N'ayons pas peur du ciel

Emma Hooper · Chapitre 8 sur 31

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N'ayons pas peur du ciel

5 – Liberata

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Liberata

 

Quand on est malade, on peut parler doucement. Je ne vous souhaite pas d’être malade, mais si cela vous arrive, essayez et vous verrez. Quand on est très malade, on peut parler très doucement, aussi doucement qu’on veut, parce qu’à ce moment, enfin, les gens nous écoutent. Ils interrompent toutes leurs autres activités ou suspendent leurs pensées, ils se penchent vers nous et ils écoutent, ils écoutent vraiment.

 

Quand j’étais malade et que je devenais de plus en plus en plus chaude, Basil, la sœur qui vivait avec moi, courait au ruisseau et revenait, courait au ruisseau et revenait, pour m’apporter tasse après tasse d’une eau trouble. Je devenais pourtant de plus en plus en plus brûlante, nuit après nuit après nuit, jusqu’à ce que ma peau, mon visage, bouillonnent et bouillent et se brisent et que je manque mourir, presque, presque, mais à la fin je ne suis pas morte. Juste à cause. À cause du rêve que j’ai fait, du soleil qui disait : Chut. Du poisson, frais, argent, enroulé sur lui-même. Parce que parfois on meurt et parfois non.

 

Je me suis rétablie. Pas mon visage. Notre mère, à Basil et moi, a proposé de me fabriquer un masque avec un bout de tissu inutilisé, mais il n’y avait jamais de bout de tissu inutilisé, alors il n’y a jamais eu de masque.

 

Je passais beaucoup de temps dans les arbres, aussi haut que possible. De haut, on peut tout voir, et rien ne peut nous voir.

 

Je guettais depuis les arbres du verger du village, où la faim nous rendait frêles et hardies. Je guettais depuis les arbres de notre camp d’enfants, où la soif nous rendait alanguies et lentes. Je guettais depuis les arbres plus hauts et plus forts qui faisaient de l’ombre dans la cour du commandant, où le confort nous faisait prendre du poids, nous faisait perdre la mémoire.

 

Je guettais depuis les arbres nouveaux et étranges de partout, partout où on a couru après cela, quand on courait après s’être enfuies. Tellement, tellement d’arbres différents, des arbres avec de la sève qui collait les doigts ensemble, des arbres avec un parfum qui me faisait tourner la tête, des arbres avec des fruits qui engraissaient les oiseaux et rendaient les gens malades pendant trois jours. Je grimpais et je guettais depuis tous ces arbres, les années passaient comme les bourgeons, comme les oiseaux dans le ciel, trop hauts pour être attrapés, trop hauts pour qu’on en saisisse autre chose qu’un éclair embrouillé et fugitif.

 

Et soudain j’étais devenue grande, presque, adulte, presque. Aussi invraisemblable qu’il y paraisse, j’avais survécu, j’étais tranquillement devenue forte, et je guettais depuis les grands pins de la maison près de la rivière que Quiteria avait faite pour nous. Nous avions de la nourriture, enveloppée dans des sacs et cachée haut avec moi dans les branches les plus élevées, et nous avions de l’eau, qui courait plus abondante et plus rapide, quasiment, que Basil. Et puis nous avions des armes, de vraies armes, qui venaient de vrais soldats, certaines reçues en cadeau, certaines volées. Pareil-pareil, disait Quiteria.

Nous n’avions pas Marina. Elle était restée avec le commandant, avec l’idée du mariage. La veille de notre départ, elle s’était assise à mes côtés près des métiers à tisser, c’était la dernière fois que je m’asseyais à un métier, que je sentais tourner la laine douce-rêche.

Tu pourrais rester, avait-elle dit. Tu pourrais rester avec moi. Je pourrais demander à notre père si, plutôt que de te marier, il pourrait simplement te permettre de venir avec moi. De venir vivre avec moi. Ça lui épargnerait beaucoup d’argent. Cela serait raisonnable, facile. Tu pourrais, avait-elle dit.

J’ai promis à Basil, avais-je soufflé.

Et à Quiteria ?

Et à Quiteria. Je ne peux pas rester, Marina. Je suis désolée, avais-je murmuré.

 

J’avais un petit couteau que j’utilisais pour la nourriture, pour découper et vider de leurs entrailles les oiseaux et les écureuils, et une hache rouillée dont je me servais pour couper et fendre le bois pour le feu. Je n’accompagnais jamais Basil et Quiteria et les chrétiens dans leurs expéditions. J’avais peur. Peur du sang, de la douleur et de la faiblesse de mon propre corps. Peur d’y aller et qu’il arrive quelque chose, quelque chose de mauvais, que je blesse quelqu’un, que je tue quelqu’un, même, peut-être, alors je tomberais, ce serait la fin, et je ne réussirais plus jamais à flotter ni à voler.

Alors je restais, je veillais. Les autres se battaient tandis que j’attendais, je guettais, je murmurais des prières à travers les branches pour qu’ils rentrent à la maison, pour que plus personne ne souffre.

 

J’étais haut dans les branches de l’un de ces arbres aux aiguilles vert nuit quand les chiens, qui étaient endormis, qui étaient le plus souvent endormis, se sont réveillés et levés, aux aguets. Ils avaient senti Quiteria, qu’ils aimaient plus que tout au monde parce qu’elle les aimait plus que tout au monde, et ils s’apprêtaient à l’accueillir et à lécher ses plaies si nécessaire. J’ai plissé les yeux jusqu’à voir scintiller comme des étoiles tombées les épées que portaient mes sœurs, jusqu’à pouvoir reconnaître mes sœurs qui les portaient, et qui rentraient à la maison. Il y avait aussi trois autres silhouettes, marchant juste derrière elles. Des prisonniers libérés. Il y en avait tout le temps de nouveaux. Quiteria avait une politique stricte : un jour et une nuit ici, avec nous, après quoi ils devaient partir. Les prisonniers pouvaient aller où bon leur semblait, retourner de là où ils venaient ou partir dans l’autre direction, aller les uns vers les autres ou s’éloigner, ils ne pouvaient simplement pas rester plus longtemps avec nous. Nous donnions à chacun un flanc de lapin séché au sel et nous leur souhaitions bon vent. J’ai fait le compte dans ma tête : nourriture, pansements, espace. Nous en aurions sans doute suffisamment pour trois ce jour-là. Mais pas trois tous les jours. Il faudrait le dire à Basil, encore une fois.

Habituellement, en arrivant au camp, les gens n’avaient rien de plus pressé que de manger, les combattants étaient affamés d’avoir couru et de s’être battus, et les prisonniers étaient affamés d’avoir été emprisonnés, mais pas cette fois. Cette fois, la première chose qu’ils ont faite, que Basil a faite, c’est de crier en direction des arbres, où elle savait que je me trouvais même si elle ne pouvait pas me voir. Elle a crié, tête levée :

Liberata ! Liberata !

Elle criait devant le mauvais arbre.

Ils l’ont trouvée ! criait-elle. Liberata ! Liberata !

