N'ayons pas peur du ciel

Emma Hooper · Chapitre 14 sur 31

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N'ayons pas peur du ciel

2 – Marina

2

Marina

 

Quand je l’ai trouvée

retrouvée

Quiteria était malade.

Comme Felix.

Comme Gema, comme Germana.

Comme Liberata.

Comme les sœurs, il y a longtemps.

Mais elle a guéri. Ils n’ont pas guéri, mais Quiteria, oui. Elle était Quiteria, plus grande que montagnes, plus pleine que rivières, elle était Quiteria et elle a guéri, il le fallait.

 

Elle avait recommencé à manger normalement après une semaine, elle avait recommencé à marcher jusqu’à la rivière après deux, elle avait de nouveau une épée à la main après quatre.

 

Ils blâment les compagnons de Basil, a-t-elle dit par un après-midi brûlant tandis que nous enlevions des chardons du pelage des chiens. Pour la variole, a-t-elle continué. Ils les blâment et ils les enferment. Puis ils les tuent, habituellement. Les affament ou les étranglent, un des deux.

Les compagnons de Basil ? j’ai demandé.

Les chrétiens, a-t-elle répondu. Tu sais.

Oh, j’ai dit. Les compagnons de Claudia. Le dieu de tout. Le dieu de l’eau. Pourquoi ? La plupart des chardons que j’avais enlevés au chien étaient maintenant sur moi, accrochés à ma tunique ou à mes cheveux.

Elle a haussé les épaules. Ça aide toujours d’enfermer quelqu’un, j’imagine, a-t-elle dit. Ou ça semble aider. Ça pourrait aider. Elle a enlevé un chardon et l’a chassé de ses doigts d’un seul souffle violent.

Non, j’ai dit. Pas les soldats, ni ceux qui enferment, qui qu’ils soient. Les compagnons de Basil. Pourquoi est-ce qu’ils feraient cela ? Pourquoi est-ce qu’ils amèneraient la variole ? Je me suis souvenue d’eux, près du ruisseau à la maison du commandant. Eux qui me soulevaient, me soutenaient. J’ai songé à Claudia, un œil à demi-ouvert.

Marina, a dit Quiteria, ça n’a rien à voir avec les compagnons de Basil. Ou les barbares. Ou qui que ce soit.

Comment le sais-tu ? ai-je demandé. Comment peux-tu en être sûre ?

Quiteria a laissé tomber un chardon et a levé les mains, les a tenues entre nous deux, paumes vers moi, me cachant son visage. Ses mains étaient couvertes de cicatrices semblables à une douzaine de soleils ronds et blancs. Ces choses, a-t-elle dit, ces choses atroces, horrifiantes, à faire retenir son souffle et fermer les yeux, ces choses arrivent, parfois, à certaines personnes. Et c’est tout. Elles arrivent. Elles arrivent, tout simplement. Pas à cause d’un dieu, ou de l’absence d’un dieu. Ni d’une passion ou d’une malédiction des étoiles ou de la lune ou des gens comme toi ou des gens différents de toi, a-t-elle dit. Comme le vent souffle ou ne souffle pas, elles arrivent. Elles arrivent, c’est tout. Ou pas.

Elle a baissé ses mains, les a replongées dans la fourrure du chien.

Alors que fait-on ? ai-je demandé. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Nous attrapons des poissons dans la rivière pour les manger, a-t-elle répondu. Nous alimentons le feu. Nous prenons soin des chiens et l’une de l’autre, nous gardons l’œil ouvert, nous attendons que les autres reviennent, et nous combattons, a dit Quiteria. Nous trouvons des choses qui ont une cause, un ennemi, et nous les combattons. Il y a toujours quelque chose, quelqu’un, qui vaut la peine de combattre.

Claudia dirait autre chose, ai-je dit.

Qui ?

Claudia. Elle ne dirait pas de combattre, elle dirait de prier, d’espérer.

Eh bien, Claudia n’est pas ici.

Non, non, elle n’est pas ici.

