N'ayons pas peur du ciel
7 – Vitoria
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
7
Vitoria
Je n’ai pas peur des vaches.
Vitoria, renommée Felicitas, n’a pas peur des vaches.
Écris cela. S’il te plaît.
Qui a peur des vaches ? Parmi ceux avec qui j’ai grandi, personne. Pas mes sœurs, pas mes voisins, personne au village. Les riches ont peur des vaches, voilà qui. Comme ils ont peur du soleil, ou de nous.
Oh.
Ça brûle. Ça fait mal.
Oh, aïe, aïe, oh.
Arrête. Tu devrais arrêter. Vraiment, aïe. S’il te plaît, ah, s’il te plaît, arrête. Pas besoin de te donner la peine. Ne la nettoie pas, ne la bande pas, ne t’en occupe pas. Vraiment, vraiment.
Vraiment ?
Ça ne sert à rien, pas vrai ? Nous savons tous les deux que c’est inutile, pas vrai ? C’est une belle idée, de faire comme si tu avais essayé, comme si tu avais essayé de me sauver, mais on sait tous les deux que ce petit bandage et cette jarre de vin ne feront pas une grande différence. Et ça fait mal. Ça fait plus mal qu’avant. Regarde, au lieu, pourquoi n’essaies-tu pas de voir si tu peux trouver quelque chose de plus grand sur quoi écrire ? Quelque chose de convenable, quelque chose d’un peu plus durable. Qu’en dis-tu ? Peux-tu faire cela ? Tu peux verrouiller, bien sûr, pas que je pourrais courir si j’en avais envie, pas maintenant, et tous les autres sont morts. Il n’y a que moi ici, c’est gentil, il y a de la place, hein ? Peu importe, n’hésite pas à verrouiller si tu veux, pendant que tu es parti. Je ne serai pas insultée. Va. S’il te plaît.
J’attendrai.
Tu as fait vite. Merci.
Non, le vin va simplement me faire dormir et ce serait fini, pas vrai ? Alors toute l’entreprise aurait été vaine. Tu peux boire le vin ; garde-toi au chaud. Bois le vin et, pendant ce temps-là, écris ceci sur ta nouvelle tablette, la grande, écris tout ce que j’ai déjà dit. Écris : Je n’avais pas peur de cette vache.
Un troupeau, ou un taureau, ou une mère avec un veau, d’accord, ça peut être dangereux. Mais une vache toute seule ? Elle n’a pas le moindre désir, pas la moindre raison de te faire du mal. C’est la différence entre elle et un taureau territorial ou un lion affamé ou tout ce qu’ils peuvent imaginer d’infliger aux hommes.
Ils croient les femmes délicates au point de rendre l’âme devant une seule vache désorientée. Pauvre animal sacrifié en pure perte.
La foule lui a fait peur. Ils criaient et agitaient des choses devant elle, mais elle ne voulait pas nous faire de mal, elle voulait juste s’en aller.
Qu’elle ne nous ait pas tuées toutes les deux, ce n’était pas un miracle. C’était le simple bon sens. Écoute, est-ce que tu écoutes ? Ce n’était pas un miracle. Écris cela. Écris : Ce n’était pas un miracle. Aucun Dieu, ni seul ni à plusieurs, n’a rien à voir avec cela. Aucun. On n’a sans doute pas beaucoup de temps, alors si c’est tout ce que tu peux écrire, écris cela.
Eh bien, je saigne, pas vrai ? Je suis en train de mourir, pas vrai ? Ça va, ça va, ce n’est pas ta faute. Ça ne me fait pas plaisir non plus, non, mais je sais que ce n’est pas ta faute. Pas ta faute et pas la faute de la vache. S’il fallait blâmer quelqu’un, ce serait Perpetua. Je serai bientôt morte et elle l’est déjà, alors je pense que j’ai le droit de dire cela. Alors je le dis. C’est sa faute si elle est déjà morte et sa faute si je le suis quasiment. Je ne lui en veux pas, mais c’est la vérité. Aussi bien l’admettre.
Penses-tu que d’une manière ou d’une autre tu pourras faire parvenir cela à mes sœurs, ces écritures que tu fais, une fois qu’elles seront finies ? À un certain moment ? Il n’y a pas de presse, naturellement, mais à un moment donné, d’une manière ou d’une autre ?
Oh, aïe.
Oh, ouf.
Ça brûle encore. Ça… encore.
Oh, aïe.
De toute manière, tu les croiseras peut-être, un jour. Alors si c’est le cas, si tu parviens à les croiser, à un moment donné, dis-leur ces choses, d’accord ? Et dis-leur de les répéter au bébé. À mon bébé.
Donne-leur simplement les tablettes. Ou, si elles valent trop cher pour que tu les donnes, et je comprendrais si c’est le cas, tu pourrais t’en servir comme de notes, pour te rappeler ce que j’ai dit, ce qu’il faut leur dire.
Non, ce sera facile. Parce qu’elles sont pareilles comme moi. Exactement pareilles. Peut-être avec des cicatrices différentes. Tout de même, elles ne seront pas difficiles à reconnaître. Tu n’as qu’à me chercher, encore.