Qui ? ai-je murmuré, et les aiguilles ont amplifié et porté ma voix vers le bas, et tout le monde, incluant les prisonniers, s’est retourné, détourné du mauvais arbre, et a de nouveau levé la tête, vers le bon cette fois.

Vitoria ! a crié Basil. Notre sœur !

Vitoria, j’ai répété, trop bas même pour que les aiguilles entendent, mes lèvres formant silencieusement les mots. Notre sœur.

Descends ! a crié Basil. Qu’on puisse parler sans crier !

Et qu’on puisse manger ! a crié une prisonnière.

Les autres prisonniers ont hoché la tête. Deux hommes. Quiteria a hoché la tête aussi.

D’accord, j’ai dit, et je suis descendue.

 

Nous nous sommes assis près du feu pour manger du poisson comme nous en mangions presque toujours, ce qui était ennuyant mais de loin meilleur que des sauterelles ou des lézards. Le soleil s’était couché et l’air de la nuit nous enveloppait de sa fraîcheur, humide, retentissant de chants d’oiseaux nocturnes.

Elle était pareille comme vous, a dit le jeune prisonnier en ne s’adressant à personne en particulier, en s’adressant à nous toutes.

La prisonnière a opiné du chef.

Ils nous ont pris en chasse, a dit le prisonnier plus vieux. Ils nous ont tous pris en chasse, même ceux qui sont importants comme votre sœur. Ils veulent nous éliminer comme des rats. Ils vont bientôt s’en prendre à elle, s’ils ne l’ont pas déjà fait.

La femme a hoché la tête. Comme des rats, a-t-elle répété, la bouche pleine.

Vous croyez qu’on a combien de temps ? a demandé Basil.

Aucune idée, a répondu le vieil homme. Puis il a craché une arête dans le feu.

Très peu de temps, a dit la femme. Vraiment très peu, je dirais.

Le jeune homme a hoché la tête à son tour. Pensif. Il n’avait rien mangé, s’était contenté de boire cinq tasses d’eau de la rivière, l’une après l’autre après l’autre, aussitôt qu’ils étaient arrivés au camp.

Vous êtes sûrs que c’était elle ? L’une d’entre nous ?

À peu près sûr, a dit l’homme. Presque sûr.

Le jeune homme a fait un signe de la tête.

Absolument sûre, a dit la femme. Elle avait coupé ses cheveux, ou on les lui avait coupés, et le peu qui en restait se dressait en touffes hérissées sur son crâne, comme si elle était toujours étonnée, toujours prise par surprise. J’ai la mémoire des visages, a-t-elle dit. Oui. Je suis sûre. Absolument.

Carthage ? a demandé Quiteria.

La femme a pointé vers le lointain, l’est, le sud. Carthage, a-t-elle dit.

 

Carthage. Le mot s’étirait dans ma tête, remplissait tout. Un mot, un lieu si grand qu’il pouvait y entrer des centaines et des centaines de personnes. Des milliers. Plus de gens qu’il y avait d’eau dans la rivière. Et s’il y avait autant de monde, il y aurait plusieurs, plusieurs sortes de personnes. Des personnes de toutes les sortes. Personne ne semblerait différent, parce que tout le monde serait différent. Tout le monde serait pareil dans cette rivière gonflée de différences.

J’irai, ai-je dit.

Se détournant des prisonniers, Quiteria s’est tournée vers moi et Basil, de l’autre côté de la fumée.Non, a-t-elle dit. Non, c’est Basil qui devrait y aller, bien sûr. C’est elle la plus rapide. Je pense que Basil devrait y aller.

Basil m’a dévisagée, à côté d’elle ; a regardé Quiteria, indistincte et embrouillée à cause de la fumée. On devrait y aller toutes les deux, a-t-elle dit. Deux, c’est plus sûr qu’une seule.

Et plus lent, a répliqué Quiteria. Elle avait encore perdu deux dents, sa bouche était tout enflée d’un côté.

 Mais plus sûr, a dit Basil. On peut y aller toutes les deux et récupérer Vitoria, tandis que tu restes ici et que tu continues à libérer des prisonniers, que tu te fais aider par les prisonniers jusqu’à notre retour. Jusqu’à ce que nous soyons toutes de retour.

Et puis nous nous retrouverons toutes ici ? a demandé Quiteria. Vous ramènerez Vitoria et nous nous retrouverons ici ? Oui, a dit Basil. Exactement.

Et sinon, s’il arrive quelque chose, alors à Carthage, ai-je dit tout bas. Va là-bas, cherche là-bas.

Oui, a dit Basil. Exactement. Mais il n’arrivera rien. Nous prendrons des épées et de l’eau, et ça ira, et nous serons toutes les deux de retour avant la fin de cette année.

Pas toutes les deux, toutes les trois, a corrigé Quiteria.

Oui, a dit Basil. Exactement.

Oui ? a dit Quiteria.

Oui, a dit Basil.

Oui, ai-je murmuré.

Et les prisonniers et les chiens mastiquaient de petits os et nous regardaient en silence.

 

Quiteria m’a échangé son couteau contre le mien, me laissant le plus aiguisé, le meilleur. Mais je ne sais pas m’en servir, ai-je dit. Pas vraiment.

Justement, a-t-elle répondu. C’est pour ça que tu en as besoin.

On se reverra bientôt, a dit Basil.

Et Quiteria a répété ses paroles : On se reverra bientôt.

Qui va prendre soin de toi ? ai-je chuchoté. Si je ne suis pas là ? Qui va prendre soin de toi ?

Et Quiteria a souri, et même avec son visage tuméfié et enflé, elle était adorable, comme toujours quand elle souriait. Moi, a-t-elle chuchoté. Ça fait dix-sept ans que je prends soin de vous toutes, je peux prendre soin de moi toute seule. Je vais le faire. Promis.

Nous avions dix-sept ans.

Nous avons pris de l’eau en quantité. Nous sommes parties.

 

Nous avons volé des chevaux, chose que Basil et Quiteria faisaient tout le temps ; chose que je n’avais jamais faite.

Mais, ai-je dit, je ne sais pas quoi faire. Comment contrôler un animal comme ça.

Tu ne le contrôles pas, a dit Basil, tu lui parles.

Avec les jambes ?

Oui. C’est aussi facile que parler.

Parler n’est pas facile. Pas toujours.

Tu n’as pas essayé de le faire ainsi. Peut-être que tu devrais.

Peut-être.

C’est ainsi que nous avons volé les deux chevaux, et j’ai appris à monter, et, tant que je me rappelais d’écouter aussi bien que de parler avec mes jambes, avec mon corps, c’était facile.

 

Nous avons chevauché dans la direction que nous avaient indiquée les chrétiens, vers l’est et le sud, en dormant pendant les jours distendus par la chaleur, chevauchant pendant les nuits de pleine noirceur qui s’étiraient, longues, longues, complètement vides. Parfois Basil chantait ou priait, mais pour l’essentiel nous chevauchions en silence, devenant expertes à déceler la fatigue d’un cheval à son souffle, à deviner la fatigue l’une de l’autre à la forme que prenait notre silence. Nous chevauchions vers la mer.

