N'ayons pas peur du ciel

Emma Hooper · Chapitre 13 sur 31

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N'ayons pas peur du ciel

1 – Quiteria

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Quiteria

 

Puis Marina est venue. Marina est revenue.

 

Je savais que tu reviendrais, j’ai dit. J’étais incapable de m’asseoir. Je n’arrivais pas à produire le son des mots, mais j’en faisais la forme avec mes lèvres et elle comprenait.

Menteuse, a-t-elle dit, sans bruit elle non plus, et son haleine sentait le citron.

Je n’étais pas capable de pleurer parce que j’avais sué tout mon sel, alors elle a pleuré pour moi ; elle a pleuré et, parce qu’elle était debout, elle s’est agenouillée au-dessus de moi, et quelques-unes de ses larmes sont tombées sur moi, sur mon visage et sur mes cheveux, et ont roulé sur mes joues et dans ma bouche jusqu’à ce que j’aie à nouveau suffisamment de sel, suffisamment d’eau, alors j’ai pu pleurer aussi, et mes larmes ont roulé dans la fourrure douce-poussière des chiens blottis près de moi, qui n’ont pas bougé, pas fait un son.

 

Elle a attendu là, m’a attendue, a attendu avec moi, sa main lourde et tiède sur mon épaule ; des mouches bourdonnaient autour de nos têtes. Quand elle a fini par se lever pour aller nous chercher de l’eau et des linges frais, elle a reculé, sa silhouette immense contre le soleil, contre les branches des pins, et j’ai retrouvé ma voix, j’ai trouvé mon souffle.

Tu es grasse, j’ai dit. Tu es belle.

 

Elle ne m’a jamais dit pourquoi elle était revenue et je ne lui ai jamais demandé. Tu étais mariée ? j’ai demandé.

Oui. Mais plus maintenant.

Tu avais des enfants ?

Non, a-t-elle répondu. Non.

 

J’allais de mieux en mieux, jusqu’à ce que je puisse recommencer à courir, jusqu’à ce que je puisse chasser et pêcher à nouveau, et elle courait avec moi et se levait avec moi, parfois, et tombait avec moi, parfois, et chassait et pêchait avec moi, et en quelques semaines, quelques mois, sa tunique et son visage étaient devenus aussi sales que les miens, même si les chiens étaient toujours un peu inquiets, un peu effrayés par elle.

 

J’ai continué à me battre, j’ai continué à libérer des prisonniers toute seule tandis que Marina restait avec le feu. Je ne demandais plus aux chrétiens de m’aider à combattre ; je ne leur demandais pas de rester. Marina était là ; Marina suffisait ; n’importe qui d’autre, n’importe qui de nouveau, aurait pu menacer l’équilibre, aurait pu changer les choses encore une fois. Alors je ne demandais pas ; alors je me battais seule.

Deux fois j’ai perdu des prisonniers, qui ont été recapturés. Une fois j’en ai perdu un, véritablement perdu, une épée de soldat transperçant le tissu pitoyablement mince à l’arrière de sa tunique, le sang plus vif que n’importe quelle teinture. Et une fois j’ai failli me perdre moi-même. Bras tordu derrière le dos, mon épée qu’on avait fait sauter de ma main, un soldat me tenait serré, de près, La prochaine fois, Quiteria, a-t-il dit. Prends le cheval maintenant, cette fois, cette fois, cette fois mais pas la prochaine.

J’ai renversé la tête en arrière et je lui ai fait sauter deux dents. J’ai pris le cheval et je me suis enfuie.

 

Puis, pendant ces semaines, ces mois, tout était tout. Suffisant. Et j’ai oublié de considérer, de me rappeler, que tout, même tout, change, tout a une fin. Pendant ces semaines, ces mois, nous étions deux, encore une fois, et nous étions nous, rien de plus, et c’était tout. Même Cyllius était oublié, ou étouffé, du moins. Même Cyllius n’importait plus, pas vraiment.

C’est du moins ce que je pensais ; c’est l’impression que j’avais. Marina avait une impression différente. Elle observait, toujours, observait mes égratignures, mes bleus, mes boiteries, le feu, la fumée, le ciel. Je suis rentrée un jour, un jour qui était exactement comme tous les autres, qui n’avait rien pour le distinguer, pas d’appel du coq, pas de pièces d’argent, de baiser ni de fumée, un jour, indifférenciable des autres, je suis rentrée pour la retrouver au camp, je suis descendue jusqu’à l’eau pour y laver le sang et la saleté et Marina était déjà là, dans l’eau jusqu’aux chevilles, en train de se tresser les cheveux. Un jour, sans avertissement, en sortant de l’eau, Marina a dit :

Il faut partir. Un brin sombre par-dessus l’autre, et un autre, un autre, un autre. Il faut partir.