Alors. Écris cela, au sujet des vaches, et je vais me reposer maintenant, un petit peu. J’ai besoin de me reposer maintenant, je pense. Et si je me réveille et que je ne suis pas morte, alors peut-être que tu pourras en écrire davantage. D’accord ? D’accord. Merci. Repose-toi aussi. Tu as l’air fatigué.
Bien. Je suis revenue. Je suis réveillée, à peu près, et pas encore morte, étonnamment, alors je vais continuer à parler, et tu peux aussi bien continuer d’écrire. D’accord ? Tu as noté le plus important, mais je peux aussi bien te raconter le reste, comme ça, ça ne sera pas trop gênant, moi qui suis occupée à mourir ici, et toi qui es trop poli pour t’en aller. Je veux dire, je ne te connais même pas, mais je sais que tu es gentil. Je sais que tu es poli. Un homme bon, un bon garçon. Alors je vais t’en dire plus, et tu peux en écrire plus, ou simplement faire semblant puisque, en réalité, je ne le saurai pas, d’une manière ou d’une autre. Mais j’aimerais bien que tu écrives pour vrai. D’accord, d’accord.
Quand Gema et Germana sont mortes de la vérole du sommeil — ne t’inquiète pas, elles sauront de qui il s’agit, écris simplement les noms, peu importe l’orthographe, ou juste les premières lettres G et G, si tu veux garder de la place —, mon père, mon père adoptif a pris peur. Ce n’était pas très propre, notre village, a-t-il dit. L’air était mauvais, a-t-il dit, trop sec, trop chaud, et il n’y avait ni médecins ni prêtres dans les environs ni rien du genre. Peut-être s’en trouvait-il à la grande maison, mais aucun qui descendrait jusqu’à nous. Les enfants tombaient comme des citrons trop mûrs. Notre père avait peur. Il s’est mis à poser des questions, à chercher des réseaux, des façons de nous sortir de là, moi et ses quatre enfants naturels, non adoptés. Nous ne savions pas qu’il s’affairait à cela, bien sûr, mais c’est ce qu’il faisait. Je passais la majeure partie de mon temps dans les arbres et les collines avec mes sœurs, toutes les cinq, encore, à l’époque, je passais la majeure partie de mon temps à courir librement, sans écouter les conversations murmurées de père à père à père. Sans faire attention à eux le moins du monde.
Il a fallu près d’un an pour que cela aboutisse. Il a perdu un enfant de plus, mon frère Gummus, trois ans, avant d’organiser notre fuite.
Je tenais la main de mes vraies sœurs, nous étions toutes les cinq en cercle, nous tenant par la main, au sommet de cette colline que nous aimions. Écris cela. Écris que je me souviens de cela. Que nous nous tenions la main au sommet de la colline, en cercle, chacune face aux autres, et que j’ai dit : Je ne partirai pas.
Et elles ont dit : Nous ne te laisserons pas partir.
Mais je suis partie, bien sûr. Et elles n’y pouvaient rien. J’avais neuf ans.
Mon père avait parlé à un esclave de la grande maison qui traversait le village. Cet esclave avait parlé à un autre esclave qui faisait partie de l’entourage d’un général en visite, lequel esclave était allé jusqu’à Carthage avec ce général et avait parlé à un esclave d’une autre maison pendant que leurs deux maîtres trempaient ensemble dans les bains publics, et cet esclave avait parlé à un esclave plus important de la même maison, qui avait parlé à un esclave encore plus important qui avait parlé, prudemment, doucement, au maître lui-même, qui avait dit : Oui, il connaissait sans doute une famille qui avait besoin d’aide.
Une Bonne Famille ? avait demandé mon père, par le truchement de toutes ces mêmes personnes, une fois que cette nouvelle l’avait finalement rejoint.
La réponse est revenue : une Bonne Famille.
D’accord. A dit mon père. Et il a renvoyé un message demandant comment procéder, ce qu’il fallait faire ensuite.
Ç’aurait sans doute été plus facile d’écrire une lettre, mais mon père ne savait pas écrire.
Il a pleuré le jour où ils sont venus nous chercher. Les trois enfants naturels qui lui restaient et moi. Il pleurait et nous ne savions pas s’il était heureux ou triste et, de toute façon, il était de nouveau malade et il pleurait beaucoup à cette époque.
Alors nous sommes partis, les quatre enfants, nous sommes simplement partis à pied du village, et avons suivi l’homme qui avait été envoyé pour nous chercher. Nous avons marché, marché et marché. Nous dormions sous les arbres et dans les petits creux dans la terre qui se révélaient quand on faisait rouler de grosses pierres. Le soir, nous nous blottissions ensemble, tous les quatre, pour avoir plus chaud, et aussi pour être, ensemble, plus grand que lui, l’étranger qui nous guidait, au cas où. Nous avions cinq, sept, neuf et dix ans. Nous mangions des insectes trouvés par terre.