 

Nous étions entre deux quand il est venu. Ni ici ni là, ni camp ni Carthage, entre deux. Basil et les chevaux couraient en rêve et je flottais bien au-dessus, dans l’ombre mouvante des plus hautes branches d’un pin parasol, le soleil frappant mon visage en brefs éclairs à travers les aiguilles.

Il n’y avait que moi et l’arbre et le soleil et les rêves et l’arbre et le soleil et les rêves et moi, juste moi, jusqu’à ce qu’il y ait dans l’arbre un éclair qui n’était pas dû aux doux rayons du soleil. Un éclair de lumière nouvelle a balayé mon visage, soudain, aigu, rude.

Non, ai-je chuchoté. Va. Va-t’en. Peu importe ce que c’était, peu importe qui. Non, j’ai chuchoté. Pas tout de suite.

J’ai d’abord regardé Basil, mais elle n’avait rien, elle dormait. Puis j’ai regardé les chevaux et c’était pareil, ils allaient bien. Puis un autre éclair et j’ai fermé les yeux une seconde, juste une.

Et je les ai rouverts, me suis détournée de Basil et des animaux, et j’ai regardé en direction de la lumière.

Et puis il était là. Un soldat, un homme. Qui marchait avec, devant lui, une épée étincelante, lançant des éclairs, un homme qui marchait vers nous.

 

Si je tuais, je tomberais, je le savais. Je ne volerais plus. Mais si je perdais Basil, si je la laissais être perdue, tomber n’aurait aucune importance. Voler n’aurait aucune importance. Rien n’aurait plus jamais d’importance. Il n’y avait pas assez de courroies de cuir dans l’empire, dans le monde entier.

J’ai glissé la main dans le haut de ma manche pour libérer le couteau qui était fixé là, le couteau de Quiteria. Je suis restée immobile, tétanisée, en attendant que l’homme approche, qu’il vienne à moi, et puis, quand il a été assez proche, je me suis laissée aller, j’ai glissé sur le sol derrière lui, j’ai levé le bras et j’ai posé le couteau, le couteau de Quiteria, sur sa gorge.

Va-t’en, j’ai chuchoté. Il n’y a rien pour toi, ici.

Il a inspiré, brusquement, rapidement, et d’une main, une main seulement, il a écarté et fait tomber mon couteau d’un geste sec, puis m’a fait pivoter par le bras de sorte que je me trouvais devant lui. Non, a-t-il dit. Je ne suis pas…

Puis il s’est arrêté et m’a regardée. A regardé mon visage.

Je vais te tuer, ai-je murmuré. Même si mon couteau était par terre et qu’il me tenait. Arrête de me regarder, arrête de me fixer, ai-je chuchoté. Je vais te tuer.

Il a baissé les yeux. Je ne suis pas… Puis il a levé les yeux à nouveau. Tu es… a-t-il dit, tu es…

Je suis guérie, ai-je dit. Je ne suis plus malade. Je ne suis pas, je ne suis pas contagieuse.

Non, a-t-il dit. Non, je veux dire…

Je ne le suis pas, ai-je dit.

Non, Liberata, a-t-il dit. C’est toi. Tu es Liberata. Tu es la sœur de Quiteria.

J’ai cligné des yeux.

Il a cligné des yeux. Je n’ai pas raison ? a-t-il demandé.

Oui.

Il a lâché mon bras. A rangé son épée, dans sa ceinture. Il a posé les mains sur ses yeux et les a frottés comme s’il venait de se réveiller, ou comme s’il avait pleuré. Est-ce qu’elle est là ? a-t-il demandé.

Quiteria ?

Oui, Quiteria.

Non, ai-je dit. Elle est loin d’ici, des lieues et des lieues et des lieues.

Tu es…

J’en suis sûre, ai-je dit en me frottant le poignet là où il l’avait serré. Es-tu son entraîneur, celui d’autrefois ? Près des grosses pierres ? Son professeur de combat ?

Je suis son ami, a-t-il dit. Je m’appelle Cyllius.

 

Il faisait partie de l’armée, celle de notre père. Mais il était aussi chrétien, m’a-t-il raconté. Même si ces choses n’allaient pas ensemble, bien sûr. Ne pouvaient pas aller ensemble. Ils étaient quelques-uns, quelques-uns seulement, et ils le cachaient bien. Ils avaient des symboles secrets. Et, grâce à ces symboles, il leur arrivait d’entendre parler d’autres personnes à qui ils étaient susceptibles de donner un coup de main là où ils seraient stationnés. D’autres personnes vivant dans les collines ou dans des cavernes, ou des pèlerins de passage. Il y a beaucoup de petits campements, beaucoup de gens cachés, a-t-il dit. Nous sortons du camp en douce quand c’est possible, nous leur apportons un peu de nourriture et de vin. Des armes, parfois, quand on y arrive, tout ce qu’on peut apporter. Et ils nous racontent des choses. Des histoires qui nous font trouver d’autres gens à aider, qui pourraient être cachés ou de passage, où, quand. Et, a-t-il conclu, c’est comme ça que j’ai entendu.

Tu as entendu ?

J’ai entendu dire que deux sœurs s’en venaient. Deux sœurs chrétiennes, des sœurs sauvages, exactement pareilles, presque exactement, qui pourraient être ici en même temps que nous et qui pourraient avoir besoin d’aide, et j’ai songé : Peut-être, peut-être… Ses mains étaient toujours levées, il les tenait à la hauteur de sa gorge. Il lui manquait deux doigts, j’ai vu, deux de la même main.

Je suis venu ici tous les matins depuis notre arrivée, a-t-il dit. J’ai guetté et guetté, Liberata, tous les jours, dès que je pouvais m’éclipser, sortir en douce. Tous les jours.

Il a finalement laissé retomber ses mains, puis est allé là où avait atterri mon couteau, qu’il a ramassé. Il est revenu, me l’a tendu.

C’est à toi, a-t-il dit. Tiens, désolé.

Il n’est pas à moi, ai-je répondu. Il est à elle.

À Quiteria ?

Oui. C’est à Quiteria.

Mais tu as dit qu’elle n’était pas ici. Est-ce qu’elle est ici, Liberata ? Il me regardait et ses yeux étaient le ciel. Tu es sûre ? a-t-il demandé. Tu es ici toute seule ?

À quinze pas derrière nous, sous un arbuste qui comptait plus d’épines que de feuilles, Basil dormait.

Elle n’est pas là, ai-je dit. J’en suis sûre. Je suis seule.

Sa bonne main tenait la mauvaise, la recouvrait. Nous repartons après-demain, a-t-il dit. Au nord, à l’est, loin d’ici. Le commandant n’a pas cessé de vous chercher. Je crois qu’il ne cessera jamais.

Notre père ? ai-je demandé.

Le commandant, a-t-il répondu. Il nous force à être constamment en mouvement, toujours aux aguets, il nous fait aller et revenir, tourner en rond. Encore, encore, encore.

Elle n’est pas ici, ai-je dit. Et je ne suis pas ici non plus. Aucune d’entre nous, personne n’est ici.

Cyllius a laissé retomber ses mains. Et moi, a-t-il dit, je ne suis pas là non plus, n’est-ce pas ? Personne n’y était.

