N'ayons pas peur du ciel

Emma Hooper · Chapitre 3 sur 31

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N'ayons pas peur du ciel

5 – Liberata

5

Liberata

 

Bonjour ! Je m’appelle Liberata.

Mais vous le savez déjà, j’imagine. Vous le savez parce que vous l’avez lu, probablement, juste en haut. Juste avant que je le dise. Alors je n’avais pas besoin de le dire. Mais trop tard. Je l’ai dit.

Quoi qu’il en soit, merci de l’avoir relu. Et de rester. Je sais que je ne suis pas l’une des sœurs célèbres. Je ne suis pas l’une des plus importantes. J’imagine que vous avez ouvert ce livre en vous attendant à lire au sujet de saintes célèbres, ne serait-ce qu’un peu célèbres, très très légèrement célèbres, comme… comme cette souris, au village, qui se baladait à dos de chèvre, ce genre de renommée. Mais je ne possède même pas ce type de célébrité, je ne suis pas comme cette souris, pas comme Quiteria, Marina ou même Vitoria. Mais vous lisez tout de même, alors c’est bien, c’est formidable. C’est très gentil. Et à cause de cela, et parce que je vous aime bien, je vais vous dire quelque chose. Je vais vous dire quelque chose que personne ne sait. Ni Quiteria ni Marina ni même Gema. Personne, sauf moi. Prêts ? D’accord. Je vais vous le dire.

 

Quand j’étais enfant, une enfant normale à la peau lisse comme mes sœurs, chaque année, la veille de mon anniversaire, je me couchais moi et quand je me réveillais, j’étais devenue quelqu’un d’autre. J’étais cette personne jusqu’à ce qu’elle meure, puis je me réveillais de nouveau et j’étais redevenue moi, moi le matin de mon anniversaire. J’étais plus vieille et elle était morte. Cela arrivait chaque année, chaque année, jusqu’à ce que je manque mourir moi-même, gelée et brûlée en même temps, tellement bruyante et tellement tellement tellement silencieuse, tout à la fois.

C’était toujours de bonnes personnes, celles que je devenais. Pas simplement bonnes comme nous l’étions, comme quand on s’efforçait de ne pas marcher sur les bébés, ou de ne manger que notre part de pain, ou même de ne pas absorber un peu plus d’huile qu’on aurait dû avec notre bout de pain en faisant comme si c’était par accident, parce que ce genre de choses peut facilement arriver par accident, qui sait à quel point notre bout de pain était sec, peut-être très très sec, alors il boit non seulement la quantité d’huile qui nous est allouée, mais aussi celle de notre sœur, et peut-être aussi une petite part de celle de nos faux frères et sœurs ; la bonté de ces personnes ne se limitait pas à cela. Elles étaient réellement bonnes. Tellement bonnes qu’elles en étaient illuminées de l’intérieur, et moi aussi lorsque j’étais elles. Tellement bonnes que, quand j’étais elles, je pouvais retenir mon souffle et m’accrocher à cette bonté qui me soulevait dans les airs, me faisait quitter le sol.

Et même si ces personnes que je devenais étaient presque toujours plus vieilles que moi, elles étaient aussi toujours plus jeunes, beaucoup, beaucoup plus jeunes parce qu’elles étaient nées des années, des années et des années après moi. Des années dont les chiffres semblaient impossibles : 300, 1179, 1663…

Or voici : ce n’est pas seulement en rêve, dans ces rêves d’anniversaire, que j’y parvenais. Rendue à mon septième anniversaire, j’avais découvert que, de temps à autre, dans la vraie vie, j’arrivais à capter la même lueur de bonté, et pas uniquement en me retenant de donner un coup de pied à un bébé qui m’avait mordu la jambe ou en m’abstenant de voler l’eau destinée à la chèvre, mais grâce à quelque chose de beaucoup plus vaste, de plus profond ; comme ce jour où Gema et moi avons failli débouler jusqu’au fond du canyon mais que nous nous sommes rattrapées et que nous avons remonté jusqu’en haut, de sorte qu’on ne savait même plus laquelle était tombée et laquelle avait été aidée, et quand on a regagné le haut de la pente, nos cœurs battaient, battaient, battaient à tout rompre, et on riait, même si on pleurait aussi un peu, et à cet instant je l’ai senti ; je l’ai senti, je l’ai su et j’ai retenu mon souffle, je me suis accrochée et pendant un instant, un tout petit instant, j’ai flotté dans les airs, j’avais quitté le sol, je sentais la fraîcheur de l’air sur la plante de mes pieds, je m’étais libérée de la terre brûlante et dure.