 

Il n’y avait que nous. Quiteria et moi. Les deux premières nées, jumelles. Elle partait se battre et voler et je prenais soin du feu et chaque fois je me disais que le jour était venu où elle ne reviendrait pas, c’est très probable, c’est très probable cette fois-ci. Le couteau qui a simplement glissé sur son cou la semaine dernière ne glisserait pas ce soir. La main qui la tenait par la jambe mais qui a relâché sa prise tiendrait bon. La sentinelle qu’elle pensait endormie serait réveillée. Les chiens qu’elle croyait amicaux ne le seraient pas. Les épées les lances les crocs-en-jambe les chutes les mains la colère les hommes les les les.

Pourtant, elle rentrait chaque fois. Saignant, boitant, souriant, elle revenait toujours à la maison.

Te crois-tu protégée ? j’ai demandé en lui tendant un bandage que j’avais badigeonné de miel pour qu’elle l’enroule autour de son genou.

Elle l’a pressé contre sa jambe et l’a enroulé autour. Du sang et du miel ont suinté par l’un des côtés et elle les a essuyés avec un doigt. Par qui ? a-t-elle demandé. Par quoi ?

Je ne sais pas. La chance ? Dieu ?

Elle a léché son doigt. Je ne sais pas, a-t-elle dit. Peut-être. Mais ce n’est pas une chose sur laquelle je compte.

Sur quoi comptes-tu ?

Moi.

Et ?

C’est tout. Moi.

L’un des chiens, le plus maigre des deux chiens très maigres, a reniflé son bandage, a levé les yeux vers elle, puis il s’est recroquevillé pour former une boule osseuse à ses pieds.

Ce n’était pas tout à fait la maison, mais ce n’était pas non plus pas la maison. C’était tout ce qui était.

Et

 

parfois

quand nous dormions

si l’air était assez frais pour que l’on dorme proches l’une de l’autre, si les chiens n’étaient pas entre nous parfois

juste avant de nous endormir, quand nous étions proches et en sécurité et ensemble, là, comme ça

parfois

le sol s’éloignait, doucement, et nous nous élevions au-dessus, propres, fraîches

ensemble.

 

L’épaisseur d’un doigt, presque rien, mais quelque chose, quelque chose de merveilleux.

La première fois que c’est arrivé, je me suis retournée pour réveiller Quiteria, pour lui dire ce qui s’était passé, pour la questionner, mais ça s’est arrêté dès que je me suis retournée et nous sommes retombées, sur le sol.

 

Je n’aimais pas les larcins. Je m’efforçais de manger surtout du poisson, de la salicorne et d’autres aliments que j’étais capable de me procurer toute seule. Quiteria aimait le miel, les figues et les dattes, donc elle volait. J’étais dans l’eau par un chaud après-midi, agrippée à des touffes d’herbes aquatiques bien enracinées pour éviter d’être emportée par le courant, quand elle est revenue après être allée chercher des figues. Elle s’est tenue au-dessus de moi. Son visage et son corps étaient brouillés par l’eau et le soleil et, pendant une seconde, je ne l’ai pas vue, j’ai vu Cyllia. Puis je me suis assise, hors de l’eau, et j’ai vu ma sœur.

Je ne veux pas de figues, j’ai dit.

Je sais, a-t-elle répondu. De toute façon, je les ai déjà mangées. Mais j’ai vu autre chose qui pourrait peut-être te plaire, peut-être te faire envie. De petits poissons s’agglutinaient autour de ses orteils, et se relayaient pour venir picorer des petits bouts de peaux mortes. Elle les a chassés d’un coup de pied.

Hum, j’ai dit.

Non, a-t-elle répondu. Je pense que ça te plairait, vraiment. Écoute, Marina. Elle s’est assise dans l’eau à mes côtés. Chaque fois que je vais dans cette maison, dans cette maison en particulier, je passe devant la même chose en me rendant au garde-manger ; chaque fois, je passe devant un métier à tisser. Un métier petit, mais pas cassé. Et il n’y a jamais rien dessus. Pas de laine, pas de lin, pas de fil, rien, jamais. Personne ne s’en sert, Marina. Depuis des années, personne ne l’a utilisé. Mais toi, tu pourrais.