Exactement, ai-je chuchoté. Personne n’a vu personne.

Quelque chose, une sorte d’oiseau, a traversé le ciel au vol et nous l’avons tous les deux suivi des yeux.

J’ai failli oublier, a dit Cyllius. Il a tendu la main pour détacher un morceau d’étoffe qu’il portait autour de l’épaule. Enveloppées à l’intérieur se trouvaient une petite miche de pain, une amphore de vin taille enfant, et une pièce de monnaie avec un poisson dessus. C’est pour toi, quoi qu’il en soit, a-t-il dit.

J’ai tout remballé et j’ai noué l’étoffe autour de moi. Merci, ai-je dit.

Est-ce que Quiteria est sur les berges de la rivière, Liberata ? Encore là ?

Je ne peux pas, ai-je dit.

Il a ajusté son épée. D’accord, a-t-il répondu. Je sais.

L’endroit sur sa tunique où frottait l’épée était aminci, d’une couleur plus pâle que le reste.

Lui dirais-tu, quand même, quand tu la verras, que tu m’as vu ? Que j’étais ici, réellement ici ? Que, que je suis de son côté, encore ? De votre côté ?

D’accord, ai-je répondu. J’avais encore le couteau à la main.

Ils vont bientôt remarquer que je suis parti, a-t-il dit. Il faut que je m’en aille.

D’accord.

Il s’est penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à m’embrasser ou à me serrer dans ses bras, mais il a fait un mouvement vers l’arrière. Au revoir, Liberata. Merci.

Au revoir.

 

Il a fait cinq pas avant de se retourner.

Liberata, m’a-t-il hélée, Dieu est amour. Tu sais cela, n’est-ce pas ?

Bien sûr, ai-je chuchoté. Au revoir.

Au revoir, a-t-il répété, puis il s’est redressé de toute sa taille, dos raide, et il est reparti dans la direction d’où il était venu.

 

Je suis remontée dans l’arbre. Quand Basil se réveillerait, je lui donnerais la pièce, elle lui plairait. Je lui dirais que je l’avais trouvée accrochée dans l’arbre, enveloppée dans le tissu avec le pain et le vin. Je lui dirais que c’était tout ce que j’avais trouvé, que tout cela était là, simplement, tout seul.

Nous avons chevauché, chevauché, chevauché.

 

Et puis, à un certain moment, nous avons atteint la mer, de l’eau pour toujours. Et toujours, toujours, toujours. Nous sommes entrées dans l’eau jusqu’aux genoux, le bord de nos tuniques flottant à la surface et redescendant avec l’onde. Basil m’a regardée. Goûte à l’eau, m’a-t-elle dit.

J’ai fait une coupe avec ma main, j’ai pris de l’eau, bu. Puis j’ai vomi.

Du sel, ai-je hoqueté.

Du sel ! Elle a ri. Et de l’eau, ensemble ! Toute cette eau, et rien à boire, pas une goutte ! Elle a ri à nouveau et s’est retournée pour faire face à la mer mouvante, vivante, empoisonnée par le sel. Elle a fermé les yeux et prié.

Je me suis agenouillée de sorte que l’eau atteignait presque mon menton, et j’ai laissé les vagues me pousser-tirer, manquant presque me renverser chaque fois, manquant presque m’attirer sous l’eau, mais pas tout à fait.

 

Au pied de la ville de Carthage, en bas, au niveau de la mer, se trouvait un cercle, un immense port militaire plein d’hommes, de navires et d’armes de guerre. Au sommet, en haut d’une longue pente claire parsemée de grands arbres et d’édifices couleur de miel, il y avait un deuxième cercle, le temple des vestales. Nous avons monté depuis le port, monté, monté, monté. Nous avons passé les gardes, nous sommes entrées et nous avons monté et, comme tous les autres, ce faisant nous avons abandonné une petite part de nous-mêmes et, en retour, nous sommes devenues une partie d’elle, nous sommes devenues la ville, où les rues étaient pleines de monde et où la clameur noyait tout comme le soleil.

Nous avons réussi. J’ai réussi, j’ai dit, et Basil n’a pas entendu, n’a même rien remarqué.

 

Le lendemain matin, nous nous sommes vêtues de blanc, enfilant les capes, les châles et les voiles que Sossia et Maxima, deux des vestales, nous avaient donnés. Et bien que nos tuniques dessous aient été du même gris-brun crasseux que d’habitude, et bien que nous ayons eu des armes là-dessous, enfouies, nous avions l’air Bien. Comme si nous avions pu, réellement, Être Bien. Passablement pures.

 

Qu’est-ce qui se passe si on se fait attraper à se faire passer pour une vestale quand on n’est pas véritablement une vestale ? ai-je chuchoté tandis que nous marchions dans les rues brûlantes de monde, d’animaux, de mouches et de bruit. Tout cela s’écartait devant nous comme des herbes folles s’écartent devant l’eau, aussi c’était un peu plus tranquille et Basil pouvait m’entendre.

On nous tue, a-t-elle répondu.

Oh, j’ai dit.

Du plomb fondu dans la gorge, probablement, a précisé Basil.

Oh.

Mais on n’a pas le droit de tuer une vraie vestale, a dit Basil, alors Sossia et Maxima ne subiraient pas le même châtiment pour nous avoir prêté des vêtements et nous avoir coiffées.

Une vache se trouvait dans la rue devant nous. Son propriétaire, exténué et gêné, essayait de l’éloigner du chemin en disant : VIENS, à l’animal, puis : Désolé désolé, à nous, puis : ALLEZ VIENS, puis : Désolé désolé désolé.

Ce qu’ils leur feraient, plutôt, a continué Basil, c’est de les enterrer vivantes. Ce qui ne compte pas comme de les tuer, même si elles mourraient, certainement, à terme, de faim ou par suffocation. Ce serait simplement indirect. Et ça prendrait plus de temps. Et ce serait… plus sombre.

Oh, j’ai dit.

La vache a fait un pas en arrière. Le propriétaire semblait au bord des larmes.

Rappelle-toi simplement de marcher d’un pas calme et confiant, a chuchoté Basil. Rappelle-toi simplement qu’on est en visite pour le festival et les jeux. Qu’on est en visite depuis l’autre côté de l’eau.

Eh bien, j’ai dit, c’est vrai. C’est bien.

Exactement, a dit Basil.

Le propriétaire a baissé les bras et a laissé la vache aller là où elle l’entendait, à reculons. Il l’a suivie en disant : Désolé, désolé, désolé, et nous avons poursuivi notre chemin. C’était Carthage et c’était merveilleux.

Penses-tu que nous allons la reconnaître ? ai-je demandé à Basil après que la vache et l’homme ont eu disparu dans la foule. Après tellement d’années ?

On est identiques, a dit Basil. Nous toutes.

Vous êtes identiques, ai-je dit. Pas moi.

Oui, toi aussi, a dit Basil. Nous allons la reconnaître et elle va nous reconnaître, a-t-elle dit doucement, fermement.

Comment tu sais ?

J’ai prié.