Et puis je me suis demandé si l’arrière de ma tête ressemblait à l’arrière de la tête de Gema et je suis retombée.

Gema n’a rien vu. Ça n’a pas duré très longtemps, cette première fois. Ça ne durait jamais très longtemps, en fait. Mais j’ai appris, à tout le moins, à mieux le contrôler, à attraper comme il faut cette lueur dès le début et à m’y fondre, avec mon souffle, mes pensées, mon cœur, de sorte qu’elle grandissait, grandissait et qu’il devenait possible de la diriger. Non pas de la contrôler, pas tout à fait, mais de la diriger, un petit peu. Comme un gros bélier, ou un bébé stupide. J’ai appris à ne pas me laisser distraire, et cela m’a aidée. Cela m’aide.

Mon premier anniversaire a été l’occasion de mon premier rêve. Le premier de ces rêves d’une autre vie et aussi le premier rêve que j’ai jamais fait, ou, en tout cas, le premier dont je me souvienne. De toute manière, la vie d’un bébé est une sorte de grand rêve, n’est-ce pas ? Un brouillard de lumière, de faim, d’obscurité, de soif, de son, de formes et de mères.

Quand je me suis endormie, ce dernier soir sans âge, j’ai fait mon premier rêve. J’ai rêvé de la faim. Une faim terrible, infinie, diabolique. J’ai rêvé de dix-huit ans de faim, inassouvie peu importe la quantité de lait que j’ingurgitais ; j’ai rêvé de téter, téter, téter, téter, téter, téter et téter et puis, finalement, ma mère, dont je tétais le sein pendant tout ce temps, pendant ces dix-huit années, a baissé les yeux vers moi, vers mon visage affamé, et sa bonté m’a emplie si vite que tout le lait est remonté en moi, j’ai ouvert la bouche et je me suis réveillée, âgée d’un an, couverte de mon propre vomi.

 

À deux ans, une bande de créatures mi-humains, mi-oiseaux, étincelants et dansants, sont apparus et m’ont soulevée, mais sans me toucher, simplement en dansant, en riant et en m’invitant à m’élever avec eux, pour rire et danser.

 

À trois ans, je savais parler aux plantes, mais seulement à celles qui étaient comestibles, pas aux plantes poisons, et chanter, chanter jusqu’à m’élever aussi haut que mes notes.

 

À mon quatrième anniversaire, j’avais une tête de chien, mais un corps d’être humain. Le corps d’une grande personne, un très grand homme adulte. Un assoiffé, encore une fois. Je me promenais, cherchant de l’eau dans un lieu où les arbres étaient si hauts et si épais que le ciel apparaissait vert plutôt que bleu. Tout était vert, vivant, mouvant ; il y avait des insectes partout. C’était un endroit merveilleux pour marcher, et mes jambes étaient tellement longues, beaucoup plus longues qu’à l’habitude, que pendant un moment j’en ai oublié ma soif et j’ai simplement pris plaisir à marcher, enjambant les choses à grandes foulées, buissons, arbres tombés et le reste. Une fois le plaisir émoussé, je me suis rappelé ma gorge sèche et j’ai recommencé à chercher de l’eau, me servant de mes yeux, comme de coutume, et de mon nez, parce que j’avais une tête de chien et que je pouvais tout humer : couleurs, formes, tailles. Il y avait bien les insectes, mais ceux-ci sont pour la plupart craquants et secs, sans grand liquide ; et beaucoup de plantes aussi, mais il me fallait plus d’eau que les plantes peuvent en contenir. Alors j’observais et reniflais, observais et reniflais, et je me promenais à grandes enjambées jusqu’à ce que je trouve une odeur à suivre, une odeur bleu vif au milieu de tout ce vert, le sillage rond et vif d’une odeur qui m’a attirée, attirée jusqu’à ce que je finisse par arriver à une rivière, aussi rapide que la lumière, plusieurs, plusieurs, plusieurs fois large comme mes bras, dix fois au moins, l’odeur émanant de ses berges si généreuse et si suave que j’ai failli m’élever, déjà, juste là.

