N'ayons pas peur du ciel
Introduction
1. Quiteria
2. Marina
3. Gema
4. Germana
5. Liberata
6. Basilissa
7. Vitoria
8. Eumelia
9. Genebra
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(Portugal, environ 180 EC, probablement)
2
Marina
Oh
a dit notre mère
Oh non
Oh non non non non non.
Elle l’a répété neuf fois
Non non non non non non non non non.
Une fois pour chaque petite tête rouge, une fois pour chaque petite bouche ouverte.
Je ne la blâme pas. Ni moi ni nous. Elle n’avait jamais souhaité être mère. Elle ne voulait même pas se marier. Pas que le choix ait existé, en ces matières. Pas qu’on lui ait laissé le choix.
Quiteria a été la première. L’aînée, de deux minutes. Temporairement aimée et désirée avant que le reste se présente.
J’ai été la suivante.
Notre mère aurait pu s’accommoder de cela, je crois. Deux. Quiteria et moi. Des jumelles, simplement jumelles, normales. Précieuses. Adorables. Elle et nous, une petite équipe.
Mais pas neuf.
Neuf, ce n’est plus une équipe. Ou alors elle n’en fait pas partie. Neuf, c’est assourdissant. Neuf, c’est impossible, c’est sa vie qui s’achève, une vague après l’autre. Qui ne lui appartient plus.
Comme les contractions qui se sont emparées d’elle, l’ont déchirée, clouée au lit et n’ont pas cessé, même quand elles auraient dû s’arrêter, n’ont pas cessé, vague après vague des petites portes se fermaient en elle à chaque cordon tranché. Chaque première bouffée d’air était un petit pas vers sa propre fin.
Neuf, ce n’est pas une équipe ; neuf, c’est un essaim.
Neuf, c’est animal.
Elle a fermé les yeux, les a rouverts et nous étions encore là. Il a fallu quasiment toutes les servantes de la maison pour nous prendre. Elles attendaient, la dévisageaient. Et maintenant ? Et maintenant, madame, mère ?
Elle a fermé les yeux, les a rouverts et nous étions encore là, toujours là, alors elle a fait signe à Cyllia, la servante la plus aguerrie, la plus dure à l’ouvrage, de s’approcher.
Cyllia a donné le bébé qu’elle avait dans les bras à la fille chargée d’apporter l’eau, laquelle en tenait déjà deux autres, elle s’est avancée, s’est penchée et a écarté son voile de son oreille pour que ma mère puisse se tourner, s’approcher et chuchoter, parce que tout ce qu’elle pouvait faire, c’était chuchoter, tant nous avions fait d’elle un fantôme, aplati, vide. Elle a chuchoté et pas une des autres qui se trouvaient dans la pièce,
ni la sage-femme
ni la prêtresse
ni la fille chargée d’apporter l’eau
ni la cuisinière
ni la fille de cuisine
n’a pu saisir ses paroles fantômes, hormis Cyllia et nous, les bébés, toutes neuves, les oreilles prêtes à entendre n’importe quoi, à tout entendre, prêtes pour notre mère :
Je t’en prie, Cyllia, je t’en prie.
Cyllia a hoché la tête en faisant attention de ne pas laisser son visage toucher celui de notre mère. Ç’aurait été trop, même à ce moment-là.
Il y avait du sang sur tout. Sur tout le monde.
Je t’en prie, Cyllia, je t’en prie, a-t-elle dit. L’eau, a-t-elle dit. Le ruisseau.
Un temps. Puis, pendant un moment, le silence.
Puis Cyllia a chuchoté :
Noyer ?
Moins fort que la frêle pulsation des battements de nos cœurs.
Notre mère n’avait plus de mots. Elle a bougé la tête, un peu vers le bas, un peu vers le haut, et puis encore vers le bas. Oui.
Je ne la blâme pas. Non. Peut-être aurais-je fait la même chose.
Cyllia a hoché la tête à nouveau, elle a remis son voile en place, s’est levée et a envoyé la fille de cuisine chercher quatre paniers. Puis elle nous a déposées dans ces paniers, les bébés vivants dans trois d’entre eux et les deux qui n’avaient pas survécu, Eumelia, Genebra, rien que des noms, dans l’autre, et elle nous a emmaillotées dans des linges, les plus propres qui se puissent trouver dans une maison où l’on vient de mettre au monde neuf enfants. Elle a laissé la prêtresse au chevet de notre mère, qui avait maintenant les yeux clos, peut-être respirait-elle peut-être ne respirait-elle plus, elle a remercié la sage-femme et les autres servantes et, deux paniers se balançant à chaque bras, elle s’est engagée dans l’escalier, a passé la porte, s’est enfoncée dans le petit bois jusqu’à l’eau qui coulait entre les arbres.