Et ça fait que tu sais ?

Oui. Et ça fait qu’elle sait aussi. Elle saura.

Un homme qui vendait des rangées et des rangées de petits pots d’huile nous en a tendu un, cadeau ou offrande. Mais Basil l’a refusé d’un geste.

J’ai hâte, a-t-elle dit. As-tu hâte ?

Traversant le merveilleux fabuleux chaos, nous descendions vers le centre, la prison.

Oui, j’ai dit. C’était vrai, même si je n’étais pas trop sûre de savoir hâte à quoi.

 

J’ai essayé de rendre Felicitas confortable, a dit le soldat. On a essayé.

Deux prisonniers étaient pelotonnés ensemble dans le coin de la cellule, là où tombait le rai de lumière de la porte. Des hommes. Ils nous regardaient, yeux écarquillés. Je suis désolé, a dit le soldat. Il a levé les yeux vers moi, vers mon visage, puis a détourné le regard, baissant le regard vers ses mains. Son épée était à terre, appuyée au mur, hors d’atteinte. Mes armes, attachées, étaient lourdes contre ma poitrine et mes hanches. Je ne voyais pas notre sœur ; le soldat devait être entre nous et elle. Désolé, a-t-il répété, plus doucement.

J’ai jeté un coup d’œil à Basil, tentant de croiser son regard, mais elle fixait le soldat, droit devant elle.

Merci, ai-je murmuré. Je suis sûre que vous avez fait de votre mieux. Ce n’est pas de votre faute.

Même si c’était sa faute, disait l’expression de Basil, sa main serrée en poing. Même si la faute revenait exactement à des hommes comme celui-ci.

Vous êtes ici pour la récupérer, j’imagine ? a dit le soldat.

J’ai à nouveau tenté de croiser le regard de Basil. Rien, droit devant.

Oui, j’ai dit.

Le soldat semblait fatigué. Le ciel soit loué, a dit-il dit. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il faut faire d’un bébé. Ça n’était jamais arrivé avant.

Basil a flanché, laissé son regard dévier vers moi avant de le détourner à nouveau, droit devant.

Oui, j’ai dit. Bien sûr.

Oui, a-t-elle dit.

Bien sûr, a dit le soldat, plus pour lui-même qu’à nous.

Il a fait un pas de côté et elle est apparue, notre sœur, comme nous, comme toujours, roulée en boule, encore, sur le sol. Dans une flaque noire. Pas de paille, pas de matelas, juste la terre dure et chaude.

Et sur le sol près d’elle, nu, collé contre son flanc comme un chien, il y avait un bébé.

Nouveau, minuscule. Un bébé comme un souffle retenu.

Une fille se trouvait derrière eux, enceinte et jeune, très jeune, les mains posées sur le flanc et la tête de Vitoria, protectrice, possessive. Elle était aussi immobile, les yeux aussi grand ouverts que les hommes tapis dans le coin.

Elle a eu du lait, a dit la fille. Le bébé a eu du lait.

Mais je n’avais rien pour l’emmailloter, a dit le soldat qui, même s’il ne cadrait pas dans l’image, même s’il n’aurait pas dû y être, était tout de même là. Je suis désolé, a-t-il dit. Ses vêtements à elle étaient trop tachés, trop mouillés, et mes affaires étaient trop rudes, trop…

Il s’est écarté de nous d’un pas, comme s’il avait peur. Je suis désolé, a-t-il dit. Vous allez laver le bébé, je le sais. Vous l’emmènerez dans un endroit propre et sûr, je le sais.

Basil a hoché la tête.

La tache foncée autour de Vitoria était du sang. Du sang et d’autres fluides corporels, d’autres fluides de vie, échappés de notre sœur et du bébé. J’avais déjà vu cela, quand la mère de Quiteria était morte avec le bébé à l’envers qui refusait de sortir, tandis que toutes nous courions, apportions de l’eau boueuse et limoneuse, du ruisseau au feu à la maison, et que nous sortions des affaires ensanglantées, de la maison au ruisseau au soleil, gardant les autres bébés à l’écart, dehors dans l’ombre des arbres, dehors avec les hommes. Et quand notre voisine était morte, à son premier, quasiment aussi petite que le bébé. Et la sœur adoptive de Quiteria, toute seule dans le verger. Et la femme qui emmenait les moutons se faire tondre chaque printemps. Et encore, et encore, et encore, femmes et fluide intérieur, hommes et sang au-dehors, encore. Des flaques sombres qui grandissaient, encore.

La porte de la cellule était ouverte, la barre levée. Rien ne nous empêchait d’entrer, ni ne les empêchait de sortir. Pourtant, personne ne bougeait. L’espace d’un battement de cœur, personne n’a bougé.

Puis Basil a pris une inspiration et a fait un pas en avant. Elle s’est approchée de notre sœur, et je suis allée vers l’enfant. Je l’ai soulevé et il ne pesait rien.

Elle est morte, n’est-ce pas ? a dit Basil.

Et le bébé a ouvert les paupières et a levé les yeux vers la voix, vers elle, vers moi, vivante. J’ai enlevé mon voile, j’ai enveloppé l’enfant, et le tissu blanc s’est taché de rouge, de rose, et elle a donné des coups de pied contre ma poitrine, elle a ouvert la bouche, elle a crié, et le son a empli le cercle de pierre de la prison, a empli nos oreilles, a tout empli, vivante, vivante, vivante.

Vitoria, notre sœur, était morte. Elle n’a pas bougé quand nous lui avons pris le bébé, n’a pas bronché quand l’enfant a crié. Tenant le bébé d’une main, j’ai posé l’autre sur sa poitrine, nue là où sa tunique avait été déchirée. La peau était douce. Douce et fraîche. Elle avait les cheveux relevés, tressés, comme si on avait pris soin d’elle, comme si elle avait été importante pour quelqu’un. Basil lui a embrassé le front, je lui ai embrassé le front, et nous avons fait des serments silencieux.

Avant de partir, j’ai déchiré la tunique de Vitoria un tout petit peu plus, là où elle l’était déjà, pour arracher un lambeau de tissu, long comme le plus petit de mes doigts. Je l’ai glissé sous ma manche, caché.

Bénies soyez-vous, a dit la fille qui était derrière, dans l’ombre.

Bénie sois-tu, a répondu Basil. Et puis, en levant les yeux, vers elle, elle a dit : Je suis désolée. On ne peut pas…

Je comprends, a dit la fille. Ça va aller. Ça va aller pour nous.

Nous avons pris le bébé, encore hurlant, encore vivant, et nous sommes parties. Le soldat se tenait à l’écart, en retrait.

Merci, a-t-il dit, rapidement, pendant que nous partions.

Basil a répondu par un petit hochement de tête et j’ai fait de même. C’est tout. Nous avons pris le bébé et nous sommes parties.

 

Le bébé pleurait pendant que nous sortions de la prison, pleurait tandis que nous retournions dans la rue, dans le jour, plissant les yeux, donnant des coups de pied à cause du choc de la lumière.