Mais à ce moment-là je me suis rappelé ma soif et cela a interrompu l’envol, je me suis agenouillée pour boire, boire enfin, et j’essayais de décider si je devais boire comme une personne, dans mes mains en coupe, ou comme un chien, en me servant seulement de ma langue, quand j’ai entendu un bébé, un bébé humain, qui pleurait quelque part, tout près.

Je suppose que l’odeur de la rivière était si puissante qu’elle m’avait empêchée de remarquer la présence de ce bébé plus tôt. J’ai cessé de penser à boire. J’ai hésité. Pourquoi y avait-il un bébé, là, au milieu de cette sorte de boisé sauvage ? Était-il perdu ? Oublié ? Et pourquoi pleurait-il ? Est-ce qu’un scorpion était en train de le piquer ? Je n’avais pas peur des scorpions, plus maintenant, pas depuis que Gema en avait glissé un sous ma tunique, même si elle prétend que c’est faux, et que je m’étais mise tellement en colère que je l’avais saisi à mains nues et l’avais jeté sur elle. Ou peut-être le bébé avait-il soif, comme moi. Quoi qu’il en soit, il n’était pas content. Je connaissais bien cela, les bébés mécontents ; notre mère en avait des tas. Et je savais combien ils étaient fragiles ; tout pouvait leur faire du mal, les tuer : un scorpion, une toux, un refroidissement, une brûlure. Alors même si j’avais encore soif, encore plus soif, à proximité de toute cette eau, je me suis détournée de la rivière et je me suis laissé guider par mes oreilles et par mon nez jusqu’au bébé.

C’était un garçon. Tout nu, rouge, hurlant près d’une plante hérissée. Il était assis. Ça sentait le bébé. Les bébés mammifères partagent tous la même odeur, je le savais maintenant. Une odeur qui veut dire : Aidez-moi. Restez avec moi. Qui veut dire : Ne me mangez pas. Il devait avoir cet âge où l’on est capable de s’asseoir mais non pas de se déplacer. En me voyant, il s’est arrêté de pleurer et m’a plutôt dévisagée, peut-être à cause de ma tête de chien.

Allons, j’ai dit. Allons, bébé, ne pleure pas. Même s’il ne pleurait déjà plus. As-tu soif ? j’ai demandé. As-tu chaud ? Est-ce que quelque chose t’a piqué ?

Le bébé a soupiré. Non, non, a-t-il dit. Ce qui m’a étonnée, parce que je ne m’attendais pas à ce qu’il soit capable de répondre. Ou même de soupirer, en réalité.

J’ai seulement besoin de traverser, a-t-il dit. Mais il n’y a pas de moyen de traverser.

Traverser ?

L’eau.

La rivière ?

Oui, l’eau de la rivière. Mais il n’y a pas de pont et il n’y a pas de bateau.

Je n’étais pas sûre qu’un pont ou un bateau auraient été utiles, en vérité, puisque le bébé n’était qu’un bébé, mais je ne l’ai pas dit. J’ai plutôt tourné la tête vers la rivière, large et rapide, et puis vers mes jambes d’homme adulte, longues et fortes ; sans doute suffisamment longues et fortes, même si je ne pouvais pas voler, même s’il me fallait traverser à gué, et j’ai dit :

D’accord, pas de problème. Je pense que je peux te porter.

Ce serait formidable, a dit le bébé. Vraiment, vraiment formidable. Merveilleux. Mais d’abord, tu as soif, non ? a-t-il demandé. Tu n’as pas besoin de boire ?

Oui, c’est vrai.

Tu as une soif immense, insupportable, tu es quasiment mort de soif, mais tu es d’abord venu me trouver, a dit le bébé. C’était vraiment gentil. Écoute, a-t-il repris, je ne suis pas très pressé. Pourquoi tu ne vas pas boire d’abord, boire tout ton soûl, et puis tu me feras traverser après ?

D’accord, j’ai dit. Bonne idée.