Il faisait si chaud ce jour-là. Tôt dans la saison, mais il faisait déjà chaud, partout flottait le parfum des citrons, ce fruit nouveau, tout nouveau, les arbres en étaient lourds, le jus giclait sur ses pieds quand Cyllia foulait les fruits tombés, tout avait un parfum si doux quand elle est sortie dans le verger et a marché jusqu’au ruisseau qui traversait le verger mais qui ne serait plus qu’un filet d’eau au mois d’avril et complètement tari en juin, dans ce verger d’avant l’aube, empli d’insectes, de jus et d’oiseaux, il faisait si doux, avec le soleil presque levé, la douceur plus puissante encore que nos pleurs, tellement pénétrante, il faisait si doux que Cyllia, quatre paniers, neuf bébés, sept encore vivants, sept qui s’accrochaient encore, s’est arrêtée au bord du ruisseau et a respiré, inspiration-expiration, et a hésité.
Les bébés mouraient tout le temps. Ils mouraient de la vérole, de fièvres chaudes et bruyantes, de frissons lents et silencieux, d’être nés, tout simplement. Elle-même en avait perdu trois. Sa maîtresse en avait déjà perdu deux, un à presque cinq ans, quasiment plus un bébé. Et un autre qui était né à moitié mort, avant de l’être tout à fait.
Cyllia a hésité.
Les bébés mouraient tout le temps. Comme ses deux premiers, tous les deux disparus en même temps. Une fièvre de glace, qui les rendait incapables de parler, de voir ou de faire quoi que ce soit d’autre que de lui serrer la main et de serrer chacun la main de l’autre.
Le parfum, la forêt, étaient si doux. La promesse de fruits était partout. Un été de fruits. Un avenir de fruits.
Cyllia a hésité et nous avons hurlé. Nous étions rouges et mauves et bleues. Nous étions affamées. Nous étions à moitié folles de faim.
Elle a déposé les paniers et a creusé deux petits trous à mains nues, tout près du lit du ruisseau, là où la terre était la plus meuble. Elle y a déposé Eumelia et Genebra, nos sœurs, celles qui étaient déjà parties, un trou chacune, suffisamment petits pour être des terriers de lapins, suffisamment petits pour n’être rien. Elle les a recouvertes de la terre au parfum de citron, qu’elle a tassée. Elle n’a pas marqué l’emplacement. Elle s’est lavé les mains dans le ruisseau et puis, tandis que les premiers rayons du matin filtraient entre les feuilles, les branches, les fruits, les fruits, les fruits, elle a tendu la main pour cueillir un citron, l’un des premiers citrons.
C’est ce que Cyllia m’a raconté quand nous nous sommes revues, douze ans plus tard.
Cherchais-tu la voie à suivre ? lui ai-je demandé. Un signe ?
Je cherchais quelque chose à me mettre sous la dent, a-t-elle répondu.
Elle avait pelé le citron, m’a-t-elle raconté. Le zeste sous les ongles, l’huile entre les doigts. Ce fruit étrange. Encore nouveau pour elle. Il s’était ouvert : neuf quartiers.
Elle aimait sa maîtresse, elle aimait son travail. Mais il y avait neuf quartiers. Ce ne pouvait pas être une coïncidence. C’était un signe, un message.
Elle a détaché les quartiers et en a glissé un dans chacune de nos bouches. Juste la bonne taille, juste la bonne forme. Une à une, nous avons cessé de pleurer. Les morceaux de citron montaient et redescendaient tandis que nous les sucions, en aspirant le jus peu à peu, absorbant le doux-amer. Cyllia a lancé deux quartiers dans le ruisseau pour les bébés perdus et puis elle a étendu le bras et cueilli un autre citron, un fruit entier, pour elle. Elle l’a mangé dans le silence du petit matin.
Nous avons survécu. La majorité d’entre nous ont survécu. Il importe de savoir cela. Pendant un moment, du moins, un assez long moment. Nous avons vécu et lutté, lutté et vécu, et puis nous sommes mortes. Ou presque. Parce qu’on ne peut pas réellement mourir, pas réellement, n’est-ce pas ? On s’approche de la mort, ou la mort s’approche de nous et murmure : Prête ? Et on lui répond sur le même ton : Prête, et puis nous sautons, nous sautons toutes les deux, n’est-ce pas ? On finit tous par sauter.