Chut, chut, chut, disait Basil, qui nous tirait en me tenant le bras. Nous marchions aussi vite que nous le pouvions sans éveiller de soupçons, en regardant droit devant nous. Il fallait trouver comment nourrir un bébé et puis il faudrait retourner chez les véritables vestales, au temple. Et à ce moment-là, peut-être, nous pourrions penser à Vitoria. Nous pourrions penser à la sœur que nous avions perdue juste avant de la retrouver. À la façon dont les choses auraient pu se passer, à ce qui aurait pu arriver si nous n’avions pas dormi l’une des heures que nous avions dormies, si nous ne nous étions pas arrêtées pour manger, pour boire, pour regarder l’eau, le port, les murs de la ville, si nous n’avions pas attendu après cette vache, cette idiote de vache. Nous marchions sans fin dans les rues en lacets de la ville, en ne pensant pas à cela, en essayant de ne pas penser à cela, et en nous efforçant de ne pas regarder les gens qui nous regardaient. Nous avancions, yeux ouverts esprit fermé, dans les rues, à travers les gens, les pleurs, les pleurs et les pleurs du bébé.

Je faisais le décompte dans ma tête. Neuf huit sept, puis sept six cinq, puis cinq quatre. Juste quatre.

Juste quatre, ai-je murmuré à Basil en regardant droit devant.

Cinq, a-t-elle murmuré en retour. Avec ce bébé, cinq maintenant.

Le bébé pleurait.

Les gens nous dévisageaient.

Il faut trouver une chèvre, ai-je dit.

 

Nous n’avons même pas eu besoin d’acheter la chèvre. Nos vêtements étaient plus puissants que des épées. Nous avons ce bébé à purifier, a dit Basil à une femme à un étal du marché. Alors nous avons besoin d’une chèvre. Un sacrifice.

La femme a hoché la tête.

Une femelle, a dit Basil.

La femme a hoché la tête.

Qui donne du lait.

La femme a hoché la tête, n’a rien dit, est allée chercher parmi ses chèvres. Ces vêtements étaient si puissants qu’ils rendaient les gens muets, sauf pour le mot désolé. Comme des épées.

La chèvre que nous a donnée la femme du marché était d’une teinte entre le gris et le brun, une non-couleur. La femme nous l’a donnée, nous l’avons prise et nous sommes parties, juste comme ça.

La chèvre avait une longe en corde rude et nous suivait partout où nous la tirions, en trouvant le moyen de découvrir des plantes à arracher et à mâcher sans jamais arrêter.

On devrait l’appeler Julia, a dit Basil.

Et même si j’avais l’impression que je n’aurais plus jamais envie de sourire, j’ai souri.

Oui, j’ai dit. Bien.

 

Dans le temple, le bébé a tété goulûment, presque frénétiquement, Julia la chèvre tandis que je maintenais en place son corps chaud et crispé. Elle était encore emmaillotée dans le voile, elle était encore sale. D’abord se nourrir, ensuite se laver. Toujours. Une fois le bébé nourri, la chèvre et moi avons fixé le feu du temple qui flambait vivement, même par cette forte chaleur. Toujours.

Elle avait changé son nom, ai-je dit. Le soldat l’appelait Felicitas, pas Vitoria. À un moment entre son départ et maintenant, Vitoria avait changé son nom.

Je n’avais pas remarqué, a dit Basil en déroulant l’étoffe blanche dont elle était vêtue. Il l’a appelée comme ça ?

Oui, ai-je dit. Felicitas, pas Vitoria. Elle a tracé une ligne entre nous, avant, et elle, ici, maintenant. Changer de nom, c’est se séparer de quelque chose, de quelque chose dont on ne veut plus.

Pas toujours, a dit Basil, dont la tunique gris sale commençait à apparaître à nouveau, émergeant comme un papillon à l’envers.

Presque toujours, ai-je murmuré.

 

Sept jours après avoir récupéré le bébé, nous lui avons donné un nom. Nous avons marché en cercle autour d’elle, comme le souhaitaient Sossia et Maxima et les autres vierges du temple, et nous avons versé de l’eau tiède sur sa tête, comme le souhaitait Basil. Les rondes des vierges l’ont désorientée et l’eau de Basil l’a fait crier. Nous l’avons purifiée ainsi et puis nous l’avons nommée.

Vitoria ? a dit Basil.

Non, ai-je dit. Felicitas.

Huit jours après avoir récupéré le bébé, le moment est venu de repartir. De dire merci merci merci à Maxima et à Sossia, de prendre la chèvre et l’enfant et de nous en aller. Quiteria était de l’autre côté de l’eau, à attendre. Il était temps de partir.

Je ne veux pas m’en aller, ai-je murmuré.

Il le faut, a chuchoté Basil.

Par terre, le bébé dormait. À côté d’elle, la chèvre mâchouillait. Le feu crépitait, irradiait.

Eh bien, a dit Sossia, qui nourrissait le feu à l’aide de feuilles d’olivier sèches, les y laissant tomber une à la fois parce qu’elle aimait les entendre grésiller, si vous ne voulez pas partir, vous n’êtes pas obligées de vous en aller.

 

La plus vieille des vestales allait se retirer ; dans deux semaines elle aurait quarante et un ans, elle aurait servi son temps et aurait fini. Il y avait un homme, au marché, un vendeur de grenades, qu’elle désirait épouser. Elle voulait porter des couleurs autres que le blanc et passer moins de deux heures à se coiffer le matin, et épouser l’homme qui vendait des grenades au marché. Voilà pourquoi elle s’en allait. Elle avait fini.

Alors il va falloir qu’on la remplace, a dit Sossia. Parce qu’on sera cinq et qu’on doit être six, toujours. Sauf qu’il n’y a pas de pères qui ont offert leurs filles récemment. Ils veulent plutôt les marier.

À des hommes qui vendent des grenades au marché ? a demandé Basil.

Pourquoi pas, a dit Sossia. Puis, après avoir réfléchi : En fait, sans doute pas. Mais quand même.

Alors… il y a une place libre, ai-je dit.

Ouais, a dit Sossia en tenant une feuille au-dessus de la flamme comme pour l’agacer, une sorte de torture, avant de l’y laisser tomber. On pourrait dire, a-t-elle poursuivi, qu’ils ont entendu parler de notre besoin, de l’autre côté de l’eau, qu’ils ont envoyé une remplaçante, puisqu’ils en avaient déjà beaucoup, parce que les pères là-bas ne se soucient pas autant de leurs filles. Ni de mariage.

Mais si, a dit Basil.

Peu importe, personne ne le saura, a dit Sossia. Ils pensent que vous avez tous onze doigts et des pieds plantés à l’envers, de toute façon.

Vraiment ? a demandé Basil.

Et des visages comme le mien, ai-je ajouté.

Non, a dit Sossia. On connaît des visages comme ça ici aussi. Toutes les villes en connaissent. Toutes les villes, tout le monde. De toute manière, ils pensent que ça rend plus saint, d’avoir survécu.

Ouais ? ai-je fait.

Ils le pensent parce que c’est vrai, a dit Basil.