Partir ? j’ai dit. L’eau était un choc froid sur mes jambes.

Oui, a-t-elle dit. Brin par-dessus brin par-dessus brin.

Où ? j’ai dit.

À la maison, a-t-elle dit. À la maison du commandant.

Mais, j’ai dit. Non, j’ai dit. C’est…

Ils sont en train de te tuer, Quiteria. Tu es rapide, tu es forte, mais tu n’es pas assez rapide, pas assez forte, pas toute seule, ils vont te tuer. Bientôt. Bientôt. Et puis je serai seule. Encore.

Non, j’ai dit. Non, Marina, non, j’ai dit. Je vais demander de l’aide à plus de prisonniers ; je peux, nous pouvons, ici même, nous pouvons être assez.

Marina a terminé sa tresse ; l’a attachée avec un petit bout de laine. Elle a levé les yeux vers moi. Il faut rentrer, a-t-elle dit. Il faut retourner à la maison.

Mes cheveux étaient courts ; j’en avais coupé la plus grande partie des années plus tôt, juste après notre arrivée à la rivière, à Basil, Liberata et moi. Marina avait déjà tenté de les tresser, mais ça ne tenait pas. Non, j’ai dit. Il ne faut pas. Bien sûr qu’il ne faut pas. Nous sommes déjà à la maison. Marina, nous sommes déjà…

Qui est-ce qui faire mettre ces prisonniers derrière les barreaux, tu crois ? a-t-elle demandé. Qui donne les ordres aux soldats ? Qui leur dit d’arrêter les chrétiens ? De les tuer ?

Non, j’ai dit. Non.

Le commandant, a poursuivi Marina. Notre père. Elle avait fini sa tresse, fini son laïus, mais elle restait là, debout, dans la rivière. J’avais les pieds gelés ; mais elle était toujours capable de rester dans l’eau plus longtemps, sans même s’en rendre compte.

Je croyais que tu l’aimais ? j’ai dit.

Je l’aime. Et il nous aime.

Il t’aime, toi.

Il nous aime. Et c’est pour cela qu’il va nous écouter. C’est pour cela que nous devrions aller lui parler. Juste pour lui demander d’arrêter.

Pour qu’il puisse nous arrêter ou nous enfermer encore une fois et nous forcer à prendre mari.

Il ne le fera pas.

Bien sûr que oui, Marina, bien sûr qu’il le fera.

S’il le fait, alors tu pourras le tuer.

Je croyais que tu l’aimais.

Je t’aime plus, a-t-elle dit.

Elle était en amont par rapport à moi. L’eau qui la frappait était encore plus froide que celle qui me frappait, moi.

Je n’aurais pas peur de le faire, j’ai dit. Pas peur de le tuer.

Je sais.

Et je ne me marierai pas, jamais.

Je sais, je sais.

Plus de deux ans s’étaient écoulés depuis le départ de Basil et Liberata. Je crois. Deux ans ? Ou trois ? Peut-être. Plus longtemps que le commandant s’était jamais absenté. Plus longtemps que toutes les absences de Cyllius, là-bas, jadis. Plus de cinq ans s’étaient écoulés depuis que j’avais quitté cet endroit, depuis que je l’avais quitté, lui. Cinq ans, et il n’était pas venu. On l’avait fait marcher très loin, ou il était mort, ou il avait oublié. Ou il n’avait jamais eu l’intention de venir, n’avait jamais eu l’intention de quoi que ce soit. Je savais cela, maintenant, je le savais presque. Je me suis penchée pour prendre de l’eau dans mes mains et m’en asperger le visage, la laissant couler le long de mes joues, gouttes rouges et brunes. J’avais été seule, pendant des années. Des années et des années. D’accord, j’ai dit.

Et Basil et Liberata sauront, quand elles vont revenir, a dit Marina. Si elles reviennent pendant que nous sommes parties. Elles sauront où nous sommes allées.

D’accord, j’ai dit.

Et nous reviendrons ici après, a-t-elle ajouté tandis que les gouttes ruisselaient sur mes épaules et ma poitrine, petites rivières. Nous reviendrons et nous attendrons.

D’accord, j’ai dit. Oui.

Ce soir.

Ce soir ?

Oui, ce soir, a-t-elle dit.

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