Nous, les sept bébés toujours vivants, avons fini les quartiers de citron, et les membranes blanches flétries, exsangues, pendaient sur nos joues et nos mentons. Cyllia les a décollées de nos visages, poisseuses, humides, et les a roulées en une boule qu’elle a glissée dans une poche. Certaines d’entre nous pleuraient, d’autres sommeillaient, certaines contemplaient vaguement le ciel ou écoutaient vaguement les eaux du ruisseau qui frappaient racines et cailloux, un son familier, corporel. Un réconfort.
Cyllia a cueilli un autre fruit, l’a pelé, a compté les quartiers – neuf, de nouveau –, les a divisés et distribués entre nous, avec deux quartiers dans le ruisseau pour Eumelia, pour Genebra. Elle essayait de retarder le moment. De toute façon, il faudrait un certain temps pour noyer sept nouveau-nés. On ne s’attendrait pas à la voir revenir tout de suite.
Au quatrième citron, elle s’est avisée que c’était probablement du vol. Au cinquième, elle s’est avisée que c’était sans doute là le moindre de ses crimes. Il a fallu sept fruits avant que nous soyons toutes endormies, nos respirations accordées et légères par-dessus le son de l’eau, nos paniers puant la douce urine des bébés. Cyllia s’est allongée entre les paniers, laissant ses pieds nus pendre dans le ruisseau. L’eau était fraîche, ce ne serait pas une façon désagréable de mourir, là-dedans, ce serait mieux que la vérole. Mieux que la fièvre. Elle s’est endormie en songeant,
Ce serait mieux.
Elle avait gardé cette première boule de ziste de citron pendant des années, m’a-t-elle dit. Elle l’avait gardée dans sa poche jusqu’à ce qu’elle se désagrège et, usée par le frottement, finisse par s’imprégner dans l’étoffe. Elle plongeait la main dans sa poche pour la toucher, sentir ses arêtes depuis longtemps asséchées, jusqu’à ce qu’elle oublie ce qu’elle faisait, ou pourquoi.
Sept bébés !
Cyllia s’est réveillée. Cinq bébés ont fait de même.
SEPT ! a crié la fille à nouveau, plus fort, maintenant, par-dessus les pleurs.
Cyllia a entrepris de se lever et a découvert qu’elle se tenait dans le ruisseau, de l’eau presque jusqu’aux genoux. OUI, a-t-elle dit. NEUF, a-t-elle dit. BONJOUR. IL Y EN AVAIT NEUF, MAINTENANT IL Y EN A SEPT. SEPT BÉBÉS, OUI.
EST-CE QU’ILS SONT À TOI ?
NON.
EST-CE QU’ILS ONT FAIM ?
OUI.
IL LEUR FAUT DU LAIT.
OUI. MAIS JE N’EN AI PAS.
MOI J’EN AI.
La fille s’est assise sur la berge près d’un panier. Elle en a sorti un bébé. Un bébé réveillé. Un bébé en pleurs. Gema. Elle a détaché sa tunique pour révéler un sein, auquel elle a porté le bébé. Allons, a-t-elle dit, plus doucement. Ça suffit, allons.
Gema a ouvert la bouche mais l’a mal orientée. Allons. Elle a réessayé. Allons, allons. Et encore. Et puis Gema a pris le sein, ses yeux se sont écarquillés puis se sont refermés et son corps, de rouge et rigide qu’il était, est redevenu doux, d’une douceur de bébé. Elle a bu.
J’ai un enfant d’un an à la maison, a dit la fille. Et je nourris aussi l’enfant de ma voisine qui est morte. J’ai assez de lait pour le pays au complet. Pour Rome tout entière.
Pour sept ? a demandé Cyllia. Une nouvelle option venait de se présenter. Elle l’a laissée faire son chemin.
Eh bien… a dit la fille. Non. Deux, peut-être ?
Tu en prendrais deux ?
Les prendre ? Qui a parlé de les prendre ? J’ai dit les nourrir.
Oui, mais si personne d’autre ne pouvait, si personne n’était prêt à le faire.
Ils sont orphelins ?
Oui, a dit Cyllia. Peut-être un mensonge, et peut-être pas.
Tous frères et sœurs ?
Toutes des sœurs. Au grand complet.
Oh, a fait la fille. Oh, oh, oh.