Exactement, a dit Sossia. Oui, exactement. Alors. Qu’en dis-tu, Liberata ? Veux-tu rester ? Ils organiseraient probablement un défilé, quelque chose du genre, pour t’accueillir officiellement, on est assez bien nourries, et on n’a presque jamais besoin de payer quoi que ce soit.

Oui, je veux rester, ai-je dit en regardant Basil, et pas Sossia.

Es-tu sûre ? a demandé Sossia. Une fois que tu y es, tu y es, c’est fini.

Elle est sûre, a dit Basil, doucement, en me regardant moi, et pas Sossia.

 

J’ai raccompagné Basil jusqu’aux portes de la ville. J’étais toujours vêtue de blanc ; elle était habillée normalement, dans sa tunique munie de poches pour les armes qu’y avait cousues Quiteria. Une foule importante essayait d’entrer en ville et les portes n’étaient pas très larges, aussi nous avons dû nous arrêter et attendre en file avec ceux qui voulaient sortir.

Tu sais ce qui est bizarre ? a dit Basil.

Non, ai-je dit. Quoi ? Une femme portant une poule vivante sous chaque bras s’est jointe à la file derrière nous.

Ils ne nous ont pas demandé de les pardonner, a dit Basil. Les autres prisonniers dans la cellule avec Vitoria. Ils auraient pu nous le demander, on en avait le pouvoir, en tout cas ils croyaient qu’on l’avait, mais ils n’ont même pas demandé.

Un homme avec un grand panier plein de paniers plus petits s’est mis en ligne derrière les poules.

Peut-être qu’ils voulaient mourir, ai-je dit.

Personne ne veut mourir, a dit Basil.

Peut-être. Peut-être que personne ne veut mourir. Mais parfois les gens veulent cesser de vivre.

Basil s’est retournée de sorte à être face à moi plutôt que tournée vers le devant de la file. Tu seras heureuse ? a-t-elle demandé. Ici ?

Peut-être, ai-je répondu. Je crois que je pourrais être heureuse.

Quelqu’un près du début de la file a crié quelque chose, ils ont cessé de laisser entrer les gens et ont plutôt commencé à en laisser sortir ; la ligne s’est soudain mise à tirer par en avant comme les longes que Julia voulait toujours mâchouiller.

Peut-être, a dit Basil, peut-être que ces prisonniers savaient quelque chose qu’on ignorait. Quelque chose sur la vie après la vie. Une vie meilleure.

La ligne a été tirée vers l’avant de deux pas et nous avec.

Peut-être, ai-je dit.

Trois pas.

Oui ? a demandé Basil.

Oui. Peut-être, oui.

D’accord, a dit Basil. D’accord. Bien.

Au revoir, Basil, ai-je dit. Pour l’instant.

Pour l’instant, a dit Basil. Je t’aime. Dieu t’aime.

Je sais, ai-je dit. Je sais, je sais.

 

Et puis elle a été de nouveau tirée vers l’avant avec la foule, jusqu’à la porte, puis au-dehors.

L’eau que nous avions traversée était une frontière, la vie avant et la vie après. Basil est retournée et je suis restée.

 

 

Bébé Felicitas est restée avec moi. Tout le monde était au courant que les vestales avaient sauvé un bébé, et tout le monde s’entendait pour dire que, avec mon visage, je n’aurais jamais eu un bébé à moi, aussi il était convenable de le garder sans risquer la honte ou l’expulsion ou la mort après avoir été ensevelie et abandonnée. C’est ainsi que Felicitas est restée avec moi. Elle vivait dans le temple et grandissait, et quand elle a été trop vieille pour le lait de Julia elle a gardé la chèvre comme animal de compagnie, lui offrant des morceaux de son propre repas et les feuilles d’olivier qui étaient destinées au feu. Et nous n’avons jamais eu besoin de songer à manger la chèvre parce qu’il y avait toujours autre chose à manger, toujours assez. Felicitas a appris à garder les flammes heureuses mais pas hors de contrôle, et à compter en énumérant le nom de mes sœurs :

 

Quiteria, un

Marina, deux

Gema, trois

Germana, quatre

Liberata (maman), cinq

Basilissa, six

Felicitas (Vitoria ; autre maman), sept

Eumelia, huit

Genebra, neuf

 

Et Felicitas, toi, dix, ajoutais-je.

Et Felicitas, moi, dix, répétait-elle.

 

Une fois ses trente ans de service terminés, Sossia s’est retirée et est partie s’occuper de ses parents dans leur petite ville près de la mer qui puait le poisson et les chiens, et où les gens, disait-elle, même ceux qui se haïssaient parce que l’enfant de l’un avait teint le mouton de l’autre avec de l’eau de betterave, ou que le filet de pêche de l’un remontait vide toutes les fois que l’autre lorgnait son bateau, tous les gens, même ceux qui se haïssaient, se rassemblaient le matin et s’asseyaient sur les gros rochers face à la mer pour regarder Aurore annoncer le jour nouveau, tous les jours, peu importe qui détestait qui, peu importe qui aimait qui, peu importe, ils s’asseyaient tous ensemble pour regarder le soleil qui se levait toujours ; ils savaient qu’il ne se lèverait pas, Aurore n’y arriverait pas, s’ils n’étaient pas tous là. Ils regardaient en silence, ensemble, et puis ceux qui n’avaient pas commencé à travailler pour la journée s’en allaient se mettre à l’ouvrage, et ceux qui étaient déjà debout depuis des heures avec des filets ou des bateaux s’en allaient pour retourner travailler, ceux qui ne se haïssaient pas bavardaient en s’éloignant, ceux qui haïssaient tout le monde partaient en silence, tous les jours.

Est-ce que tes parents sont des haineux ou des bavards ? ai-je demandé.

Ça change, a dit Sossia. Ces derniers temps, je crois, mon père est bavard et ma mère haineuse. Mais mon père est désormais trop faible pour descendre par ses propres moyens, alors ma mère le porte. Comme elle est haineuse, elle le porte en silence, avec l’aide d’un voisin. Il est assez petit et léger maintenant ; j’imagine que ce n’est pas trop dur. Je crois que je serai suffisamment forte pour le porter sans aide. Et elle aussi, si elle atteint jamais ce stade. En deux voyages distincts, bien sûr.

Et seras-tu bavarde ou haineuse ?

Je serai heureuse.

 

Maxima a fini ses trente ans, s’est retirée et est allée vivre avec la jeune fille qui livrait le bois pour le feu, laquelle, après trente années, n’était plus une jeune fille, la fille au rire aussi large que ses épaules, aussi large que le sourire de Maxima tous les jeudis quand elle savait que la fille viendrait. La fille laissait le bois en pile près de la porte toutes les semaines à peu près à l’heure où Maxima revenait de chez le vendeur d’herbes, merveilleusement parfumée. Maxima avait passé derrière son oreille un brin de romarin qui pointait hors de son voile. Elle donnait une tige de lavande à la fille, qui la portait derrière sa propre oreille toute la semaine, jusqu’à ce qu’elle revienne, jusqu’à ce que Maxima glisse une main dans son voile, dans le noir d’une chevelure qu’elle ne voyait jamais, qu’elle sentait seulement, qu’elle tire la vieille lavande pour la remplacer par un brin tout neuf. La fille, qui n’était plus une fille, avait eu un mari, mais il était mort.