Alors j’ai laissé là le bébé, puisqu’il avait dit que je pouvais et que je ne voyais rien de poison ou de féroce à proximité, et je suis retournée à la rivière. À ce moment-là, ma soif était si puissante que je ne me suis pas embarrassée de mes mains : je me suis simplement agenouillée, j’ai penché la tête et j’ai lapé l’eau à grandes goulées merveilleuses. J’ai bu et bu et l’eau avait le goût de la lumière quand on ouvre les yeux pour la première fois le matin. J’ai bu, bu et bu tant et si bien que le niveau de l’eau a baissé, le courant s’est calmé et j’ai songé : Eh bien, si je n’étais pas capable tout à l’heure, je peux certainement traverser à gué maintenant, même en portant un bébé.

Quand je suis revenue, le bébé était assis, en train de jouer tranquillement avec ses orteils. D’accord, bébé, ai-je dit. Allons-y. J’ai glissé mes mains, des mains humaines et non pas des pattes de chien, sous ses aisselles, et je l’ai soulevé.

J’avais déjà soulevé des bébés, plein de bébés, mes petits frères et sœurs pour de faux et tous les autres enfants qui se promenaient tout le temps à quatre pattes dans le verger ; la petite sœur de Quiteria, qui essayait toujours de se sauver pour aller dans le ruisseau ; le frère de Gema et Germana, qui criait à fendre l’âme dès qu’on le laissait seul dans leur hutte, ce qui était souvent le cas ; et tous les autres. Certains étaient minuscules, plus légers qu’un lézard, d’autres très costauds et ronds, plus lourds qu’une chèvre gestante. Je soulevais tout le temps des bébés qui étaient lourds, très lourd. Mais ils n’étaient rien comparés à ce bébé près de la rivière. J’avais beau être un chien-homme adulte et il avait beau paraître minuscule et sous-alimenté, ce bébé pesait plus que tout ce que j’avais jamais soulevé, pas seulement les bébés. Plus lourd que les chèvres, plus lourd que les caisses de citrons, plus lourd que moi-même. Le soulever, c’était comme soulever un arbre ancien-ancien, les racines et le reste, seulement avec les mains. Je l’ai fait, j’ai soulevé le bébé, mais ça a failli avoir raison de moi.

Je l’ai juché sur mes épaules et j’ai inspiré profondément. J’ai fermé et rouvert les yeux pour essayer de reprendre mon équilibre. Ouf, j’ai dit.

Désolé, a dit le bébé.

Ce n’est pas ta faute, j’ai répondu. J’ai réussi à faire un pas, puis deux, en direction de la rivière. Même si elle était plus basse maintenant, et plus calme, je commençais à douter d’être capable de traverser en portant tout ce poids. J’ai avancé, un pied dans l’eau, ma jambe s’est enfoncée rapidement dans le limon et la vase, et j’ai perdu l’équilibre. J’ai lâché les jambes du bébé, j’ai lancé les bras en avant pour essayer d’amortir ma, notre chute, et j’ai dit :

Mes…

Le bébé a poussé un cri et s’est agrippé à la fourrure sur ma tête, y enfouissant le visage

et son odeur, l’odeur de sa tête, de sa peau, de sa douceur de petit bébé, de sa pureté, de sa rondeur, de sa plénitude, comme un fruit, comme la vie, comme

des sœurs, j’ai dit. Comme mes sœurs quand nous n’étions encore que des bébés, quand nous n’étions qu’odeur les unes pour les autres, rien d’autre, c’était tout et

et et

et mon pied s’est arraché à la boue le plus facilement du monde. Et il a continué à monter, toujours plus haut, et l’autre pied aussi, et le reste de mon corps, et le bébé sur mes épaules ; nous nous sommes élevés, hors de l’eau, au-dessus de l’eau, et nous avons traversé la rivière avant de nous reposer, doucement, délicatement, sur l’autre berge.

Le bébé est descendu de mes épaules et a glissé le long de mon dos, tout seul.

Voilà, a-t-il dit. Je savais que tu serais capable.

Puis il a embrassé mes jambes, une fois chacune, juste sous le genou, et il s’est sauvé en rampant à travers les buissons.

 

Cette version de moi dotée d’une tête de chien n’est pas morte avant longtemps, bien qu’elle ait plusieurs fois failli mourir. Habituellement, presque toujours, on peut échapper à la mort en s’envolant, surtout quand les gens ne s’attendent pas à ce qu’on sache voler. Au bout du compte, je suis morte parce que ma tête de chien a été tranchée, ce qui était triste, mais aussi correct, parce que c’était toujours un peu difficile d’être à la fois un chien et un être humain. Alors ils m’ont coupée en deux, et je suis morte, et puis je me suis réveillée et j’avais quatre ans.