Les poissons avaient recommencé à se réunir autour d’elle. Il est assez petit pour être porté ? ai-je demandé.

Pour être porté par deux personnes, oui.

J’ai essayé de me rappeler la sensation de la navette, du fil, de la création. D’accord, j’ai dit.

Elle a souri, et d’autres poissons ont afflué.

Et merci, Quiteria, j’ai dit. D’avoir pensé à moi.

Toujours, a-t-elle dit. Elle s’est levée, et les poissons se sont éloignés de l’endroit où elle était assise comme des rayons du soleil.

 

Nous avons d’abord volé le métier à tisser, encombrant, embarrassant, mais sans affrontement, et puis le fil, luxueusement déjà filé, dans une autre maison. Ça m’a donné quelque chose à faire à part surveiller le feu et m’inquiéter pendant que Quiteria était partie voler, se battre, courir. Beaucoup de temps avait passé, et mes doigts avaient beaucoup oublié. Je devais souvent défaire et revenir en arrière, détisser et recommencer, mais peu à peu, en glissant la petite navette de gauche à droite et de gauche à droite, mes doigts ont commencé à se souvenir, et ont pu se remettre à travailler sans que je les regarde, et j’ai travaillé en fredonnant les chansons de Julia, j’ai travaillé jusqu’à ce que les portraits, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, côte à côte, commencent à apparaître, tandis que le soleil délavait le fil pour lui donner les teintes adoucies qui sont les véritables couleurs de la vie.

 

Quiteria était partie. Je travaillais au métier à tisser, le sommet de nos têtes, toutes de la même taille, nos cheveux, tous de la même couleur, quand il est arrivé. Je fredonnais au rythme de la navette ; j’étais penchée juste au-dessus du métier. Il est arrivé du côté de l’eau, pas par la porte en branches de sapin. Ce que j’ai d’abord entendu de lui, c’est le bruit de pieds avançant dans l’eau peu profonde, le son de l’eau. J’ai levé les yeux et, à travers la cage de mes fils de trame, j’ai vu le soleil qui dansait sur les ondulations tout autour de lui.

Cyllius, j’ai dit.

Quiteria, a-t-il dit. Enfin.

 

Mes mots se sont enchevêtrés comme le fil entre nous et tout ce que j’ai dit, tout ce que j’ai pu dire, c’était :

Oui.

J’ai dit oui, j’ai fait le tour du métier et j’ai marché vers lui. Il était le même qu’il avait toujours été et j’étais le vide d’existences grandies puis disparues, j’étais le vide brûlant de l’eau autour de nos chevilles, alors j’ai dit oui. Je l’ai enlacé, je l’ai attiré à moi, j’ai embrassé son visage taché par la terre, j’ai enlevé son armure, l’étoffe dessous.

Et il disait : Quiteria, Quiteria.

Et je disais : Oui.

 

Après, il a ramassé son épée et sa ceinture là où elles étaient tombées, sur les pierres de la berge. Il a tout enfilé à nouveau et a tenté de chasser la boue de sa tunique, mais n’a réussi qu’à l’étendre davantage. Tu dois partir, a-t-il dit. Ils savent où tu es. Tu dois partir, tu dois t’enfuir.

Mais… j’ai dit.

Ce soir, a-t-il dit.

 

Vous avez des caractéristiques distinctives, avait-il dit la première fois qu’il s’était glissé dans l’eau avec moi, des années plus tôt, là-bas, à la maison. Il était revenu, il m’avait trouvée à travers l’eau. Il devait savoir, il devait savoir.

 

Il était parti depuis des heures quand Quiteria est revenue. Elle apportait une demi-poche d’amandes. Elle avait du sang séché sous le nez et l’un de ses yeux était enflé, à moitié fermé.

Il faut partir, j’ai dit.

Partir ?

Oui.

Où ? a-t-elle demandé.

À la maison, j’ai dit. Chez le commandant.

Mais, a-t-elle dit. Notre maison est…

Ce soir, j’ai dit.

Ce soir ?

Oui, ce soir, j’ai dit.

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