Peut-être… a dit Cyllia.
Et toi ? a demandé la fille. Tu ne peux en prendre aucune ?
Je n’ai pas de lait. Et mon maître ne le permettrait pas.
La fille a regardé Gema qui tétait, et Germana, qui avait pris l’autre sein, facile comme tout. Puis elle a tourné les yeux vers les autres, et vers le ruisseau. Oh, a-t-elle dit. Oh, je vois.
Je t’en prie, a dit Cyllia. Elle m’a prise dans le panier le plus près d’elle. Je me suis mise à pleurer. Je t’en prie, a-t-elle répété.
D’accord, a dit la fille. Je connais des femmes. Je connais quelques autres femmes. Si je m’en vais, seras-tu ici quand je reviendrai ?
Les bébés seront là, a dit Cyllia. Les bébés seront sains et saufs.
La fille nous a toutes nourries, au moins un peu, en prenant entre les tétées de grandes gorgées d’eau au ruisseau pour calmer sa soif, avant de s’en aller. Je reviens tout de suite, a-t-elle dit. Je vais faire aussi vite que je peux.
Après son départ, Cyllia s’est demandé quelle preuve attendrait sa maîtresse. Ce qu’elle pourrait utiliser comme preuve, du moins. Nous étions des nouveau-nées, sans vêtements, sans bijoux. Il n’y aurait rien eu à rapporter, rien à montrer. Alors elle n’a rien rapporté. S’en est allée, c’est tout. A rebroussé chemin à travers les arbres, puis l’herbe, a marché le long du sentier et puis sur la route, jusqu’à la maison.
Elle était à mi-chemin du sentier, presque à la route, quand elle a songé que sa maîtresse n’avait peut-être pas voulu lui dire de nous noyer. L’eau. Le ruisseau. Peut-être sa maîtresse voulait-elle plutôt parler d’elle-même.
Cela n’avait guère d’importance. Quand Cyllia est revenue à la maison, ma mère était morte.
Nous étions toutes neuves ; nous ne savions pas porter le deuil, ni que nous aurions dû le faire. Nous ne savions que la faim, chacune de nous ne connaissait que les autres, et depuis que nous avions cessé d’être une, une grossesse, un ventre, pour devenir neuf – enlevées, séparées –, nous savions qu’il était possible d’être seules, possible d’avoir peur.
La fille est revenue. Revenue au ruisseau, revenue à nous. Elle amenait avec elle quatre autres paysannes. Ensemble elles nous ont plongées dans l’eau, nous ont lavées, et nous ont soulevées jusqu’à leur lait. Une femme dont la chevelure virait déjà au blanc du ciel a pris Liberata et Basilissa ensemble, puisqu’elles étaient déjà ensemble dans un panier, puisqu’elle-même était née avec une jumelle, qu’elle avait perdue.
Deux autres, enceintes, ont pris chacune un bébé. Elles avaient l’intention de dire à leur mari qu’elles avaient accouché plus tôt que prévu, en travaillant dans les arbres. Avec un peu de chance les carottes sauvages régleraient le cas de leur propre ventre, et elles échapperaient aux douleurs de l’enfantement, du moins pour cette fois. L’une a pris Quiteria et l’autre, Vitoria.
La fille a pris Gema et Germana, les deux premières qu’elle avait allaitées. Son lait était bon, mais elle n’en aurait plus longtemps, pas avec des enfants déjà en âge de marcher, capables de manger des olives et d’en cracher les noyaux. En nourrissant ces orphelines, elle pouvait peut-être retarder une nouvelle grossesse ; elle pouvait gagner du temps, du moins l’espérait-elle.
De toute façon, le moment venu, si le moment venait, les bouches en trop pourraient être vendues comme esclaves. Elles pourraient toujours être vendues, par exemple, à la grande maison du commandant, de l’autre côté des arbres et de l’herbe, par le sentier, en haut de la route. Le travail ne manquait pas, toutes ces pièces à garder bien chaudes, ou bien fraîches, ou éclairées, ou dans l’obscurité, à lutter contre le soleil comme le font les riches. Sans parler de tous ces nouveaux arbres. Dans les environs, tout le monde, paysans ou esclaves, travaillait sur ces arbres, à soigner, cueillir, emballer et livrer les nouveaux fruits jaunes à cette maison. Ils faisaient vivre tout le monde, ces nouveaux arbres aux fruits aussi brillants que le soleil.