Il nous avait attachés ensemble à l’aide d’une corde qui s’adoucissait à force de frotter sur nos poignets. Elle nous tenait pour qu’on ne se perde pas et qu’on ne se sauve pas, de sorte qu’on pouvait marcher les yeux fermés, si on voulait, en nous fiant sur la corde qui nous tirait pour avancer dans la bonne direction, pour savoir qu’on était ensemble, encore. Le soleil embrouillait tout, blanchissait tout. On suçait l’eau à la base des plants d’aloès et à même les feuilles d’aeonium, on mangeait des insectes et on continuait à marcher.
Certaines des sauterelles étaient énormes, aussi grandes que mes doigts écartés. Une fois qu’on avait sucé les parties tendres, on mâchait, mâchait les carapaces et les ailes pendant des heures.
Je pensais à mes vraies sœurs. Je répétais leurs noms dans ma tête au rythme de ma mastication, encore et encore, même celles qui étaient mortes, pour ne pas les oublier et aussi, mystérieusement, dans l’espoir qu’elles ne m’oublient pas non plus.
Tu n’es pas obligé de me tenir la main.
D’accord, mais tout de même.
D’accord, tu peux, mais tu n’es pas obligé de le faire. Mais tu peux.
Nous avons marché pendant onze soleils brûlants. Nous avons marché, marché, marché et puis nous nous sommes arrêtés, parce que nous avions frappé un mur. Non pas un mur vers le haut, comme les murs qui s’élevaient autour de notre maison, mais un mur qui descendait, descendait, descendait et descendait. C’était le mur le plus haut que j’avais jamais vu, et il s’étirait vers le bas plutôt que vers le haut. Et puis là, au pied, se trouvait un autre mur, celui-là ni vers le haut ni vers le bas, mais vers l’extérieur. De l’eau en sortait, en sortait et en sortait, immense, mouvante et animale. Pour la première fois en onze jours, l’homme a ouvert la bouche pour nous parler, mais le mur d’eau rugissait, loin au-dessous, alors nous ne pouvions pas entendre ce qu’il disait.
Il a dit que l’eau allait nous manger, a dit Artur, mon frère adoptif, alors que nous essayions de nous endormir ce soir-là. Il a dit qu’il devait nous sacrifier à l’eau, sinon elle va le manger aussi. Nous sommes restés au sommet du haut mur vers le bas, pelotonnés, le dos contre le vent qui avait gagné en force.
Nous nous entendions tous pour dire que nous serions mangés. Ça nous allait. Être un sacrifice serait à la fois noble et facile. Ça marquerait la fin de la marche et du soleil. Nous nous sommes embrassés pour nous dire adieu et nous sommes endormis.
Nous nous sommes réveillés, prêts à être dévorés. L’homme était maintenant accompagné d’un deuxième homme, pour l’aider avec tout cela, et celui-ci avait un panier muni d’une longue corde. Ils ont d’abord mis Lia dans le panier, parce que c’était la plus petite, j’imagine, pour tester. Ils l’ont détachée de nous, l’ont placée dans le panier et ont dit quelque chose qui n’était pas aussi fort que le vent. Puis ils se sont couchés par terre sur le ventre, et ils ont descendu, descendu, descendu le panier jusqu’en bas du mur. Quand ils l’ont remonté, il était vide. Ils y ont mis la deuxième plus petite, Sabela. Elle a disparu en bas du mur aussi. Pour y être mangée.
J’étais la suivante.
Le panier est remonté vide, plus de Sabela. Ils m’ont détachée d’Artur et j’y suis montée. J’ai souri à Artur, et il m’a souri. Puis ils ont commencé à faire descendre le panier. Il n’était pas très grand. Mes genoux dépassaient des rebords et je devais m’appuyer d’un côté puis de l’autre, d’avant en arrière, pour l’empêcher de se renverser. Je suis descendue par à-coups, frappant parfois la paroi, d’autres fois m’éloignant tant du mur que je n’aurais pu le toucher. Plus bas, plus bas, et le rugissement de l’eau était de plus en plus fort.
Mais je n’ai pas atterri dans sa bouche. Et les deux autres non plus, qui étaient descendues avant moi. J’ai atterri gauchement, de côté, sur des roches, à cinquante pas ou plus de l’eau rugissante. Lia et Sabela étaient là aussi, debout sur les rochers, à côté d’une femme habillée en homme. Elle s’est penchée, m’a tirée du panier et m’a rattachée aux deux autres. J’ai regardé Sabela. Elle a haussé les épaules. J’ai regardé Lia, elle a fait de même. Le panier est remonté, vide, et nous avons attendu. Et puis il a fini par redescendre, avec Artur.
Il nous a vues. Nous avons haussé les épaules. La femme l’a tiré du panier, l’a attaché à nous et le panier est remonté.
Quand il est redescendu pour la dernière fois, l’homme était dedans. L’homme que nous avions suivi jusque-là. Ses jambes et ses bras dépassaient et heurtaient les roches encore plus que les miens, encore plus que ceux d’Artur.
La femme l’a laissé sortir du panier, ce qu’il a fait, en balayant de la terre de ses jambes. Puis il a hoché la tête dans sa direction, a pris l’extrémité de la corde, notre corde, et nous a tirés, en avant.