 

Et puis j’ai été un homme qui s’envolait dès que j’entendais de la musique, que je le veuille ou non, de manière incontrôlable, de plus en plus haut jusqu’à ce que la musique se taise ou que je ne puisse plus l’entendre, et puis j’ai mangé du pain moisi, je suis morte et je me suis réveillée âgée de cinq ans.

 

Et puis j’ai été une fille si belle que les gens mouraient juste à me regarder, ce qui me chagrinait, alors je leur demandais de ne pas être morts et ils revenaient à la vie, exprès pour moi, mais un homme s’est fâché si fort contre ma beauté, parce que la beauté peut avoir cet effet, ce qui est étrange, ce qui ne semble pas bien, que plutôt que de mourir il a jugé que c’était moi qui devrais mourir et il m’a poignardée dans le cou de sorte que mon sang, aussi magnifique que moi, a giclé en magnifiques rubans rouges et puis je suis morte et je me suis réveillée et j’avais six ans.

 

Et puis un garçon a voulu donner un coup de pied à ma mère, alors j’ai fait tomber son pied, et j’ai fait se détacher tous les orteils de son pied aussi. Puis il a demandé pardon, alors j’ai recollé les orteils sur son pied et son pied sur sa jambe, du bon côté et tout. Puis je suis tombée malade et j’ai essayé d’aller vivre dans un arbre pour me rétablir, mais en vain, je suis morte et un million d’enfants ont pleuré et puis je me suis réveillée et j’avais sept ans.

Puis j’ai demandé à des gens de me construire une haute colonne faite de pierres empilées, ce qu’ils ont fait pour moi parce que j’étais gentille et tellement généreuse et parce qu’ils étaient gentils et généreux aussi, et quand ils ont eu fini j’ai volé jusqu’au sommet et j’ai vécu là, parce que c’était tellement bon de vivre si près du ciel et parce que j’avais appris à parler au soleil alors je ne me sentais pas seule. Des gens m’apportaient des paniers de nourriture ou des cruches d’eau et je les faisais voler jusqu’à moi, je mangeais et je buvais avant de les faire voler jusqu’au sol, doucement, pour ne pas frapper la tête de quelqu’un. Les gens m’apportaient aussi des messages destinés au soleil, que je lui transmettais, sans plus de cérémonie, pendant que le soleil et moi discutions, et le soleil ne s’en formalisait pas ni moi non plus. Puis le soleil a demandé si je pouvais m’approcher un peu pour qu’il puisse mieux m’entendre, alors j’ai demandé aux gens de me construire une colonne plus haute, ce qu’ils ont fait. Puis une troisième, et une autre encore, jusqu’à ce que je sois si haute que je n’avais qu’à chuchoter pour que le soleil m’entende. Les gens en bas, sur le sol, ne m’entendaient plus, mais ce n’était pas grave, parce qu’ils continuaient à m’envoyer des paniers et des cruches, mais désormais ils glissaient aussi leurs prières dans les paniers, pour que je les lise au soleil. Et entre eux et le soleil et les étoiles, qui ne parlaient pas mais qui brillaient d’un éclat rythmique que je pouvais maintenant percevoir, de la hauteur où je me trouvais, ce qui était comme un langage, entre tout cela j’étais heureuse, très heureuse, là-haut. Et je suis restée là-haut et heureuse jusqu’à ce que je sois très vieille et puis je me suis pelotonnée un jour, comme un très vieux chien, et j’ai laissé le soleil et les étoiles me chanter leur chanson jusqu’à ma mort. Et puis je me suis réveillée et j’avais huit ans.

 

Et puis le village est tombé malade.

Ce n’était pas mon anniversaire ; je n’étais pas quelqu’un d’autre ; je n’étais pas remplie de lumière, d’amour ou de bonté ; j’étais simplement moi, normale, et tout le monde était malade. Pas moi, mais tous les autres, presque tous les autres. Mes sœurs Gema et Germana étaient malades. Le village, le pays, l’empire – tous malades.

Ils ont eu la fièvre ; ils se sont allongés ; ils ont dormi ; j’ai dormi ; nous avons tous dormi ; je me suis réveillée, et pas eux. Je me suis réveillée d’un sommeil sans rêve, et mes sœurs Gema et Germana étaient mortes, pour vrai, dans la vraie vie, et j’étais sciée en deux pour vrai.