Une fille du nom d’Honoria m’a prise, moi seule. Elle était jeune à l’époque, la plus jeune d’entre elles. Elle avait perdu son premier enfant seulement une semaine plus tôt. Il y avait encore du sang sur sa tunique, encore un panier près de son lit. Elle m’y a déposée en chantant des chansons d’enfance dont elle n’avait pas encore passé l’âge.
C’est ainsi qu’on nous a emportées et que nous avons eu la vie sauve, que nous avons grandi et que Cyllia a ramassé toutes les affaires souillées de sang ou d’huile de la grande maison, et quand notre père est rentré des contrées sauvages, où il s’était avancé, avec ses troupes, juste assez loin des barbares pour s’assurer qu’ils continueraient à rester juste assez loin de nous, quand il est rentré, enfin, et a demandé au premier esclave qu’il a vu, le petit garçon qui s’occupait des chiens, lui a demandé des nouvelles de son nouvel enfant, qui devait probablement être né, et de sa femme, qui devait être à peu près remise, le garçon, qui ne parlait guère latin, a répondu par l’une des seules phrases qu’il connaissait :
Les chiens sont tous à la maison et en santé, monsieur.
Et ma femme ? Et notre nouveau-né, qui devait voir le jour il y a quatre semaines ?
Monsieur, les chiens sont tous à la maison et en santé.
Le gamin a baissé les yeux vers les petits cailloux rouges entre ses pieds nus. Chauds comme le feu. Les chiens…, a-t-il dit.
Est-ce que tu pleures ?
Les chiens sont…
Gamin, pleures-tu ? Mon père est descendu de cheval, a posé les mains sur les épaules de ce frêle esclave, s’est accroupi pour se mettre à son niveau. Est-ce que tu pleures ? Est-ce que ma femme va bien ? Est-ce que le…
Monsieur, a dit l’un des membres du convoi de mon père en s’avançant derrière lui.
Mon père pleurait maintenant lui aussi.
Bébé, le bébé, cette fois, est-ce que le bébé…
Les chiens sont…
Monsieur, a dit Cyllia qui était sortie pour venir à la rencontre du convoi. Monsieur.
Elle a marché vers eux, les draps tachés brandis devant elle. Nous avons attendu, a-t-elle dit. Nous avons attendu votre ordre avant de les apporter à Junon, au temple.
Le garçon s’est enfui en courant, suivi par deux chiens.
Cassia ? a dit mon père, comme s’il venait juste de se rappeler le nom de sa femme, comme si des années s’étaient écoulées. Son convoi, les chevaux, les chiens, les hommes, les victuailles, les parfums, les cadeaux et quelques nouveaux esclaves en habits étranges, se déroulait derrière lui sur le chemin. Cassia ? a-t-il dit.
Du moins, c’est ainsi que je me figure la scène. Cyllia ne me l’a pas racontée avec autant de détails. Mais elle a bien dit que notre père n’était pas un commandant cruel, que ce n’était pas un homme cruel. La rumeur est bonne. La rumeur veut qu’il aurait pu frapper ce gamin qui s’occupait des chiens mais qu’il ne l’a pas fait. Qu’il aurait pu prendre les draps, tous les vêtements de notre mère et les affaires d’accouchement, les apporter au temple d’Athéna pour les y brûler, ou ordonner à Cyllia de s’en charger. Mais il ne l’a pas fait. Qu’il les a pliés et les a rangés là où ils avaient toujours eu leur place. Où ils ont encore leur place. Ce n’était pas un homme cruel.
Bonjour, Marina, me chuchotait ma nouvelle mère en m’emportant en aval du ruisseau, loin, bien loin en aval, jusqu’au village niché près du verger, ma nouvelle maison.
Ma mère, cette mère adoptive, n’a jamais eu d’autre enfant. Quelque chose s’était brisé lors de son premier accouchement. Quelque chose s’était brisé chez le bébé, l’empêchant de survivre, et quelque chose s’était brisé en elle, empêchant son corps de recommencer, lui faisant comprendre, peut-être, qu’il valait mieux l’éviter. Toutes les maisons où mes sœurs étaient allées et dans lesquelles elles ont grandi grouillaient d’enfants, de corps, de bruits, mais la mienne restait silencieuse, nous trois seulement, toujours nous trois, ma nouvelle mère, son mari plus âgé, fatigué, et moi. J’ai vécu dans cette maison qui ne comptait qu’une seule pièce sombre, fraîche et tranquille, et les années se sont écoulées doucement au milieu de l’huile d’olive et des citrons.
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