N'ayons pas peur du ciel
6 – Basil
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Basil
Le soldat tremblait, frissonnait. Tu es tombé amoureux d’elle, j’ai dit.
Il n’a pas répondu. Il a gardé les yeux fixés sur le livre de tablettes qu’il tenait entre ses mains. Il avait dû le retourner dans tous les sens pour lire le texte en entier, pour ne rien manquer.
Tu n’es pas triste ? a-t-il fini par demander. Pour ta sœur ? Pour toi-même ?
Je vais la voir bientôt, ai-je dit. Je ne suis pas triste, j’ai hâte.
J’avais fini son vin, mais je n’étais pas ivre ; c’était essentiellement de l’eau. Il a posé le livre avec précaution près de lui, du côté le plus éloigné des gens, des pieds. Il m’a dévisagée.
Je ne suis pas elle, j’ai dit. Je sais que je lui ressemble, mais je ne suis pas elle.
Je sais, a-t-il dit. De toute façon, tu ne lui ressembles pas exactement ; tu es un peu plus vieille, d’abord.
Je ne suis pas plus vieille, j’ai dit. J’ai exactement le même…
Oui, a-t-il dit. Désolé. Bien sûr. Je veux dire, je veux simplement dire…
J’ai passé beaucoup de temps dehors, j’ai dit. À courir. Et à me battre. Et…
Moi aussi, a-t-il dit. Moi aussi. Il a enfoncé son orteil dans la terre, plus à la manière d’un enfant que comme un soldat. Alors, a-t-il dit. Tu n’es pas vraiment une vestale, hein ?
Non, j’ai dit. Pensais-tu vraiment que j’en étais une ?
Non. Mais c’était une bonne excuse. Pour toi comme pour moi. Une bonne raison de vous laisser sauver le bébé.
Merci. C’est ce que j’ai pensé.
Nous sommes restés assis en silence pendant un moment et nous avons regardé les pieds passer, certains chaussés de sandales, d’autres nus, quelques-uns tellement sales qu’on n’aurait su dire s’ils étaient en sandales ou non, jusqu’à ce qu’il finisse par demander : Tu n’as pas peur que je te livre aux autorités ? D’être toi-même emprisonnée, ou enterrée vivante, ou simplement tuée ?
Je l’ai observé. Il avait encore les yeux rouges d’avoir pleuré. Non, j’ai dit. Je n’ai pas peur.
Il a baissé les yeux, hochant lentement la tête. Je devrai peut-être le faire, a-t-il dit. As-tu pensé à cela ? Pour me sauver moi-même.
Eh bien, ai-je dit. Nous verrons.
Il a hoché la tête à nouveau, les yeux toujours baissés. Qu’est-ce qui est arrivé à ta sœur ? a-t-il demandé. L’autre ? Et au bébé ?
Elles sont devenues vestales, j’ai dit. Pour vrai.
Oui ?
Oui.
Je ne savais pas que les bébés pouvaient faire cela.
On ne les laisse pas nourrir le feu avant d’avoir au moins trois ans.
C’est sans doute sage.
Elle est très sage, ma sœur, j’ai dit. Liberata. Elles le sont toutes, mais elle surtout.
Il a hoché la tête. Bien sûr, a-t-il opiné. J’en suis sûr.
Et ta sœur, soldat ? ai-je demandé.
Elle est morte l’année dernière. Un bébé qui ne venait pas. Ils l’ont coupée pour l’atteindre, pour essayer de le sauver, au moins, mais il était mort aussi. Il ne voulait vraiment pas être séparé d’elle, j’imagine, c’est ce qu’ils ont dit.
Oh, je suis désolée, soldat.
Lucius.
Lucius.
D’autres pieds, d’autres sandales sont passés. Quelqu’un a laissé tomber une chèvre qui a poussé une plainte, ils l’ont ramassée et posée sur leurs épaules comme un enfant. Une femme a trébuché sur une pierre et a renversé un sac de pois secs ; ils ont roulé dans le chemin derrière elle comme une petite rivière. Un pois a roulé jusqu’à l’endroit où nous étions assis, je l’ai pris et l’ai mis dans ma bouche, je l’ai sucé. J’en ai offert un autre à Lucius. Tu vas la revoir, je lui ai dit.
Oui ?
Oui. J’en suis sûre. Je me suis levée, j’ai ramassé mes affaires. Il faut que je parte, maintenant, je dois continuer.
Est-ce que je peux t’accompagner ? Juste un peu, une heure, mettons ?
Tu as promis, j’ai dit. Tu as dit…
Je sais, a-t-il répondu. Mais. Juste une heure.