Ça ira ? a demandé une autre vestale pendant que Maxima pliait la seule tunique de rechange qui lui appartenait en propre et pas au temple. Vous aurez assez ?

Tout ce dont on a besoin, a dit Maxima. Nous aurons tout.

 

Et toi ? ai-je demandé à Felicitas, après qu’elles furent parties, après qu’elle-même eut cessé d’être un bébé de lait de chèvre dont les cris se répercutaient sur les murs comme des grelots nuit et jour pour devenir une enfant au ventre rond qui bondissait entre les murs comme une abeille qu’on garde à l’intérieur, avant de se transformer en jeune adulte élancée et taciturne, faisant les cent pas sur la longueur du temple comme une prisonnière. Je la serrais dans mes bras et la regardais grandir, la serrais et la regardais, la serrais, la serrais, la serrais et la serrais et, en même temps, je tenais la question à distance, hors d’atteinte de nous deux, aussi longtemps que je l’ai pu, la repoussant, loin, dès qu’elle menaçait d’éclater au grand jour. Mais maintenant Felicitas avait dix-sept ans. Elle était aussi vieille que je l’étais à mon arrivée. Mais maintenant ce n’était plus juste de refouler cette question. C’est ainsi qu’un matin, après un porridge au lait de chèvre pareil-à-celui-de-tous-les-autres-matins, après qu’on se soit occupées du feu et du bois, comme tous les matins, j’ai ouvert la petite porte à l’arrière de ma tête et j’ai laissé la question en dégringoler :

Et toi ? ai-je demandé d’une voix aussi forte que j’en étais capable. Felicitas, veux-tu rester ou partir ?

J’avais trente-quatre ans. J’étais à peine à la moitié de mon service.

J’ai le droit ? a-t-elle demandé.

Nous préparions des bâtons destinés à donner du feu aux voisins, choisissant ceux de la bonne taille dans notre grand monticule enchevêtré. Pas trop gros, sans quoi nous manquerions de bois pour le feu, pas trop petits, sans quoi la flamme s’éteindrait. Felicitas était particulièrement exigeante. Il n’y avait que deux branches dans sa pile, pour l’instant.

Tu n’as pas fait de serment de trente ans, ai-je dit. Et tu es assez vieille, maintenant. Tu pourrais partir, maintenant, si tu le voulais. J’ai repoussé une brindille trop petite vers la sécurité de la grosse pile. Ma pile à moi était presque terminée, quarante-huit bâtons.

Elle a pris une branche, l’a examinée avant de la reposer. En a choisi une autre, a fait la même chose. Eh bien, a-t-elle dit, je ne savais pas que c’était possible. Je ne savais pas que j’avais le droit.

Ça l’est, ai-je dit. Tu l’as. Je regardais ma pile plutôt qu’elle. Tous mes bâtons semblaient inadéquats maintenant, trop petits ou trop grands. Le droit, je veux dire. Tu as le droit, j’ai dit. Pas moi, mais toi oui.

Elle aussi regardait ma pile. Puis la sienne. Plutôt que de me regarder moi. Oh, a-t-elle dit. Oh. Je veux dire. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je veux. Je vais y penser, d’accord ?

D’accord.

Même si nous savions bien toutes les deux, elle et moi, qu’elle savait. Elle a placé ses deux bâtons sur ma pile, puis a ramassé le boisseau au complet et a tourné les talons pour l’apporter au feu.

Elle est partie avant ses dix-huit ans. Elle a pris Julia IV, sa dernière chèvre en titre, un peu de romarin, autant de pièces de monnaie que j’avais réussi à en fourrer dans sa sacoche, et une petite flasque de vin.

Et ceci ? ai-je demandé, main ouverte pour révéler la lisière de tissu crasseuse ayant appartenu à la tunique de ma sœur, sa mère. Veux-tu prendre ceci ?

Non. Je laisse ça ici. Je risquerais de le perdre. Je le récupérerai quand je reviendrai. Garde-le en sécurité ici.

Du pain ?

Oui, je vais prendre du pain, a-t-elle répondu, et elle a pris la miche que je tenais dans mon autre main.

Elle est partie traverser l’eau, retourner là d’où je venais, pour essayer de trouver mes sœurs, le commandant, les arbres. Je lui avais dessiné une carte. Après toutes ces années, j’étais encore capable de dessiner la carte parfaitement, sans erreur. Elle l’avait copiée, trait après trait. Je vais revenir, avait-elle dit. Je me souviendrai.

Puis elle est partie et je suis restée où j’étais, les pieds fermement plantés au sol.

 

J’ai fini mes trente ans. Je ne voulais pas me retirer. Je ne voulais pas m’en aller.

Alors je suis restée. J’ai nourri le feu, partagé le feu, j’ai monté et descendu des rues en pattes d’araignée, fendant la foule, et j’ai attendu.

J’enroulais et pliais le tissu blanc, encore et encore, et j’attendais. Je cueillais du romarin, j’accordais le pardon aux prisonniers, j’accordais le pardon à davantage de prisonniers, et puis à d’autres encore, et j’attendais.

 

Je me suis procuré une autre chèvre et je ne l’ai pas mangée.

 

J’attendais.

 

Et quand j’ai été vieille, que le reste de mon corps s’est déformé et flétri pour correspondre à mon visage, et qu’on m’a allongée sur un matelas tiré près du feu, où la chaleur était si entière qu’elle en devenait presque fraîche, presque Bien, et que les nouvelles vestales, les jeunes, se sont penchées au-dessus de moi, toutes belles dans leurs voiles blancs, comme le ciel, comme le feu, pour dire : Ma sœur ?, j’ai dit :

Donnez-lui ceci.

J’ai ouvert la main et l’ai levée, avec le bout de tissu, vers elles, et la chèvre, Julia IX, a voulu le manger, mais une jeune vestale l’a repoussée en disant :

Pour Felicitas. Bien sûr.

Non, j’ai dit. À la chèvre. Je voulais dire de le donner à la chèvre. Ça fait des années qu’elle essaie de le manger. Vous pouvez le lui donner, maintenant.

C’est ce qu’elles ont fait. La chèvre a mangé le bout de tissu et a bêlé pour en avoir d’autre, mais il n’y en avait plus, aussi elle s’est éloignée, et les nouvelles, jeunes vestales l’ont observée pour être sûres qu’elle n’essaierait pas de sauter dans le feu ou quelque chose du genre, avant de se retourner vers moi, et à ce moment-là leurs visages n’étaient pas leurs visages, c’étaient les figures de Basil, de Quiteria, de Vitoria, de Gema et de Germana. La figure de Felicitas. Et leurs visages ressemblaient exactement au mien, qui ressemblait exactement aux leurs, sans la moindre différence de temps, de lieu ou de peste.

J’ai fermé les yeux et j’ai souri

et le feu brûlait, frais,

et le feu n’est-il pas semblable à de la musique ?

n’est-ce pas ?

et j’ai été soulevée,

n’est-ce pas ?

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plus haut.

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