On aurait tous préféré être mangés par le dieu de l’eau plutôt que d’être forcés de continuer à marcher, mais on était obligés de continuer à marcher. Tandis que le soleil tournait dans le ciel, le dieu de l’eau s’approchait en rampant, de plus en plus proche, et les roches devenaient de plus en plus petites, jusqu’à ce qu’on en vienne à marcher sur des cailloux si petits qu’ils étaient presque des grains de poussière, et l’eau se glissait entre nos orteils à chacune de ses inspirations.
L’homme s’est procuré un bateau auprès d’une femme qui nous regardait les yeux plissés comme si nous étions trop bruyants pour elle, même si nous étions parfaitement silencieux. Elle a touché les cheveux de Lia, une fois seulement, pour les glisser derrière son oreille. L’homme nous a soulevés pour nous déposer dans le bateau, puis l’a poussé dans l’eau jusqu’à avoir de l’eau jusqu’aux genoux, après quoi il a sauté à bord et s’est mis à ramer, et la femme est restée debout à regarder, de plus en plus petite.
Peut-être qu’il nous emmène directement à la bouche, directement au milieu de ce dieu de l’eau, là où se trouve la bouche, a chuchoté Arthur, et nous avons tous hoché la tête. Il y avait à bord du bateau un panier de poissons brillants et frétillants dans lequel nous avons volé pendant que l’homme ne regardait pas. Nous avons arraché les têtes et les queues avec nos dents et nous avons goûté le sel. Nous avons avalé les crânes tout ronds, sans faire le moindre bruit. Nous avons attendu.
Il n’y avait pas de bouche. En fin de compte, le dieu de l’eau ne voulait pas de nous, nos vies étaient trop petites pour valoir la peine. Nous avons été à nouveau soulevés, déposés sur les roches de l’autre côté de l’eau, on nous a donné une petite flasque de vin à partager, pour laver le sel de nos langues, de nos dents et de nos palais, et nous avons marché encore, marché, marché et marché, la peau de la plante de nos pieds dure et noire.
Lia est morte. Elle était trop petite, trop jeune. Pas assez rapide pour attraper des insectes, pas assez futée pour nous dire quand elle en avait perdu un de plus, quand elle avait faim. Le nouvel homme a détaché la corde qui nous liait à elle et nous avons essayé de lui creuser un lit entre une roche noire plate et un arbuste aux petites fleurs jaunes, mais le sol était trop dur, trop sec pour qu’on puisse y creuser. Nous avons cassé quelques branches et des fleurs à déposer sur elle. Nous avons continué à marcher.
Je ne sais pas pendant combien de temps. Juste pour toujours. Le toujours de Lia. Presque le nôtre. J’imagine que tu as fait des marches semblables, avec l’armée. Juste pour toujours, de sorte que marcher, c’est respirer, et les pas sont du temps, défilant, roulant, bougeant sans arrêt. Nous avons marché, marché, marché.
Et puis : la ville. Cette ville.
On l’entendait avant de la voir. On l’entendait à des lieues. On la sentait, aussi.
Et puis nous nous sommes retrouvés entourés de tellement de gens, de plus de gens que nous ne l’aurions cru possible. Et nous marchions sur de la pierre, tout à coup, non plus sur la terre, et c’était plus chaud pour les pieds, et cette pierre me semblait une idée ridicule, puisqu’il faisait tellement chaud, mais la plupart des gens étaient en sandales, pas pieds nus, comme nous, alors j’imagine qu’ils ne s’en rendaient pas compte. Il y avait des édifices partout, partout des gens qui y entraient et en sortaient, et certaines de ces personnes nous ressemblaient, mais plusieurs ne nous ressemblaient pas, et quelques-unes étaient même vêtues de blanc, un blanc éblouissant, et je ne pouvais détacher mes yeux de cela, détacher mes yeux d’elles. Il y avait beaucoup de saleté, beaucoup de mal dans notre monde, mais maintenant il y avait aussi ce blanc éblouissant, cette propreté, comme si ces personnes avaient réussi à attraper et à dépecer le soleil. Comme si elles avaient revêtu le soleil. Et je regardais de tous mes yeux et j’absorbais cela, consciente qu’il pouvait exister une véritable propreté, une véritable pureté, un bien véritable.
Ils ne nous ont pas gardés ensemble comme ils l’avaient promis à mon père, comme mon père nous l’avait promis. L’homme m’a détachée la première. Il a pris ma main et l’a mise dans la main d’un garçon chauve, lui a pris quelques pièces et a continué son chemin avec les autres, toujours attachés ensemble, à travers tous ces gens, tout ce gris, cette couleur et ce blanc. Je ne les ai pas revus, ni là ni ailleurs. Je ne sais pas où ils sont allés. Ils s’appelaient Artur et Sabela, et je ne sais pas s’ils ont pu rester ensemble ou pas.
Bonjour, a dit le garçon. Son accent était nouveau, haut et léger. Sa tête, là où auraient dû se trouver les cheveux, était très ronde et légèrement duveteuse, comme un bébé sanglier. Je me suis demandé si c’était à ça que ressemblait aussi ma tête, sous mes cheveux.
