N'ayons pas peur du ciel
6 – Basil
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Basil
Regarde ça, a chuchoté ma sœur malade Liberata. Regarde ça.
Elle était étendue par terre dans la lumière mouchetée entre deux citronniers presque morts. C’était le jour du ménage et on changeait la paille sur le sol, alors elle ne pouvait pas être couchée à l’intérieur. J’étais sa porteuse d’eau. Je faisais l’aller-retour jusqu’à la rivière à la course, aller-retour, en lui rapportant des tasses d’une eau brunâtre. Il faisait très chaud, alors je prenais des pauses, parfois. Je prenais parfois de courtes pauses, et je m’allongeais près d’elle mais sans la toucher, parce que nous aurions eu encore plus chaud toutes les deux. C’est ce que je faisais quand elle a murmuré. Nous étions toutes les deux couchées par terre, dehors, à quelque distance des maisons, loin des arbres sains, au cas où.
J’avais les yeux fermés, mais j’étais réveillée. Sans les ouvrir, j’ai chuchoté : Quoi ? Regarde quoi ?
Moi, a murmuré Liberata. Regarde-moi. Regarde comme il faut.
J’ai soupiré. J’ai ouvert les yeux, même si le soleil les brûlait comme des morsures de serpent.
Elle a fermé ses propres yeux.
Pas juste, ai-je pensé.
Elle a pris une profonde inspiration et a retenu son souffle. Puis elle a serré encore plus les paupières, a expulsé tout l’air d’un coup et, ce faisant, elle s’est élevée, son corps en entier s’est élevé au-dessus du sol, de trois doigts, une main, peut-être, comme une longue branche que l’on emporte à l’heure du nettoyage. Sauf que personne d’autre n’était là ; il n’y avait personne pour l’emporter. Puis elle a ouvert les yeux, m’a regardée et elle est retombée par terre.
Ouch, elle a dit. Tu vois ?
J’ai refermé les yeux. On est malades, j’ai dit. Fiévreuses. On imagine des choses.
Toutes les deux ?
Peut-être. Sûrement.
Non, a-t-elle dit. Ce n’est pas la fièvre. J’ai écrasé des fourmis, des vraies fourmis.
Ouais ? J’avais de nouveau les yeux fermés. Est-ce que ça fait mal ? ai-je demandé.
Aux fourmis ?
Non, à toi.
Ça fait certainement mal aux fourmis. Des fois, retomber me fait mal à moi aussi. Pas le reste.
Est-ce que c’est agréable, alors ? Plaisant ?
Je ne sais pas, a-t-elle dit. Pas exactement.
J’ai baissé le bras, chassé quelques fourmis de ma cheville.
C’est comme boire de l’eau, a-t-elle dit, quand on n’a pas bu depuis très longtemps.
Mais je t’ai apporté plein d’eau, ai-je dit.
Pas comme ça, une eau différente.
Montre-moi ?
Demain, a-t-elle répondu. Je suis fatiguée, maintenant.
Gema et Germana étaient déjà mortes, à cette époque-là. Et plein d’autres personnes, des enfants, des bébés, des adultes. Elle allait mourir elle aussi. Je le savais. Elle avait les yeux fermés. Les fourmis couraient partout autour d’elle mais pas sur elle, sans jamais vraiment la toucher. J’ai fermé les paupières. Puis les ai rouvertes. J’ai regardé droit en haut, le soleil brûlant. J’ai dit : pas elle. Je n’ai pas plissé les yeux, je n’ai pas détourné le regard.
Équilibre nécessaire, a dit le soleil.
Pas elle, j’ai dit.
C’était ma première vraie prière.
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