Je ne partage pas ma nourriture.
Je sais.
Tu ne seras pas capable de suivre.
Je vais faire de mon mieux. On verra.
On a laissé là le livre qui contenait l’histoire de Vitoria, près de la route. Il l’avait mémorisée, de toute façon, et je ne savais pas lire et je n’avais pas besoin de m’alourdir avec d’autre chose à transporter.
Je me suis forcée à ralentir. Je courais seulement aussi vite que Lucius était capable de le faire. Et puis, ce soir-là, même si je continuais habituellement toute la nuit pour ne dormir qu’au matin, je me suis arrêtée. J’ai trouvé un endroit meuble et dissimulé où nous pouvions nous allonger, et quand il s’est penché vers moi pour m’embrasser sur la bouche, pour m’attirer à lui, je n’ai pas eu de mouvement de recul, je l’ai laissé faire.
Le dieu de tout ? a-t-il demandé. Même des soldats ?
Même des soldats, j’ai dit.
C’est idiot de se déplacer le jour, en pleine lumière, quand le soleil est brûlant et que tout le monde est réveillé. Et c’est idiot de se déplacer lentement quand on peut se déplacer vite. C’est idiot, quand toute sa vie on s’est exercé à se faire petit, invisible, rapide, de faire la paire avec quelqu’un d’aussi visible, d’aussi flagrant et d’aussi lent qu’un soldat impérial. On donne ce qu’on peut, a dit une sauterelle qu’on a croisée, avec la voix de ma mère. Qu’est-ce qu’on a d’autre ?
Qu’est-ce qu’on a ? a répété une petite fleur jaune.
Il a fallu moins d’une journée pour qu’un autre soldat nous remarque, moins de quelques heures pour que celui-ci alerte le préfet de son camp et moins d’une autre journée pour qu’ils envoient une équipe de quelques hommes mais à cheval à notre recherche, moins de deux heures pour qu’ils nous trouvent.
Ils étaient dix. Ils ont attendu que nous soyons dans un espace relativement ouvert, quelques rares petits arbres, trop loin les uns des autres pour cacher quoi que ce soit ou qui que ce soit, des touffes d’herbe brune courte et sèche craquant sous le pied. Ils ont fait un cercle autour de nous, sur leurs chevaux. Les animaux avaient des œillères les empêchant de se voir, de conspirer. Bonjour, soldat, a dit un soldat sur une jument brun herbe. Où t’en vas-tu ?
À moins qu’ils m’aient connue, qu’ils aient su les choses que j’avais faites, ce que je ne croyais pas, ce que je ne crois pas, j’étais innocente. J’étais juste une pauvre ouvrière faisant une longue promenade avec un soldat. Peut-être un peu immodeste, mais rien d’illégal, rien qui vaille la peine d’être pris en chasse. Un soldat, par contre, qui s’enfuit, s’absente pendant trois jours, est un déserteur, un problème.
Je me suis raidie. J’ai préparé mon poignet et gardé mon autre main dans ma poche, où se trouvait mon couteau de rechange. J’ai attendu.
Oui, monsieur ! a dit Lucius. Je veux dire, bonjour, monsieur. Il a salué. Pas moi.
Eh bien ? a dit l’homme. Certains des autres soldats se sont dévisagés, m’ont regardée, se sont échangé de petits sourires entendus.
Lucius m’a regardée. Je l’ai regardé. J’ai haussé les sourcils très légèrement. Maintenant ? voulais-je dire. Dix, c’était beaucoup, en plus avec tous ces chevaux. Pourtant, je m’étais déjà trouvée dans des situations quasiment aussi périlleuses. Pourtant, je savais quoi faire. Lucius a hoché la tête presque imperceptiblement. Maintenant.
J’ai fait un mouvement sec du bras et l’épée a glissé dans ma main gauche, et plutôt que de sortir un couteau à l’aide de ma main droite, je m’en suis servie pour essayer d’attraper la main de Lucius ; il y avait un espace, juste assez grand, entre un cheval noir et un cheval presque noir, j’allais attraper Lucius et le traîner, si nécessaire, j’allais foncer dans cet espace aussi vite que je le pouvais et nous sauver, disparaître, comme je l’avais déjà fait avant et avant, et comme je savais en être capable. Tout ce qu’il avait à faire, c’était tenir bon. S’abandonner et tenir bon.
Mais il ne l’a pas fait. Il n’a pas voulu.
Mais, quand j’ai sorti mon épée et que je lui ai tendu la main, Lucius ne l’a pas prise mais a plutôt tiré sa propre épée et, d’un seul coup maintes fois répété, professionnel, il a fait tomber mon arme de mes mains, dans la terre, et a abaissé le bras pour le passer autour de ma poitrine. Il a levé son épée jusqu’à mon cou. Son bras tremblait, son corps, son souffle, sa voix tremblaient.