Bonjour, j’ai dit.
Ce n’est pas loin, a-t-il dit. Pas loin à aller. À marcher.
J’ai hoché la tête. Je ne me rappelais plus ce que signifiaient loin et pas loin.
Tu veux de l’eau ?
J’ai hoché la tête.
Il a pointé le doigt en direction d’une personne faite en pierre à une dizaine de pas devant nous. De l’eau jaillissait de la bouche de la personne, retombait en éclaboussures dans un bassin à ses pieds. Je l’ai fixée du regard.
Vas-y, a-t-il dit. Je vais attendre ici.
Je n’ai pas bougé. J’ai regardé le garçon. J’ai regardé la personne. Qu’est-ce que… ? ai-je murmuré. Qu’est-ce qu’il a ?
Hein ?
Il a été maudit ?
Qui ? On n’a pas beaucoup de temps, si tu as soif tu devrais…
Je n’ai pas posé davantage de questions. Je suis allée jusqu’à l’eau. J’ai plongé la tête dans le bassin, sous l’eau, là où se trouvaient les pieds en pierre de la personne, et j’ai senti une fraîcheur que je n’avais jamais sentie avant dans toute ma courte vie. J’ai bu, et bu.
J’avais encore la tête mouillée et les cheveux dégoulinants quand nous sommes arrivés à ma grande nouvelle maison. Elle était plus vaste que le verger au complet, plus vaste que le village entier que j’avais quitté. Des êtres de pierre longeaient l’allée menant à la demeure et il y avait un bassin d’eau, comme en ville, à l’arrière, près de la porte que je devais utiliser, m’a dit le garçon, si je voulais aller et venir, mais ça ne servait à rien de me dire cela parce que je savais que je ne partirais jamais, que je ne voudrais jamais repartir.
Puis une femme grasse nous a ouvert la porte de derrière. C’était la première personne grasse que je voyais, à l’exception des femmes enceintes. Le garçon est parti en courant, derrière elle, plus loin. Je t’aime, ai-je dit dans son sillage. Au revoir, je t’aime.
La femme grasse m’a regardée et a haussé les sourcils. Mes cheveux dégoulinaient. Les gouttes faisaient des marques sombres sur la pierre chaude à mes pieds. D’accord, a-t-elle dit. Dans le bassin. Enlève tes vêtements, et dans le bassin.
Moi au complet ?
Toi au complet.
Je l’aimais aussi.
Ils ont brûlé mes vêtements, ils ont coupé mes cheveux court, comme ceux du garçon. Ils m’ont frotté le cuir chevelu et le corps avec de l’huile et c’était merveilleux, c’était aussi pur et éblouissant que les toges que j’avais vues au square. Je me sentais Bien.
Oh. Oui, je pense que oui, d’accord.
Oui, merci. Si tu pouvais lever la flasque jusqu’à ma bouche, je, oui. Oh.
Oh.
Oh.
Merci, soldat. Merci.
Et puis, après ce premier bain, ce premier récurage et cette première coupe de cheveux, la femme grasse m’a enfilé une tunique grise et m’a tendu une paire de sandales douces, gris brun. J’avais l’impression qu’elles allaient toujours glisser de mes pieds, mais elles ne glissaient jamais. Elle m’a nettoyée, m’a coiffée et m’a habillée et puis, quand elle a eu fait tout ce qu’elle pouvait, elle a dit : D’accord, ça ira, je suppose.
Elle a pris ma main et m’a fait parcourir des couloirs inondés de soleil jusqu’à ce que nous arrivions à une chambre dans laquelle une fille, une fille de mon âge, pas exactement mais relativement proche, était en train de pousser une chaise vers un mur éloigné, l’écartant d’une deuxième chaise, qui était le seul autre objet dans la pièce.
La fille nous a vues. Elle s’est arrêtée. La chaise a basculé. La femme a lâché ma main pour aller la remettre debout.
Non, a dit la fille doucement, calmement. Non, Vibipuella, je vais le faire. La chaise était plus grande qu’elle. En bois sombre, lourde. Vibipuella et moi avons regardé la fille s’échiner à la redresser sur deux pattes, nous avons regardé la chaise basculer à nouveau, avons regardé la fille l’esquiver pour ne pas être écrasée, l’avons regardée tenter à nouveau de la relever, avons regarder la chaise vaciller, se redresser, debout. Puis la fille a continué à la pousser. Elle l’a poussée jusqu’au mur opposé. Après quoi elle s’est arrêtée et est restée là pendant quelques battements de cœur, le temps de reprendre son souffle. Puis elle a grimpé sur la chaise. Elle s’est assise, jambes pendant à l’avant. Elle avait l’air toute petite et je me suis demandé si j’avais l’air aussi petite quand je m’asseyais sur une chaise.
Elle m’a regardée. Felicitas, a-t-elle dit. Voici ta chaise. Va t’asseoir là-bas. Elle a indiqué, à l’autre bout de la pièce, la chaise poussée contre l’autre mur, le point le plus éloigné d’elle et de sa chaise.