Même si j’avais vu beaucoup de morts et d’agonisants dans mes rêves, et que j’y étais morte moi-même plusieurs fois, huit fois, c’était différent. C’est ainsi que j’aurais dû me sentir quand j’avais une tête de chien et qu’on m’avait coupée en deux, mais à ce moment-là je n’avais rien éprouvé, et toutes les autres fois non plus, jusqu’à maintenant, comme si mon corps avait gardé la douleur, l’avait emmagasinée, et puis Gema et Germana étaient mortes et tout s’était répandu, libéré, tout d’un coup, et j’avais été sciée en deux pour vrai. Chaque jour. Chaque respiration. La lame émoussée se frayant lentement un chemin, plus creux, plus creux, plus creux, plus creux, plus creux, plus creux, plus creux, chaque jour, chaque respiration. Une moitié de moi là, vivante, et une moitié de moi disparue, avec elles. Je fermais les yeux et cela me déchirait ; je les ouvrais et cela me déchirait.

Le soleil brillait, les arbres poussaient, et les mouches que Germana haïssait parce qu’elles lui volaient tout le temps dans les yeux, plus dans ses yeux à elle que dans les yeux de qui que ce soit, bizarrement, volaient encore, dans les yeux d’autres personnes. Rien d’autre ne s’était arrêté, rien d’autre n’avait changé.

De temps en temps, j’étais comme eux, moi aussi. Comme le soleil, les arbres et les mouches. Je me laissais accidentellement sombrer dans le sommeil, comme avant, ou je laissais Basil me faire rire, comme avant, et pendant une seconde j’oubliais la scie ; il n’y avait que moi, encore entière, comme avant.

Et puis je me rappelais. De façon aussi aiguë que la première fois, je me rappelais. Et la lame me transperçait à nouveau, encore, encore, et je jurais, encore, de ne jamais, jamais céder au sommeil ou au rire, de ne jamais plus être entière de façon à ne jamais plus être sciée en deux. Je travaillais seule tant que je le pouvais ; je glissais des pierres dans mon lit.

 

Ma mère observait. Ma mère qui, avant que tout le monde tombe malade, se glissait parfois des écorces de citron dans la bouche et se fendait d’un large sourire pour que ses dents paraissent encore plus jaunes que ses quelques vraies dents.

Ma mère observait et, après deux mois, elle a dit :

Liberata, tiens.

Elle m’a tendu un morceau de cuir de lapin, reste d’un animal que nous avions attrapé et mangé quelques semaines plus tôt. Attache ça autour de ta cheville, a-t-elle dit.

J’ai pris la lanière de cuir et j’ai essayé de la nouer mais je n’ai pas réussi, alors elle a posé le bébé qu’elle tenait d’un bras, pas le nôtre, le bébé de quelqu’un d’autre, elle s’est penchée et l’a attachée pour moi. Elle l’a nouée juste un peu trop serré, de sorte qu’elle mordait un petit peu dans ma chair à chacun de mes mouvements.

Tu sens ça ? m’a-t-elle demandé.

Oui.

Bien, a-t-elle dit. Tu le sentiras toujours. À chaque pas.

Le bébé s’était éloigné à quatre pattes et avait trouvé par terre un chardon qu’il essayait de manger. Ma mère s’est relevée, est allée rejoindre le bébé, qu’elle a repris. Elle a plongé le doigt dans sa bouche et, d’une chiquenaude, a délogé le chardon qui est tombé par terre.

Maintenant, sors ces cailloux du lit, d’accord ?

Le lit n’était pas uniquement à moi. Je le partageais avec Basil et un enfant plus vieux et un plus jeune. D’accord, j’ai dit.

D’accord, a-t-elle dit. Bien.

Elle a hissé le bébé un peu plus haut sur sa hanche et est retournée dans le verger. Je l’ai regardée s’éloigner et j’ai compté les bandes de cuir à ses chevilles, trois d’un côté et cinq de l’autre.