Je l’ai, a-t-il dit. C’est une tueuse de soldats. Une menteuse, qui se fait passer pour une vierge vestale. Elle défend les chrétiens et les barbares. Elle est recherchée dans quatre villes. J’étais parti à sa recherche. Je vous la ramenais.
L’homme sur le cheval brun ne semblait pas convaincu. Ah ouais ? a-t-il dit. N’est-ce pas étrange, soldat, que tu aies couru avec elle, loin d’ici, pendant si longtemps ? Des jours et, hum, des nuits ? Et non pas vers nous ?
Il y en a d’autres, a dit Lucius en serrant son bras autour de moi de sorte que son tremblement vibrait contre ma poitrine, mon cœur, comme de la musique. Elles sont toutes une bande, a-t-il ajouté. Toutes criminelles, toutes pareilles. Elle me menait à elles. Il regardait droit devant. Pas vers moi, mais pas non plus vers l’homme sur le cheval brun, quelque part au-dessus de la tête des soldats, loin dans les arbres.
Je l’ai regardé.
Ouais ? a dit l’homme.
Oui, a dit Lucius. Oui, monsieur. Et il tremblait, et nous tremblions, tremblions, tremblions.
Quelle est la punition pour les déserteurs, soldat ? a demandé l’homme.
La mort, habituellement, a dit Lucius aux arbres.
Lucius, j’ai dit. Lucius.
Plus précisément ? a dit l’homme.
Hum, la mort par lapidation ou par l’épée ou par des coups, a dit Lucius.
Lucius, j’ai dit.
Des coups de ? a demandé l’homme.
De bâton, habituellement. Des bâtons avec des piques. Des gourdins.
Bien, a dit l’homme. C’est exact. Alors. J’imagine que nous allons devoir trouver un moyen de déterminer si ce que tu dis est vrai, si l’on doit arrêter cette fille et te féliciter, ou laisser filer cette pauvre créature et sortir les gourdins à ton intention, soldat. N’est-ce pas ?
Non, j’ai dit. Je ne suis pas une pauvre créature. Mais personne, sauf peut-être les chevaux, peut-être les arbres, n’écoutait.
Oui, nous allons devoir, monsieur, a dit Lucius. Je suppose. Je veux dire, oui, vous allez devoir, vous. Pas moi.
Le soldat près de l’homme sur le cheval brun, un soldat sur un merveilleux étalon soleil doré, s’est penché et a chuchoté quelque chose. Le premier homme a réfléchi, puis a hoché la tête.
D’accord, a-t-il dit. Voici ce que nous allons faire. Nous allons te laisser décider. Nous allons te simplifier la tâche. Si tu veux vraiment que nous croyions ce que tu racontes, que tu courais réellement juste pour attraper ces filles formidablement, assez invraisemblablement dangereuses et nous les ramener, alors tu peux nous en faire la preuve et nous éviter la peine en finissant ce que tu as commencé, en passant ton épée le long de cette gorge invraisemblablement criminelle, en tuant la fille et en revenant avec nous sur-le-champ. Ou, si tu préfères ne pas faire cela, si tu préfères ne pas tuer cette fille peut-être innocente quoique un peu cochonne avec qui tu as passé les trois derniers jours, et les trois dernières nuits, alors tu peux laisser tomber ton épée, nous la laisserons aller et nous te ramènerons avec nous.
Aux gourdins, a dit le soldat près de lui, sur le cheval doré.
Aux gourdins, a-t-il répété.
On se donne les uns aux autres ce que l’on peut, a dit le cheval. Qu’est-ce qu’on a, sinon ?
Lucius tremblait. Je pouvais sentir la chaleur de sa lame embrasser ma peau et puis se retirer, et encore, et puis encore. Il n’a rien répondu au soldat ni au cheval. Il ne les a pas regardés, il ne m’a pas regardée.
Même des menteurs ? a-t-il demandé, aux arbres, et son souffle, ses paroles tremblaient comme un chant. Même des crapules ?
Même des menteurs, j’ai dit. Même des crapules.
Vraiment ? a-t-il dit.
Vraiment, ai-je répondu.
Lucius a fermé les yeux et a appuyé. Tiède, solide, ferme. Et il a tranché.
Ça ne fait pas mal, ont dit des grains de poussière flottant dans le soleil. Il n’y a rien d’autre.
Amen, ai-je dit, ou songé.
Amen, a-t-il dit.
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