Personne n’a bougé. J’ai levé les yeux vers la femme, qui était revenue se tenir à mes côtés.
Fe-li-ci-tas, a dit la fille. Me comprends-tu ? Va, là, à ta chaise.
Je ne quittais pas des yeux la femme, qui semblait s’appeler à la fois Vibipuella et Felicitas. J’avais chaud. La nouvelle tunique n’avait pas de trous.
La femme a baissé le regard vers moi. Puis elle a regardé la chaise la plus éloignée. Et puis moi encore. Et la chaise. Et moi. Je l’aimais et je voulais qu’elle m’aime, alors même si je n’avais pas envie de sourire, je l’ai fait quand même. J’ai souri aussi largement que je le pouvais, avec les dents. Elle m’a souri en retour, un peu. Vas-y, a-t-elle dit. Va à la chaise. Et puis elle est partie.
Alors j’ai obéi. J’ai marché jusqu’à la chaise éloignée, j’ai grimpé dessus. La fille, assise sur sa chaise, avait maintenant les yeux fixés droit devant, et non pas sur moi. Je l’ai regardée. Qui est Felicitas ? ai-je demandé.
C’est toi, a-t-elle dit.
Je m’appelle Vitoria, j’ai dit.
Non, ce n’est pas vrai.
Oui, je…
Plus maintenant, a dit la fille. Maintenant, tu t’appelles Felicitas. Tu es ma sœur Felicitas.
Le lendemain, la fille, Perpetua, avait un peu rapproché les chaises, qui étaient maintenant à dix pas l’une de l’autre. Tu ne dois plus parler de tes anciennes sœurs, a-t-elle dit.
Pourquoi ?
N’en parle pas, c’est tout.
On ne pouvait pas faire grand-chose, assises séparément comme ça, maintenant que je ne pouvais plus raconter des histoires de la maison comme je l’avais fait la veille. Nous sommes restées assises en silence pendant un moment. J’ai regardé une mouche qui essayait de s’enfuir de la pièce jusqu’à ce qu’elle trouve une issue, et puis j’ai dit : On pourrait jouer à Devine ce que je suis.
Mais tu ne peux pas être tes sœurs.
Elles ne sont pas une chose.
Quand même.
D’accord. Je serai autre chose. Prête ?
D’accord, je suppose. Prête.
On a joué à Devine ce que je suis pendant trois jours, dès le matin, quand j’avais fini mes corvées et que Perpetua avait pris son déjeuner, jusqu’à ses leçons et à mes tâches d’éviscération.
J’ai été :
Une Pierre
Un Insecte
Un Arbuste à petites fleurs jaunes
et
Une Colline.
Elle a été :
Une Couronne de feuilles d’olivier
Une Petite Souris blanche
Un Coucher de soleil au-dessus des collines du sud
Une Chambre plus grande que celle-ci
et
N’Importe Quel Autre Jeu.
Le troisième jour, elle avait poussé les chaises si proches l’une de l’autre que les bras se touchaient.
D’accord, ai-je dit. Très bien. Jouons à un autre jeu, maintenant.
Lequel ?
Eh bien, on pourrait jouer à un jeu où on n’est pas tout le temps assises, j’ai dit.
Je ne pense pas que tu aies le droit de courir, a-t-elle dit.
Qui m’en empêche ?
Mon père.
Perpetua parlait beaucoup de son père. Surtout pour évoquer des règlements. Essentiellement des règlements auxquels je n’avais pas le droit de désobéir. Je ne l’avais jamais vu. Je n’étais pas sûre qu’il existait.
Je parie que j’aurais le droit de courir si tu courais toi aussi. Si je te suivais.
Elle a réfléchi. Eh bien, a-t-elle dit.
Et puis elle a sauté en bas de sa chaise et est sortie de la pièce en courant. J’ai couru à sa suite.
Nous ne retournions aux chaises et à Devine ce que je suis que les rares journées où il faisait trop chaud pour courir, trop chaud pour bouger, ou quand il y avait des nuées de sauterelles et qu’on aurait risqué d’en avoir dans les yeux et dans la bouche en sortant. Ce qui était amusant, parce qu’avant, j’aurais tout fait pour me mettre des sauterelles dans la bouche. Mais désormais on me donnait de la nourriture digne de ce nom. Du pain, du poisson et aussi des olives. Et je devenais un petit peu potelée, comme eux, et je commençais à fermer les yeux et la bouche devant les insectes, comme eux. Et Perpetua et moi courions dans le jardin de sa famille en nous pourchassant ou en pourchassant les animaux ou le garçon qui s’occupait des animaux, et bientôt mes cheveux ont repoussé, et bientôt ma tunique et mes sandales sont devenues trop petites. Et…
Et…
Quoi ?
Qui ?
Oh, oui, oui, il existait.
Son père, oui.