 

Il y avait derrière les maisons un endroit où personne n’allait jamais parce que les arbres étaient vieux et morts, et le sol grouillait littéralement de fourmis. Ça ne me dérangeait pas, pourtant, parce que si les fourmis piquaient les autres, comme Gema et Germana autrefois, et Marina et Basil et parfois même Quiteria maintenant, elles ne me piquaient jamais, moi. Les après-midi, quand tous les autres dormaient, je me rendais à cet endroit, je m’allongeais et je fermais les paupières, mais je ne dormais pas. Je songeais au jour où Gema et moi étions tombées dans le canyon et je laissais le soleil palpiter sur ma peau d’un chaud éclat doré, brillant et plein, et je murmurais des chansons pour lui, pour Gema et Germana, des chansons d’amour heureuses que chantaient les adultes, parfois, dehors, le soir, en faisant brûler des branches malades, quand ils étaient assez ivres pour se rappeler comment être heureux, et les douces berceuses qu’ils chantaient, parfois, la nuit, quand tout était assez tranquille, enfin, pour se rappeler comment être doux. Je laissais entrer le soleil et je fredonnais un chant-murmure pour mes sœurs et pour le soleil, jusqu’à ce qu’il me tire à lui, comme dans mes rêves. Je m’élevais dans les airs et les fourmis s’agitaient dans l’ombre que je laissais au sol.

 

Je ne montais jamais très haut de cette façon, un doigt ou deux. Il m’arrivait d’écraser les fourmis en redescendant, surtout lorsque je vacillais, que je perdais le contrôle et que je revenais rapidement au sol, et ça me faisait de la peine, mais pas trop de peine, parce qu’il y avait tellement de fourmis qui, de toute manière, paraissaient identiques. Je me relevais pour m’asseoir et j’attendais que les fourmis intactes emportent les fourmis écrasées avant de me rallonger et d’essayer encore une fois.

Je le refaisais et le refaisais à nouveau jusqu’à ce que je sois si fatiguée et me sente si vide qu’il me fallait dormir pour vrai, là, sur le sol, avec les fourmis tout autour qui ne me piquaient jamais et n’entraient pas dans mon nez. Je dormais d’un sommeil profond, lourd et sans rêve.

 

Et puis, un soir, j’ai pris mon souper, gruau, jus de citron, eau, même chose que d’habitude, et je me suis sentie mal. Je me suis excusée, je suis allée derrière un buisson, comme pour uriner, et j’ai tout vomi. J’ai recouvert le vomi de feuilles et suis rentrée finir de souper comme si de rien n’était.

Puis, le lendemain matin, un bébé a voulu me mordiller les doigts et il s’est écarté brusquement, trahi. Ma peau était trop chaude, brûlante. Il m’a regardée comme s’il savait ; quelque chose bouillonnait, quelque chose se préparait.

Et puis le mal est revenu, s’est répandu, comme une double saison de chenilles, et cette fois il est entré en moi, et a grandi.

 

Et puis est arrivée la veille de mon neuvième anniversaire, de notre neuvième anniversaire à nous toutes. Et comme j’étais malade, très malade à ce moment-là, je dormais la plupart du temps, jour et nuit je dormais, mais quand cette nuit est arrivée, dans ce sommeil, j’ai fait un rêve. J’ai rêvé que j’étais moi. J’étais simplement moi, Liberata, j’avais presque neuf ans, et je me tenais à un endroit en hauteur, mais je n’avais pas peur, pas peur du tout. Et tout le monde était là, tout le monde. Il y avait même des chiens. Même des chevaux. Et Quiteria, Marina, Basil et Vitoria. Même Gema. Même Germana. On se tenait toutes par la main, j’ai pris une grande inspiration pour crier, crier à quel point j’étais heureuse, pour crier aussi fort que je le pouvais, mais à ce moment-là, tout à coup, le soleil a dit :

Chut.

Le soleil a dit :

Tais-toi, Liberata. Garde ton souffle.

Chut, chut, chut, il a dit. Garde ton souffle, garde-toi. Tais-toi, Liberata.

Alors je n’ai pas crié. Je suis restée silencieuse, tellement que le poisson, frais et argenté, qui avait récemment atterri sur mon front, ne s’est pas enfui. Tellement silencieuse qu’il est resté, enroulé sur lui-même, tout rond, et a aspiré ma chaleur, vers le haut, loin de moi.

 

Et le soleil n’était-il pas brillant ? Le poisson n’était-il pas frais ? Si on se tait, si on écoute, la lueur des étoiles n’est-elle pas exactement comme de la musique ? N’est-ce pas ? N’est-ce pas ?

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