue qui cherche de la nourriture. Je ne savais pas, a-t-il soufflé, que tu étais une déesse. Il chuchotait-riait, en laissant échapper de petites bouffées d’air par son nez. J’aurais dû savoir ! s’est-il exclamé. Regarde. Regarde-toi !

Il ne me regardait pas ; il regardait loin, loin au-dessus de ma tête.

Une demi-déesse, j’ai dit. Mais oui, exactement.

Oui, a-t-il chuchoté. Exactement.

Je pense que vous devriez vous lever. Les gens vont remarquer. Les gens vont s’inquiéter.

Oh ! a-t-il soufflé. Bien sûr ! Oh là là ! C’est un manque de respect, n’est-ce pas ? Rester assis aux pieds d’une déesse ! Il a tenté de se lever tout seul, mais il avait trop de jambes, trop de pieds, alors j’ai dû l’aider, le soulever à moitié.

Là, j’ai dit. D’accord, je vais entrer, maintenant.

D’accord, a-t-il murmuré, en larmes.

 

Il n’y avait qu’un prisonnier à l’intérieur. J’ai pris la clef là où le gardien l’avait laissée tomber, au milieu du plancher, j’ai déverrouillé ses chaînes et je suis sortie avec lui, devant le gardien qui était, à ce moment-là, étendu par terre. Noble déesse, a-t-il dit.

Demi-déesse, ai-je corrigé. Et vous devriez vous relever.

D’accord, a-t-il dit, mais il n’a pas bougé.

Au revoir, j’ai dit.

Au revoir.

Le prisonnier et moi avons marché, tranquillement, dans la rue, et nous avons tourné le coin avant de nous mettre à courir pour sortir de la ville, descendre le chemin, puis le sentier, traverser les broussailles, les arbres, jusqu’à la rivière.

 

Nous sommes restés tous les deux debout dans l’eau qui était merveilleusement, chaleureusement froide. Es-tu un chrétien, un barbare, un criminel ou une combinaison de tout ça ? j’ai demandé.

Le prisonnier a remué les orteils dans l’eau et a lentement hoché la tête.

J’ai des armes, ai-je dit. Et des poisons. Et je sais comment tous les utiliser, d’accord ? Je ne suis pas stupide, faible ou lente, d’accord ?

Il a de nouveau hoché la tête, remué les orteils.

J’ai besoin que tu restes, j’ai dit. J’ai besoin que tu m’aides, que tu restes avec moi, d’accord ? Même si ce n’est que pour quelques jours, une semaine, j’ai besoin que tu restes.

Sa langue, sa maison, étaient loin de là, loin de moi, mais il a hoché la tête. Il est resté. Il s’est battu.

 

Jusqu’à ce qu’il parte. Mais à ce moment-là, nous en avions libéré d’autres, trouvé d’autres qui eux-mêmes étaient restés, s’étaient battus et en avaient trouvé d’autres, libéré d’autres qui étaient restés puis partis et restés puis partis et restés puis partis, leurs épées dans leurs manches à mes côtés dans les villes, leurs corps tièdes et proches dans le camp, chantant, priant, mangeant, buvant, se rapprochant dans la nuit, parfois les uns des autres, parfois de moi.

Certains restaient pendant des semaines, d’autres des mois, ou quelques jours seulement. L’un d’eux, un garçon, est resté pendant un an, cinq mois et six jours. Ses mains étaient exactement de la même taille que les miennes, mais plus douces, des années plus douces. Quand nos doigts se repliaient ensemble, c’était comme deux versions de ma main, l’une qui aurait pu être et l’autre qui était.

Tu pourrais, disait-il, tu pourrais venir. Rentre à la maison avec moi.

Non, disais-je, sa peau comme de la soie contre la mienne. Il faut que je fasse le guet. Il faut que j’attende.

 

Peu après cela, pas trop longtemps, un groupe de chrétiens libérés qui étaient avec moi depuis deux semaines sont partis à la rivière pour chercher des moules d’eau douce. À ce moment-là, ils étaient les seuls autres avec moi. À bientôt, ont-ils dit.

D’accord, j’ai répondu, à bientôt.

Ils sont partis et ne sont jamais revenus, et j’étais seule, à nouveau.

 

Je vais attendre quelques jours, me suis-je dit. Quelques jours pour soigner le chien dont l’œil était infecté et coulait sur son museau et sur tout ce qu’il touchait, et pour rassembler ce qu’il me fallait, de nouvelles provisions et des plans, et puis, à l’une des prisons plus petites, l’une des prisons privées, peut-être, à l’arrière d’une villa, l’une des prisons pour les esclaves peu coopératifs, un petit endroit du genre, un endroit gérable, je me risquerais à une expédition en solo. Je l’avais déjà fait et je pouvais le refaire. Dans quelques jours. J’étais seule, j’étais fatiguée. J’avais simplement besoin de quelques jours.

 

Et puis je suis tombée malade. Comme Gema et Germana et Liberata avaient été malades auparavant. Les prisonniers étaient partis, le garçon était parti, Liberata était partie, Basil était partie, Marina et Cyllius étaient partis, partis, j’étais seule, et la fatigue grandissait et l’obscurité se frayait un chemin, revenait, et je m’allongeais, fermais les yeux, et ma mère apparaissait.

Ce sont toujours les bébés d’hiver qui deviennent les plus tristes en vieillissant, disait-elle, lourdement enceinte, en versant de l’eau dans un porridge qui était plus bale que grain, un petit peu à la fois, pas trop, pas trop.

Comme toi ? j’ai demandé, en me tenant proche malgré la chaleur du feu, dans l’espoir d’attraper une goutte, une éclaboussure que je pourrais lécher.

Oui, a-t-elle dit. Et comme toi. Un peu d’eau encore, pas trop.

Est-ce qu’on n’est pas nées au printemps, plutôt, au début du printemps ?

Hum. On pourrait dire ça, j’imagine, a-t-elle dit. J’imagine qu’on verra, a-t-elle dit en redressant la gourde, bouchon sur le col, sans une goutte, sans la moindre éclaboussure.

 

Je suis tombée malade et je restais allongée en proie à des rêves pénétrants où il y avait des mères qui remuaient des mixtures et des sœurs coiffées de couronnes de citrons. Jamais, avait dit Cyllius. Jamais, jamais, jamais, jamais.

 

Je restais allongée, entre chez-moi et ailleurs, et j’attendais.

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