Oui, l’homme le plus important que j’ai rencontré, j’imagine, mais je l’ai à peine rencontré. À la fin, quand Perpetua et lui ne s’adressaient plus la parole, il transmettait parfois des messages à sa fille par le truchement de Vibipuella qui me les répétait, et une ou deux fois il m’a interceptée dans le jardin ou le vestibule et m’a soufflé quelques mots directement, pour me demander de la lui amener, mais je ne le connaissais pas, pas vraiment ; il ne me parlait pas, pas vraiment. Un peu à la fin, mais tout de même, pas beaucoup. Pas vraiment. Désolée.
Mais je suis sûre qu’il apprécierait ta déférence. Il aimait ce genre de choses. C’est toujours le cas, j’imagine.
Je ne l’ai pas vu aujourd’hui dans le podium, pas dans son siège habituel en tout cas, alors je doute que tu aies l’occasion de lui parler en chair et en os. Je ne pense pas qu’il soit venu aujourd’hui.
Non, ça n’aurait pas été très agréable, dans les circonstances.
Non, je ne serais pas venue non plus.
Sais-tu ce qui est arrivé à Perpetua ? Ou à son bébé ?
Non, ça va, ça va.
Je vais peut-être m’étendre, maintenant. Est-ce que ça va si je m’étends, maintenant ?
Ici, c’est très bien. Non, ça va. Un peu de saleté, un peu de sang, un peu de lait aussi, ça ne me dérange pas, pour être honnête. C’est ça, l’odeur, le lait, surtout. Désolée. Je suis juste, je suis juste fatiguée.
Peut-être encore de l’eau, oui.
Merci.
Merci.
Est-ce que tu écris encore ? Montre-moi.
D’accord, bien. Merci. Merci.
Perpetua avait mon âge. Pas exactement, comme mes sœurs, mais assez proche pour ses parents, les patrons de la maison. Elle était leur fille, leur fille unique.
Il n’y en a pas d’autres ? je lui ai demandé.
Non, a-t-elle répondu.
Pas même deux ou trois ?
Non.
Un tout petit ? Un petit bébé quelque part ?
Non, Felicitas, a-t-elle dit. Non, non, non. Non. Aucun. Et tant mieux. Elle s’est croisé les bras. M’a regardée avec les yeux rétrécis. Mais j’ai un frère, a-t-elle dit.
Juste un ?
J’en avais deux. Maintenant j’en ai un. Juste un.
D’accord, j’ai dit. Ce n’est pas grave.
Sauf toi, a dit Perpetua. Pas de sœur sauf toi.
As-tu des sœurs, soldat ? Tu dois en avoir. Il me semble que tu dois en avoir.
Eh bien, je suis étonnée de l’apprendre. J’aurais cru. J’aurais juré.
Oh.
Oh. Je suis désolée. Les deux en même temps ?
Les deux en même temps. Ce n’est ni pire ni mieux. C’est, tout simplement, c’est ce que c’est, voilà tout. Je suis désolée. Je suis désolée, soldat.
On jouait ensemble, comme de vraies sœurs, quand Perpetua le voulait bien. Et quand elle ne voulait pas, ou qu’elle s’en allait manger des mets délicats, ou suivre ses leçons, alors je donnais un coup de main à la cuisine, où j’aidais à collecter les os et les viscères des animaux, les tiges de raisins, les noyaux d’olives, le vieux pain sec, que j’apportais aux cochons. Au début, si personne ne regardait, je cachais les noyaux d’olives dans mes poches pour pouvoir les sucer plus tard, ou je trempais le pain rassis dans la fontaine pour le ramollir et le manger avec des entrailles d’animaux étendues dessus avant d’aller aux cochons. Ça me faisait parfois vomir, mais parfois non. Mais je me suis habituée à ne pas avoir faim. J’avais confiance que je n’aurais plus faim, aussi j’ai fini par arrêter. J’ai aussi arrêté de boire à la fontaine toutes les fois que je passais devant. J’ai fini par comprendre, j’ai fini par croire qu’elle serait là, toujours, et toujours pleine d’eau. Même les jours les plus chauds, elle était toujours là, coulant comme à l’hiver, comme si elle n’allait jamais, comme si elle ne pouvait pas connaître la soif.
Si on n’avait pas besoin de moi à la cuisine et que Perpertua ne voulait pas de moi ou qu’elle était occupée, j’allais prêter main-forte au garçon chauve, celui qui s’occupait des animaux. Ensemble on nettoyait la soue à cochons, on ramassait les œufs des poules qu’on empêchait de se battre à coups de bec, et chacun notre tour on trayait la vache et les chèvres. Ni l’un ni l’autre on n’aimait traire les chèvres, parce qu’elles étaient méchantes et donnaient des ruades, et on aimait tous les deux traire la vache, parce qu’elle était calme et douce et ne remarquait guère notre présence, en réalité. Aussi, elle donnait plus de lait, alors la femme grasse risquait moins de le remarquer s’il en manquait un peu, tiède et riche d’une crème qui nous enrobait la langue tant et si bien qu’on pouvait encore en garder le souvenir et la goûter trois heures plus tard. Alors on se relayait pour traire la vache et les chèvres, se faire donner des ruades et avoir de la crème.
Mais ce n’était pas tout le temps. Quand j’étais avec Perpetua, le garçon devait traire et la vache et les chèvres. Je le revoyais plus tard, à la table des esclaves au fond de la cuisine, et il avait une pellicule de crème autour de la bouche, ou un nouveau bleu sur le bras ou l’épaule, et il souriait, dans un cas comme dans l’autre, il me souriait.
Il fait très chaud ici, n’est-ce pas ? Très, très chaud. Tu dois bouillir, dans ton armure. Tu peux enlever ton casque, au moins. Tu sais, je ne vais pas te donner un coup sur la tête. Hum. Imagine un peu cela. Mais je ne le ferai pas. Ne t’inquiète pas, j’en suis incapable, et même si je pouvais je ne le ferais pas, mettons.
C’est un joli sourire.
Oui.
Oui.
Et de jolis cheveux aussi, sans doute. Si on pouvait les voir. Enlève ton casque, pour l’amour du ciel. Il a l’air de peser une tonne. Une tonne d’or chaud. Je ne peux rien imaginer de…
Voilà.
C’est mieux, non ? Tu as l’air plus à l’aise. Et tu as de jolis cheveux. De jolis cheveux pleins de sueur.
Et cet étui d’épée ridiculement grand ? Tu n’arrêtes pas de te cogner dessus en écrivant, est-ce que c’est confortable ? Bien sûr, je vais peut-être mourir tout de suite et tu pourras arrêter et aller de dégourdir les jambes, mais peut-être que je ne mourrai pas si vite, peut-être pas avant des heures, auquel cas tu ferais mieux de t’installer confortablement.
Là, c’est mieux ?
Bien, bien.
Le garçon qui s’occupait des animaux m’a demandé de l’épouser à peu près un an et demi après que j’ai saigné pour la première fois. Je ne sais pas exactement quel âge j’avais, parce que personne n’en tenait le compte, mais je sais que mes pieds n’avaient pas tout à fait fini de grandir, qu’ils ont pris deux tailles de sandales supplémentaires depuis. Nous étions avec les chèvres. Je me souviens qu’il n’y avait pas encore trop de mouches, alors ce devait être le début du printemps. La chèvre qu’il trayait, celle qu’on appelait Vieille Bique, s’est lassée, comme d’habitude, et elle a rué, comme d’habitude, pendant qu’il avait la tête baissée pour regarder le lait, et elle l’a frappé droit au visage, sur la tempe, juste au-dessous de l’œil. J’ai ri, parce qu’on savait, on savait tous les deux, qu’il ne faut pas baisser la tête avec elle, on savait cela tous les deux. J’ai ri, il a juré. Si la ruade l’avait touché un tout petit peu plus haut, il aurait été à moitié aveugle. On savait cela aussi tous les deux. Il saignait. J’ai tiré le pot de sous ma chèvre pour qu’elle n’aille pas le renverser et gaspiller le lait, et je suis allée à la maison, dans la cuisine. J’ai volé du vinaigre et un tissu qui semblait propre, que je lui ai rapportés. J’ai nettoyé la blessure, je lui ai fait appliquer le tissu dessus. Tu as de la chance, j’ai dit. Quand j’étais avec mes sœurs, on n’avait pas de vinaigre, on n’avait que de la pisse. Il n’a rien répondu, il se contentait d’ouvrir et de fermer la mâchoire afin de vérifier qu’elle tenait encore bien en place. Je lui ai donné un tout petit peu du lait de ma vache à boire pour qu’il arrête son manège quelques instants. Il a bu le liquide à la surface, le plus chaud. Il l’a gardé dans sa bouche quelques secondes. Puis il a avalé, a ouvert et fermé les lèvres encore deux fois, et a dit :
Marions-nous, Vitoria, toi et moi.
Il l’a dit comme ça. Avec mon ancien nom. Mon vrai nom.
J’ai regardé sa bouche ouvrir-fermer. J’ai regardé le sang fleurir sur le tissu. D’accord, j’ai dit. Marions-nous.
Je ne sais pas quel âge il avait lui non plus. Il avait grandi depuis mon arrivée ; sa tunique tombait plus haut sur ses jambes, carrées, musclées à force de porter, de soulever, de courir en ville et de revenir, ses jambes maintenant adoucies par le poil, comme les miennes.
J’avais les mains moites. Je les ai essuyées sur ma tunique, je lui ai repris mon seau et l’ai remis sous ma chèvre. D’accord, j’ai dit. Pourquoi pas.
Le garçon qui prenait soin des animaux a cessé d’ouvrir et de refermer la bouche et, à demi caché derrière le tissu imbibé de vinaigre rosi par le sang, il a souri.
Je l’ai dit à Vibipuella dans la cuisine, tandis qu’elle versait de la viande réduite en bouillie dans un seau. Allez-vous partager un lit ? a-t-elle demandé. Tu n’auras plus besoin du tien ?
Je ne sais pas, ai-je répondu.
Un peu de bouillie, un caillot mauve-rouge de moustaches et de peau, s’est détaché de son couteau. Elle a essuyé la lame sur sa tunique. Tu sais où poussent les carottes sauvages ? a-t-elle demandé.